NEUVI?MES ENTRETIENS DU CENTRE JACQUES CARTIER : "LES NOUVEAUX LIEUX CULTURELS"<BR>PHILIPPE FOULQUI?, 1996


"Quand on regarde le monde par le petit bout de la lorgnette c’est quand mme le monde que l’on voit"

Philippe Foulqui
directeur de la Friche Belle de Mai Marseille
fondateur du thtre Massalia
in Neuvimes entretiens du Centre Jacques Cartier
"Les nouveaux lieux culturels"
Usine C. Montral.
Octobre 1996.


Comment dans un centre artistique –c’est dire o travaillent des artistes et o est accueilli un public-, les pratiques des artistes et celles du public vont-elles tre explores ? Comment va-t-il se fonder, se dvelopper un projet ? Comment vont se forger des concepts, se constituer des savoir-faire ? Comment ce projet va-t-il inventer ses propres questionnement la Ville ? Comment, enfin, partir de ce projet, va s’laborer un projet urbain ?

Je voudrais prsenter l’histoire de Systme Friche Thtre, l’association qui gre la Friche Belle de Mai, depuis ses premiers pas, l’automne 1990 dans une ancienne graineterie, jusqu’au projet urbain labor avec l’architecte Jean Nouvel, qui a dcid d’tre prsident de notre association. Avant de raconter cela, j’aimerais noncer quelques considrations, quelques donnes, dire nos convictions, dont les friches ont su nous redonner le got.
L’histoire de l’action culturelle. Selon moi, elle apparat en rponse cette phnomnale rupture provoque par le cinma qui, en 30 ans, entre l’apparition du muet et celle du parlant, vide compltement tous les lieux populaires de spectacle : thtre, danse, cirque, musique... Plus de public du tout ! C’est le dbut d’une histoire qui est celle de l’action culturelle. Comment recrer le lien disparu entre les artistes du spectacle vivant et le Public ? L’action culturelle, je crois, entre maintenant dans sa troisime poque. Aprs les pisodes d’inspiration centrale, d’Etat, commence merger le rle dterminant des villes. En France, c’est depuis les lois de dcentralisation, il y a maintenant une quinzaine d’annes, mais c’est, en mme temps, beaucoup plus vaste que a. Je pense que le mouvement d’urbanisation n’est pas limit au petit hexagone, il est mondial. Les cits sont des lieux permanents de renouveau culturel, et en mme temps la fameuse mondialisation et les lois de march font des cits les ultimes refuges de la citoyennet.

Le deuxime point que je voudrais rappeler est le rle dterminant des artistes. Rappeler ce que nous leur devons, cette sorte de morale d’action qui est la ntre. Je pense Jean Marie Patte, au torero Paco Ojeda et ses crits, Michel Leiris pour le livre “ Cette incontournable brutalit du rel ” qu’il crit propos de Bacon. Je voudrais parler de la responsabilit des artistes, de la ncessit d’couter leurs exigences. En tout cas, celles que supposent leurs dmarches quand on dcide de les accompagner. Il est ncessaire de ne pas dilapider cette coute et ces exigences dans des finalits qui ne sont ni les leurs, ni les ntres, nous qui les accompagnons.

Le troisime point de rappel porte sur la dimension conomique de la culture beaucoup plus pertinente quand, en affirmant sa spcificit, elle favorise l’activit et partant, l’investissement et l’emploi. C’est dire quand elle s’affirme Service public au lieu de singer d’autres champs conomiques. Quand on parle d’industries culturelles par exemple, quand il faudrait que la Culture se cantonne produire, fabriquer du sonnant et trbuchant. A cet gard, on se demande ce qu’une toile a encore d’artistique quand elle est enferme dfinitivement dans un coffre-fort, comme cette peinture de Van Gogh achete par une Socit d’assurance japonaise.
Le public, enfin. On ne peut plus tellement le considrer comme une catgorie conomique et on prfre le poser d’abord comme une catgorie artistique. Alors, question angoissante qui ne cesse de nous animer, "pourquoi y a-t-il encore des gens qui vont au thtre ?", qui conditionne cette autre question : comment cela rentre-t-il dans l’histoire, la cration artistique ?

