LYON > TH??TRE DU GRABUGE > UN TH??TRE SANS MURS - FRAN?OISE KAYSER


Le nomadisme du Thtre du Grabuge est affich haut et fort : " pour un thtre sans murs ", revendiquent Graldine Bnichou et Lancelot Hamelin, trs jeunes et talentueux metteurs en scne qui font quipage commun sous le nom de Thtre du Grabuge. Avec Sylvain Bolle-Reddat, comdien, et Philippe Gordiani, musicien, le collectif de base du Grabuge entend " dvelopper l’utopie " qui consiste faire un travail de recherche thtrale " exigeant, inventif et nanmoins partageable par tous ". Depuis 1998, coups de spectacles crs dans les lieux les plus insolites et les moins adapts aux exigences scniques, ils interrogent le rapport la scne, au public et aux institutions.

Chaque metteur en scne a sa manire. Celle de Lancelot Hamelin s’appuie sur un travail d’auteur : il est en train d’crire huit monologues qui donnent successivement la parole aux membres d’une mme famille ressassant son histoire tourmente depuis la guerre d’Algrie. Ainsi sont ns deux premiers spectacles, Du whisky sur les mdicaments, et STO, (une comdie musicale dont le titre signifie ... " Salade, tomates, oignons " !). Tous deux ont t jous trs souvent dans des bars de nuit, de la Croix-Rousse Bruxelles, devant des publics clectiques et souvent mduss. Le spectacle suivant, Ici ici ici, a t prsent dans un lieu culturel lyonnais beaucoup plus select, la Villa Gillet, dans une scnographie labore qui invitait le public se mler aux acteurs. En crant un cheminement que chaque spectateur avait s’inventer, d’une pice l’autre, le dplacement de tous, acteurs et public mls, brouillait les pistes et forait volontairement les limites du genre. Chaque monologue est poursuivi par plusieurs acteurs dans un rcit qui brasse la chronologie en donnant corps une interprtation dmultiplie, dans une sorte de polyphonie des voix et des sentiments fleur de peau. On attend la suite avec un peu d’impatience, tant les spectacles prsents semblent pour l’instant autant de pices d’un patchwork dont on pressent l’unit de ton, mais sans la percevoir encore.

Des Mille et une nuits L’Odysse

Graldine Bnichou travaille, elle, au long cours, sur des textes intemporels. L’an pass, elle a prsent Les Mille et une nuits en gare SNCF de Lyon Part-Dieu. Une sorte de lecture-performance appuye sur un travail d’ateliers pour des groupes de lecteurs. Chaque conte tait lu deux ou trois voix, mlant professionnels et amateurs. Bien entendu, des passagers en transit se sont aussi improviss lecteurs : une centaine de personnes ont particip cette performance, en plusieurs langues, dont l’arabe littraire, le braille, la langue des signes.

D’un texte millnaire l’autre, L’Odysse, issu d’une autre culture, il n’y a qu’un pas que Graldine Bnichou franchit avec l’aisance et la fougue de sa jeunesse. Quoi de plus normal pour elle que de faire de ce rcit initiatique une cration ambulante ? Elle avait dj expriment la lecture du texte dans l’espace public en 1999. Deux ans plus tard, elle approfondit ce travail de recherche et de confrontation avec des publics non forms au thtre, dans des foyers d’hbergement de Lyon et Villeurbanne. " Les rsidents de sept foyers d’accueil confrontent l’pope d’Homre leurs regards, leurs voix et leurs imaginaires ", remarque Graldine Bnichou, qui russit le tour de force de prsenter trois versions de ces " petites Odysses " dans trois lieux diffrents. A chaque fois, des rsidents acceptent de constituer le chur qui dialogue avec les acteurs. " Une faon pour nous de renouer avec ce qui, aux origines du thtre, constituait le fondement de la tragdie : le dialogue entre les acteurs et le chur fait cho au dialogue entre la cration artistique et les habitants de la cit ", poursuit Graldine Bnichou, qui n’a pas oubli sa formation de philosophe.

" Cet engagement avant tout artistique auprs des rsidents des foyers nous a permis d’instaurer une relation de confiance, d’coute et de partage avec ceux qui participrent la cration de ces "petites Odysses". Une faon pour nous d’explorer un rapport la cration ouvert sur le monde. Des rencontres ont eu lieu : nombreuses, parfois dstabilisantes, souvent surprenantes, toujours enrichissantes ; des rencontres de hasard avec des personnes qui ne seraient sans doute jamais venues dans les thtres ", raconte la metteure en scne, qui insiste pour que son travail ne soit pas rduit une dimension strictement socio-culturelle. Il ne s’agit pas, dit-elle, d’adapter le thtre pour un type de population, mais bien de produire une " utopie thtrale " caractre universel.

Quatre mois dans les foyers

Ce travail de longue haleine - quatre mois passs dans les foyers - a fait surgir en 2002 d’autres dsirs de thtre, sous d’autres formes. L’Odysse est devenue cette fois Odysse petit Bazar. On notera au passage le got du Thtre du Grabuge pour les titres de cration assez dcoiffants...

Retour la case classique en 2002 pour ce spectacle, jou salle Grard-Philipe, Villeurbanne, avec scnographie, lumires et musiciens. Graldine Bnichou affirme cependant qu’elle n’aurait pas pu monter ce spectacle sans avoir auparavant travaill dans les foyers d’hbergement. En tout cas, cette Odysse petit Bazar exprime une conception claire et directe du rapport la scne. Dans une configuration frontale classique, les chemises blanches trempes de sang sur cintres figurent les prtendants massacrs au retour d’Ulysse. Les comdiens changent leurs rles, tournent autour des chemises suspendues comme autant de tmoins silencieux. Tout est dj act, le rcit tisse les liens entre mmoire et vengeance avec une belle efficacit scnique. La partition qui se joue ici entre les protagonistes du drame rsonne comme une polyphonie d’o le temps est aboli. Avec pour chaque metteur en scne du Thtre du Grabuge, une faon singulire de dmultiplier les textes et d’en donner plusieurs versions. Toujours au service d’une mme vision politique, au sens noble du terme, c’est--dire au service d’un thtre plusieurs voix.

Franoise Kayser

Mis à jour le mercredi 26 mars 2003