Compte-rendus

S?MINAIRE POUR LES LIEUX DE CULTURE ET D'ART ?MERGEANTS SUR LE CONTINENT AFRICAIN


En parallle de la 6e biennale d’art contemporain de Dakar, Ker Thiossane, Antenne Afrique d’Artfactories, a organis du 11 au 13 mai 2004 un sminaire pour les lieux d’art et de culture mergents sur le continent africain. travers ces deux jours de rencontre, une trentaine de porteurs de projet venus de diffrents pays d’Afrique, de Mditerrane et d’Europe ont pu confronter leurs expriences.


Contexte

Sur l’ensemble du continent africain ( Afrique du Nord, Afrique subsaharienne, Afrique Centrale, Afrique Australe), des projets artistiques citoyens ne cessent de se dvelopper, sous l’impulsion d’associations, d’artistes, de collectifs qui investissent des espaces, construisent des lieux pour faire vivre leurs projets. Ces lieux sont bien distincts dans leurs formes et leurs fonctionnements des expriences europennes, amricaines ou asiatiques, mais ils partagent les mmes fondements.

Ces nouveaux espaces de cration pluridisciplinaires, d’exprimentation, de dialogue, de rflexion, de rencontre, de diffusion sont ddis aux nouvelles pratiques artistiques, culturelles et sociales. Sur le continent africain, ils constituent de vritables laboratoires de recherche et de cration qui favorisent l’mergence de nouvelles propositions artistiques et participent d’un nouvel lan de la cration africaine, plus proche de son public, plus libre et plus indpendante.

Lieux de vie, ces initiatives entretiennent un rapport actif avec les populations, dans une dynamique participative. Ces nouvelles approches artistiques se trouvent la croise d’une multitude de questionnements lis l’urbanisme, l’ducation et sont des leviers de dveloppement dans ces diffrents domaines.

Objectifs de la rencontre

Ces lieux sont souvent isols les uns des autres, et les porteurs de projets mconnaissent voire ignorent l’existence d’expriences similaires au del de leurs frontires. C’est dans cette optique qu’Artfactories, en tant que ple ressource et dans le prolongement de son travail de reprage de structures et de mutualisation d’expriences, a organis Dakar une rencontre pour les projets et les lieux du continent africain. Lors de cette rencontre, une trentaine de porteurs de projets ont pu apprendre mieux se connatre, partager leurs dmarches, relier leurs rflexions et changer leurs expriences. Organise en parallle de la 6e biennale d’art contemporain de Dakar, cette rencontre a donn une visibilit la question des lieux d’art et de culture alternatifs dans le paysage artistique et culturel africain et international.

Droulement de la rencontre

Construit autour d’ateliers de rflexion et partir des pratiques de chacun, le sminaire a privilgi l’change, la mutualisation :

- Ensemble, les participants ont visit plusieurs espaces sngalais, porteurs de diffrentes dmarches : Def’Art (Font de Terre, Dakar), Cacao (Zone industrielle - Dakar), L’Espace Blaise Senghor (Dakar), L’Empire des Enfants (Dakar), L’Ecole des Sables (Toubab Dialaw)

- Chaque participant a prsent les enjeux de son projet, la dmarche et l’environnement dans lequel celui-ci s’inscrit, et a fait part de ses rflexions et expriences. Au fur et mesure des prsentations, l’change s’est instaur, de mme que le sentiment d’appartenance une cause commune.

- Durant deux journes, les participants ont pris part aux ateliers de rflexion autour des questions suivantes : l’engagement des artistes et le rle de l’art dans la socit, le renouvellement des formes artistiques, les changes internationaux.

SYNTHESE DES ATELIERS DE RFLEXION

Projets artistiques et culturels et dveloppement social

La prsentation de leurs activits par les diffrents porteurs de projet, a montr que de nombreuses initiatives de lieux/projets se caractrisent par un fort investissement dans des problmatiques sociales, et se dveloppent en lien avec les proccupations des populations. Les projets du groupe Huit Facettes (Sngal), de l’Empire des Enfants (Dakar), de Sante Sidi El Houari (Oran), sont des expriences en lien fort avec leur territoire, qui tmoignent des possibilits des projets artistiques et culturels comme levier de dveloppement social.

Les participants ont soulign l’importance de la dmarche artistique comme vecteur de l’engagement. Sans ngliger l’esthtique, ce n’est pas tant l’uvre produite qui importe que le processus engag par l’artiste. Dakar, le mouvement Set Setal » (mouvement d’assainissement) de la fin des annes 80 est un exemple de l’implication des artistes dans la socit. Ce type de dmarche tmoigne des passerelles entre processus artistique et socit. L’engagement des artistes doit tre soutenu et dvelopp, voire initi l o des ruptures fortes s’oprent. Cependant en Afrique le statut et le rle de l’artiste restent dfinir, l’artiste n’tant pas ou peu reconnu par les politiques comme par la socit.