Ce sont un peu tous ces questionnements qui ont particip au dveloppement de Systme Friche Thtre.
C’est Christian Poitevin, alors adjoint au maire charg de la culture Marseille, qui avait dcid de dvelopper les activits culturelles dans les friches industrielles en confiant cette mission deux directeurs de thtre : Alain Fourneau des Bernardines et moi-mme, du Massalia Thtre de marionnettes. Pour certaines raisons lies nos histoires respectives, le Massalia a fini par prendre la responsabilit de la friche et l’quipe de gestion s’est articul autour de Fabrice Lextrait, administrateur du Systme Friche Thtre.
Je voudrais insister sur le caractre collectif de notre histoire, avec les mdiateurs de l’hebdomadaire Taktik, la Radio Grenouille, le restaurant La Mezzanine et Ferdinand Richard, responsable de la musique la Friche Belle de Mai, et son association Aide aux Musiques Innovatrices (AMI). C’est une histoire la premire personne du pluriel et l’on peut donc la diviser de manire compltement approximative et arbitraire en trois parties : une priode de non dfinition, une priode o commence s’noncer les concepts opratoires, une dernire priode qui est celle de l’interpellation la cit, la ville.

La non dfinition. Alors que la ville, en crise, contient 600 hectares de friches industrielles, l’lu nous propose cette sorte de mission sans plus de dfinition que : mler dans les Friches les Publics et les disciplines. C’est dans cette libert et cette confiance que nous avons pos quelques principes, pos la ncessit et l’urgence d’couter les paroles d’artistes. Entre la peur du squat, incapable de fonder parce qu’il dvalue les paroles d’artistes, et celle du phalanstre, qui isole du public des artistes qui, ainsi, se dsocialisent, il a bien fallu poser quelques procdures, quelques rgles. Des rgles que nous connaissons, des rgles que nous avons invent avec les danseurs du Groupe Dune, les acteurs de Tempestant Thtre, les objets de Jean Pierre Larroche, les marionnettes ou formes de Franois Lazaro. Ou encore des musiciens rsidents, comme le groupe IAM ou invits comme les Garons Bouchers. Tous disposent de temps, d’espace - dilatation du temps et de l’espace, dit Jean Nouvel-, pour dvelopper leurs projets, nous nourrir et nous enseigner.
Et puis il y a des projets plus lourds qui vont faire les transitions. C’est le projet, par exemple, d’Armand Gatti la Belle de Mai en 1993 o s’interrogent mutuellement Marseille et ses dports, et Auschwitz. Ce projet qui runit autour d’Armand Gatti plus de 150 personnes, dont 80 issues de milieux en dshrence sociale, permet d’investir la friche Belle de Mai pendant plusieurs mois. Il affirme, parce qu’il est projet structurant, la deuxime priode, celle o s’noncent les concepts opratoires.

A la Belle de Mai nous commencions mieux apprhender cette immense usine, ce site de 45 000 m2. Nous l’avons visit avec le public, nous y avons imagin des projets d’artistes, nous avons parcouru les salles, nous pouvions entrer en train dans le dcor. Nous avons peu peu apprhend l’espace et, au nomadisme, ont commenc succder les notions de permanence relative et d’explorations d’espaces. L’exploration, l’exprimentation. Il y a un espace, qui correspond la priode 19me du site, et qui reprsente la permanence relative (bureaux, studios, ateliers, etc.). S’ajoutent de grands plateaux de 6000 m2 et quelques 200 colonnes, qui sont les grands espaces explorer. Systme Friche Thtre a galement export ses pratiques dans d’autres friches, notamment marseillaises. Se met alors en place cette structure tricirculaire, (le Systme Friche Thtre avec Massalia et l’AMI, les mdiateurs, les rsidents de longue dure) qui met en jeu cette concentricit, ces trois cercles autour de paroles d’artistes. Nous avons t assez vite rejoints par de nombreuses structures, des projets culturels, des mdiateurs, des journaux, une socit de formation qui viennent tenter avec nous leur propre dveloppement.
La Friche ne produit pas, elle accueille. En regroupant de faon synergique les structures qui la composent, la Friche accueille les projets d’artistes et de producteurs. Les producteurs amnent les projets artistiques et les artistes travaillent avec le site. Cette dmarche va entraner une mise en jeu autour du questionnement rsum dans la formule “ l’artiste, la ville, sa ville ”. Ce qui est nodal, c’est la parole d’artiste et son insertion dans la cit. La question devient celle de l’appropriation mutuelle entre l’artiste et sa ville.
Il y a maintenant un restaurant, un journal, une socit de formation spcialise dans les projets culturels, des plasticiens, des ateliers. Les studios de musique accueillent des rsidents permanents comme IAM (groupe de rap franais), un groupe de Jazz-rock “ Que d’la gueule ”, groupe intressant car il est n dans les quartiers, ou des projets musicaux dirigs par Ferdinand Richard. Ce dernier investit la Friche avec son propre projet, invite l’cossaise Maggie Nichols ou MC Solaar dvelopper des ateliers, prpare avec IAM le festival logique Hip-Hop et programme les Ftes de la Musique.
Nous invitons des producteurs marseillais ou de la rgion pour accueillir Patrice Chreau ou Claude Rgy. Nous ralisons Imagina avec l’Institut National de l’Audiovisuel et la SEITA ; les Internautes associs – qui ensuite s’installeront la Friche- crent le premier Cyber Caf de France. Et puis nous invitons des producteurs trangers. A l’occasion du Festival Franco-Irlandais L’Imaginaire Irlandais, nous invitons le Project Art Centre de Dublin (dont les commissaires du Festival disent qu’il est l’picentre de la modernit et de la jeune cration irlandaise).
Le Project programma Marseille rsidences de plasticiens, spectacles, concerts, dbats. Avec ses propres artistes, ses partenaires. Et c’est des projets similaires que nous allons monter avec le 18th Street Centre de Los Angeles, et peut-tre avec l’Usine C de Montral.

