POINT DE VUE # 16 - JULES DESGOUTTE - JUIN 2014

Aprs la Revue des Livres (RDL) qui, en janvier 2014, a cesse pour la deuxime fois de paratre (et qui, seule dans son genre en langue franaise, faisait la revue de l’actualit des travaux de la pense critique en sciences sociales), la revue Mouvement, elle aussi, serait sur le point de faillir ?


Point de Vue # 16 - Jules Desgoutte - Juin 2014

Je salue ici le travail men par cette publication, dont le travail critique a toujours t d’clairer le monde depuis les uvres - depuis le regard qu’elles portent sur lui, en tchant d’en suivre le mouvement - assumant par l le renouvellement ncessaire de la fonction du critique d’art, au moment post-moderne.

Si l’on ajoute l’analogie de situation entre ces deux revues, l’analogie entre les rles qu’elles assumaient - l’une dans le champs de l’art, l’autre dans le champs de la connaissance - au sein de la pense critique, dans le plus grand isolement, on peut avancer qu’un bien de premire ncessit est ici menac, et que cette menace fait symptme d’une poque.

Pour dfinir sommairement ce rle, il faut le situer dans l’espace intellectuel francophone, qui bien qu’il ait t dans les annes 70 un lieu important du renouvellement de la pense critique - au point qu’on a pu crer outre-Atlantique une discipline consacre l’tude de la "french theory"-, a dans les annes qui ont suivi, t frapp de ttanie, par la conjonction d’un acadmisme ancien et d’une immobilisation de la pense de gauche, largement lie, je crois, la problmatique de l’exercice du pouvoir - et la colonisation des esprits de gauche par l’idologie soi-disant marxiste du parti. Les modes de l’action militante s’en sont largement ressentis, et la faiblesse politique de la gauche aujourd’hui me parat en tre le rsultat direct.

Ce bien de premire ncessit, c’est le travail de lire les uvres de l’esprit, au temps prsent. Lire, ou voir, entendre, recevoir : ce travail de la rception par laquelle les uvres vivent, bien au-del de leur cration.
C’est un bien largement absent du souci politique en matire d’art, et d’ailleurs un des grands dficits de ceux-l mme qui sont aujourd’hui en charge de ces politiques.
Qui a encore et le courage et la comptence de lire ? Qui sait encore ce qu’implique comme engagement l’acte de lecture ?

Ce manque, non pas de lecteurs, mais bien de lectures, fait symptme d’un grand retour : la haine de la pense. Il n’en est pas le seul : notre horizon s’en trouve singulirement couvert.

Pour revenir quelque chose de plus personnel, je remercie Jean-Marc Adolphe et toute l’quipe de la revue Mouvement pour le travail de rflexion qu’ils avaient permis, la chartreuse de Villeneuve ls Avignon, lors du premier mouvement de grve des intermittents, o ce sentiment propre aux moments rvolutionnaires m’avait t donn ressentir : un sentiment amoureux, diffus et sans objet, dont le terreau est l’exaltation que procure l’exprience d’une libert non plus individuelle, mais collective.

Les ides matresses qui s’en dgageaient restent d’une parfaite actualit, et si elles ont largement nourries la suite de mon engagement ( j’avais alors vingt ans ), demeurent minoritaires, malheureusement, chez les militants et les gens de gauche eux-mmes : les enjeux de la fabrique du sensible, les contradictions lies l’crasement de la sphre culturelle dans le champs de l’conomie standard, laquelle une rponse concrte est la comprhension du modle de l’intermittence non comme une exception culturelle, mais comme un avant-poste de la lutte contre la prcarit au travail, la rcriture de la relation entre art et politique qu’implique la prise de conscience du nouveau statut de l’artiste en travailleur du sensible - en pourvoyeur de contenu, dirait-on aujourd’hui...

C’est bien rendre possible l’mergence d’une conscience collective - d’une conscience de classe - qu’ont uvr et continueront uvrer de telles organes de presse. Grce leur soit rendue !
Aussi, il n’y a pas tre surpris des difficults qu’ils rencontrent, mais bien se prserver de l’ide qu’il serait en quelque manire acceptable, normal qu’il en soit ainsi. Le monde s’en trouverait singulirement rduit.

Jules Desgoutte
Directeur artistique du collectif ABI/ABO (Lyon)
Membre d’ARTfactories/Autre(s)pARTs

Mis à jour le mardi 10 juin 2014