Les espaces

Alors qu’en Europe le dveloppement des lieux/projets s’est appuy sur le rinvestissement de friches industrielles, en Afrique, les initiatives mergentes s’inscrivent dans les espaces les plus divers. Certains projets ont pris forme dans des btiments rhabilits : Le Thtre El Hamra a rinvesti dans les annes 80 un cinma abandonn de Tunis ; Le Godown occupe un ancien espace industriel... Nombre de ces initiatives reposent sur des volonts individuelles, et se dveloppent dans des espaces privs. Villas, entrepts, terrains appartenant des particuliers ; structures mobiles, itinrantes, en plein air ; projets sans lieux dploys dans l’espace public et questionnant la complexit urbaine des villes africaines.

Lors de la visite des Lieux, la question des espaces ddis aux pratiques artistiques et sociales et de leur diversit formelle a t aborde partir d’exemples concrets :

- La visite de l’Empire des Enfants a permis de comprendre la dmarche de rinvestissement et de rhabilitation d’un ancien cinma situ au cur de Dakar, qui a trouv une nouvelle vie en devenant un lieu d’accueil pour les enfants des rues. L’Empire des enfants dveloppe ses activits autour des pratiques artistiques et culturelles. Le projet, dot de peu de moyens, a cependant trouv dans cet espace les possibilits de son dveloppement.

- Le projet Cacao est un projet en cours de ralisation dans la zone industrielle de Dakar : les participants ont pu changer autour de ce projet de son laboration en lien avec l’environnement urbain.

- L’Ecole des Sables Toubab Dialaw a fourni un exemple d’espace difi ex-nihilo totalement adapt la cration chorgraphique et son accompagnement. Implant Toubab Dialaw, dans un environnement de steppes, le lieu est compos de constructions et de structures tendues ralises selon un cahier des charge cologique, avec les matriaux disponibles sur le lieu de construction. Son nom est li une spcificit du lieu : un sol de danse en sable.

mergence Artistique

Nombre de lieux/projets sont ns de la ncessit pour les artistes de trouver des espaces de travail, des moyens de production, des lieux d’changes de comptences, des opportunits de formation. Ainsi, L’cole des sables Toubab Dialaw (Sngal) est un projet port depuis de nombreuses annes par la chorgraphe Germaine Acony et le compagny Jant-Bi ; le Thtre El Hamra Tunis est n du dsir du metteur en scne Ezzedine Gannoun de mettre en place un espace ddi la cration, la production et la formation autour des arts de la scne. Le projet du Godown au Kenya a pris forme autour d’un groupe d’artistes actifs dans le domaine des arts visuels pour devenir aujourd’hui un centre pluridisciplinaire.

Ces espaces sont propices l’innovation artistique, l’exprimentation, au croisement des formes et des disciplines. Favorisant la cration et la production, les nouveaux lieux proposent une approche diffrente de nombreux centres culturels trangers, qui axent leurs activits principalement sur la diffusion. Ces initiatives sont mobiles, souples et polymorphes : elles se construisent au fur mesure des projets et des actions. Malgr leur prcarit et leur fragilit, elles ouvrent des perspectives nouvelles.

En phase avec la transformation sociale l’uvre en Afrique, la cration d’aujourd’hui, porte par ces espaces nouveaux, explore ses particularits, interroge ses racines comme sa contemporanit. A Douala au Cameroun, l’espace Doual’Art pose la question de l’art dans l’espace public, de la relation entre l’art, la ville et la socit. Le AMAC en Afrique du Sud, et l’espace Ker Thiosane au Sngal, soutiennent le dveloppement du multimdia et des TIC dans les domaines artistiques, dans la perspective d’explorer les traditions artistiques en relation avec les nouveaux outils de cration, de susciter des esthtiques nouvelles.

Formation

Au cours du sminaire, la question de la formation est apparue au centre des proccupations. Les porteurs de projets ont voqu le besoin de formation des professionnels du secteur artistique et culturel, et nombre de lieux / projet dveloppent des activits en ce sens. Les besoins de comptences sont manifestes dans les mtiers techniques (rgisseurs, techniciens son, techniciens lumire...), dans les mtiers administratifs (management, gestion financire, gestion de projets...), dans les mtiers de la communication et des nouvelles technologies. D’autre part, dvelopper la critique et la rflexion thorique s’avre indispensable l’volution du secteur.

Bien que l’on observe un foisonnement artistique en Afrique, le soutien la production est inexistant, et la fuite des artistes africains vers l’Europe et les Etats-Unis est une constante qu’il convient d’interroger. Par la formation, les lieux/projets veulent donner aux acteurs culturels et artistiques les moyens de crer localement, dans leur pays, les conditions de leur dveloppement professionnel. La formation est un des aspects essentiels de la coopration, les changes permettant le partage de connaissances, de pratiques, de comptences, d’approches artistiques. En ce sens, de nombreux acteurs du continent africain ont dvelopp des savoir-faire diversifis, qu’il serait possible de mobiliser pour dvelopper la formation par la coopration.

Les changes et la coopration

La coopration est une problmatique au cur des activits des lieux/projets, qu’il s’agisse de la coopration artistique ou de l’change de savoirs-faire entre les lieux et les structures. Pour les porteurs de projet, la coopration est essentielle pour faire voluer le travail des artistes, pour confronter les pratiques et renouveler les formes, mme si la mobilit des artistes africains demeure restreinte.