Ces concepts – structure tricirculaire, producteurs, producteurs rsidents, producteurs invits– sont opratoires tant qu’ils restent dans des questionnements o s’interpellent leurs propres pertinences. Dans cette troisime priode c’est, en tout cas, ce qui reste vivant : ces principes d’exprimentations ouverts qui animent nos rflexions, nos dmarches, quand il s’agit d’interpeller la Ville, ceux qui la dirigent et ses forces vives. Ainsi abordons-nous l’tude que Denis Trouxe nous a confi propos des Subsistances. Enfin, pendant que s’inventent et s’exprimentent de nouveaux concepts, Marseille, nous continuons d’interpeller la Ville : souhaite-t-elle la poursuite de l’exprience ? L’intgre-t-elle comme outil de son dveloppement ?
La pression du propritaire (la SEITA) du site, les transformations urbaines courts et moyens termes, notre propre dveloppement et l’implication de Jean Nouvel acclrent cette troisime priode, soulignent l’urgence de nos questions et exigent d’assumer de nouvelles responsabilits selon trois rubriques :
- quand Euromditerrane, le dernier grand projet national du sicle tente la rnovation urbaine et conomique de la Ville, fait de la Friche Belle de Mai son ple culturel ;
- quand nous affirmons notre dimension dans notre projet culturel pour un projet urbain, projet qui formalise long terme ce que nous avons tent d’inventer dans nos pratiques et qui s’nonce en quatre chapitres :
parfaire et dvelopper un projet urbain fond sur la culture et pas sur le centre d’affaires qui appelle les artistes au secours
raliser un ple la fois local et international d’changes artistiques ;
affirmer l’intgration de la culture dans l’conomie et inventer de nouveaux modes de socialisation des uvres et du rapport au Public ;
faire un lieu d’exercice et d’initiation artistique et cultiver la culture vivante au-del de la fracture sociale.
- la dernire rubrique est le travail sur la fracture sociale.

La Friche a invent, en s’associant de nombreux artistes, certains dj cits, d’autres moins connus, une capacit particulirement pertinente d’intervention artistique dans le champ social. Il s’agit de dvelopper des projets qui soient notre initiative comme les ateliers demands MC Solaar, ou que ceux-ci en soient les auteurs, comme le projet Gatti. Ces projets puisent dans le formidable vivier d’nergie et d’humanit que sont “ les quartiers ”, et autres marges de nos socits dveloppes. Une figure exemplaire a t la ralisation d’un formidable vnement il y a quelques trois semaines : la fte d’une des cites les plus mal traites et l’une des plus clbres de Marseille pour sa dlinquance et pour son pass. Il s’agissait du projet d’un artiste inconnu qui s’appelle Malik Ben Messaoud, un plasticien, enfant de cette cit, un artiste authentique. Un projet que nous avons produit et accompagn au prix d’incroyables difficults, dont je ne vous fait pas part, mais qui ont t transcendes dans cette formidable soire o plusieurs milliers de marseillais sont venus saluer, toutes communauts confondues, une toute petite partie de leur grande ville.