La coopration entre structures peut apporter une rponse la forte demande de formation provenant des artistes et des acteurs culturels. La volont de susciter des dynamiques de collaboration entre les pays d’Afrique est au cur de nombreux projets. L’cole des Sables a pour vocation d’accueillir des danseurs de tout le continent et de soutenir la danse africaine dans sa diversit ; Le Centre Arabo-Africain de Formation et de Recherches Thtrales cre en 2001 El Hamra, relie l’Afrique et le monde arabe afin de rpondre aux besoins de formation des professionnels des arts de la scne de ces deux rgions, d’changer informations et expriences...

l’chelle du contient, la coopration est d’autant plus importante que les ruptures sont multiples ( ruptures entre les pays anglophones et les pays francophones, entre l’Afrique noire et la mditerrane, pays isols par leur histoire politique...). Avec les pays du Nord, il s’agit avant tout de renouveler les modes de coopration, en envisageant ceux-ci non pas dans une relation de dpendance, mais plutt en termes d’changes de richesse artistiques, culturelles, humaines.

Modes de financement et fonctionnements conomiques

La confrontation d’expriences a montr des similitudes dans les modes de financement et de fonctionnement des espaces. Les Lieux/projets font preuve d’une grande inventivit face la quasi absence de soutien la cration de la part des pouvoirs publics. Le financement des lieux /projet provient en grande partie de bailleurs de fonds internationaux (Fondations, ONG...). L’exprience du Godown, soutenu financirement dans sa cration par la Fondation Ford est exemplaire. La fondation Ford a soutenu le projet du Godown pour l’acquisition et la rnovation du btiment, et a accompagn le projet en dmarrage, sur le plan administratif comme pour la mise en uvre de la programmation.

Structures fragiles, les lieux/projets mergents prouvent des difficults prenniser leurs actions. De nombreux lieux mettent en place des formes d’autofinancement pour assurer une partie de leur fonctionnement, dans une perspective d’conomie mixte : location d’espaces, activits de restauration et d’hbergement, dveloppement de services (formations, location de matriel spcialis, conception d’outils de communication...)

Reconnaissance politique

Les participants ont souhait mettre en place une action collective pour que le travail de ces lieux/projets, en forte prise avec la socit soit pris en compte par les pouvoirs publics. Il s’agit de faire prendre conscience aux instances politiques des potentiels multiples de ces dmarches artistiques comme levier de dveloppement social. En Afrique, l’enjeu est de taille puisque ces expriences souffrentd’une absence de soutien par les pouvoirs publics, tant matriellement que sur le plan des fondements. Cette absence d’attention pour les lieux/projets rsulte en premier lieux de la mconnaissance de ces dmarches et des dynamiques qui les fondent.

PERSPECTIVES

Cette rencontre a impuls auprs des porteurs de projet la prise de conscience d’une dynamique autour des lieux artistiques et culturels mergents en Afrique et au-del. Les participants ont tmoign de la diversit et de l’nergie de ces projets lis aux profondes mutations de la socit africaine, et ont constat leur potentiel en termes de dveloppement. Si la rencontre a rvl le foisonnement et la diversit des projets artistiques et culturels en Afrique, elle a aussi permis chacun de prendre conscience d’un ensemble de valeurs, de savoir-faire, de pratiques communes. Ces quelques jours de rencontre ont t enrichissants pour chacun, et ont permis un dbut de comprhension mutuelle, le dgagement d’un sens commun.

Plusieurs propositions pour continuer changer et travailler ensemble de manire concrte et durable ont t formules, notamment afin de dvelopper des argument pour favoriser une meilleure comprhension des lieux, de leurs spcificits et de leurs potentiels :
- La mise en place d’une plateforme de communication, avec la prsentation des projets en cours d’laboration.
- La mise en place d’une plateforme de ressources et de rflexion.
- L’organisation d’une future rencontre, en Mditerrane, l’initiative d’ El Hamra(Tunisie) et duGarage (Egypte).
- La mise en place de projets de collaboration entre El Hamra et Le Garage, entre Le Godown, le AMAC, et El Hamra pour organiser diffrentes formations : une formation sur la formulation, le financement et la mise en uvre de projet ; une formation destine aux artistes autour des questions relatives au dveloppement artistique comme action sociale, civique et politique.
- La ralisation d’une tude ou d’une publication sur les nouveaux territoires de l’art en Afrique, impliquant des structures et des intellectuels de tout le continent.

Les participants n’ont pas souhait se constituer sous la forme d’un rseau, ou d’une structure juridique supplmentaire. Chacun est appel faire part de ses impressions, critiques et propositions suite la rencontre, et rpondre aux trois questions proposes par Joy M’boya du Godown (Kenya) : Pourquoi suis-je venu ici ? Qu’est ce que je retiens de ce sminaire ? Que peut-on attendre d’une prochaine rencontre ?

Mis à jour le vendredi 27 mai 2005