ARTfactories/Autre(s)pART(s) a ouvert un atelier de rflexion sur la relation que les espaces-projets entretiennent avec le principe de labellisation [1] Le label n’apparat absolument pas comme une fin en soi, mais plutt comme un pis aller. Il est de plus en plus inadapt l’volution de la cration artistique. Cette inadquation prouve, une fois de plus, l’urgence d’impulser un profond changement des politiques publiques de la culture.


Les espaces-projets qui travaillent une plus grande dmocratie artistique et culturelle ont toujours t rfractaires toute ide de labellisation. Comme l’explique Eric Chevance, dlgu gnral de ARTfactories/Autre(s)pART(s), ces initiatives chappent toute modlisation. Elles ne peuvent pas tre enfermes dans des cadres institutionnels trop contraignants. Elles sont toujours trs fortement contextualises et intimement lies la spcificit des territoires investis. Le projet doit donc pouvoir voluer en fonction des transformations urbaines, politiques et sociales. Trop fortement identifi comme une dmarche institutionnelle, il risque de crer un effet d’intimidation vis--vis des populations qui se sentent loignes des pratiques culturelles dominantes. Enfin, le label cre de fait une hirarchie, entre ceux qui ont ce ssame et ceux qui ne l’ont pas. Il lgitime l’existence d’une lite, ce qui est antinomique avec le principe d’galit dmocratique.

© Mix’Art Myrys - Toulouse - 2011

Mais les collectivits publiques et plus particulirement l’tat focalisent de plus en plus leurs actions sur les dmarches labellises et conditionnent leur financement la possession de ce ssame institutionnel. Cette approche n’est absolument pas adapte aux initiatives engages dans un processus d’abolition des frontires entre l’art et les populations. Il subsiste un norme dcalage entre les principes noncs et les politiques concrtement mises en uvre. Chaque dcision semble contredire un peu plus les intentions affiches de dmocratisation. Comme le rappellera Claude Renard, ancienne charge de mission NTA l’Institut des Villes, les Nouveaux Territoires de l’Art » n’ont jamais revendiqu une quelconque labellisation. Ces trois lettres correspondent plutt un signe de reconnaissance et de ralliement pour des initiatives qui, tout en tant parfois trs diffrentes dans leurs modalits d’action et de fonctionnement, partagent les mmes valeurs. Ce sigle n’a donc jamais eu vocation fixer des oprationnalits. Il est juste la traduction d’une indispensable refondation des politiques culturelles. Ces dmarches appellent d’autres formes d’valuation et d’accompagnement.

En mettant en uvre des projets transversaux, elles questionnent l’ensemble des problmatiques qu’elles soient urbaines, sociales, conomiques ou environnementales. Elles soulignent ainsi la ncessaire rforme des modes de gouvernance, d’administration et de rgulation des affaires publiques. Certes, certains territoires de l’art sont des lieux labelliss. Mais ils ont le plus souvent profit d’un effet d’opportunit. Ce n’est pas tant le label qui tait dsir que les moyens d’action supplmentaires qu’il induisait. Ainsi quelques Scnes nationales revendiquent leur appartenance aux NTA. A l’inverse, beaucoup d’espaces-projets engags dans la dmocratie artistique pourraient prtendre ce statut, car, comme l’explique Geo Martinez de la Grainerie, ils rpondent parfaitement, de manire totalement volontariste et avec beaucoup moins de moyens, aux cahiers des charges de ces structures labellises.
Il ne s’agit bien videmment pas d’opposer les lieux institus aux espaces-projets dits intermdiaires », mais de prserver la diversit des approches et des pratiques artistiques. De quel autre moyen disposons-nous pour rpondre au dfi multiculturel qui se pose nous ?

De toute vidence, la dcentralisation a facilit le mouvement de

© La grainerie - Toulouse – 2011

dmocratie culturelle. Les collectivits locales, moins obnubiles par le fantasme de l’excellence, ont particip la structuration d’initiatives artistiques qui travaillaient au plus prs des populations. Par leur enracinement territorial et leur souci du travail dans la proximit, avec les populations, ces espaces-projets ont su incarner cet lan de dcentralisation culturelle. Ils ont essaim un savoir-faire et un savoir-tre artistiques qui sont dsormais repris partout, mme au sein des structures les plus institutionnelles. La Politique de la Ville, parce qu’elle tait pense de manire transversale et transsectorielle, a aussi t un espace d’exprimentation privilgi pour ces arts citoyens. Beaucoup de dmarches de cration atypiques ont su s’immiscer dans ces dispositifs qui, a priori, n’taient pas prvus pour eux. Et pourtant, le dficit de reconnaissance est toujours aussi criant. Aujourd’hui, un retour en arrire est mme craindre. L’tat en se recroquevillant sur une politique de l’excellence donne un trs mauvais exemple, alors mme que la crise conomique et la rforme des collectivits territoriales amputent les marges de manuvre des collectivits locales. La dcentralisation est en panne et avec elle la possibilit d’inventer des modes de gouvernance plus dmocratiques. Le souci de la rentabilit immdiate ne favorise pas l’exprimentation pourtant indispensable pour sortir des impasses dans lesquelles nous ont entrans une telle situation de crise. Cette crispation incite les politiques publiques de la culture se focaliser sur les dmarches les plus consensuelles. Mme la Rgion Midi-Pyrnes, la seule collectivit territoriale avoir ouvert en 2003 une ligne budgtaire pour cinq espaces-projets identifis NTA, hsite s’engager dans une politique plus volontariste et plus innovante.

Aujourd’hui, la culture est trop souvent envisage par les dcideurs politiques au pire comme un outil de marketing et de promotion, au mieux comme une incantation dconnecte de tout principe de ralit. Comment imposer les problmatiques artistiques dans le dbat politique ? Elles n’apparaissent plus comme un enjeu lectoral important. Sans doute les lus sont-ils persuads que le sujet ne rapportera que trs peu de voix aux lections. Et pendant ce temps, sur le terrain, des espaces-projets fabriquent du lien et de la civilit en rveillant les imaginaires des populations. Cette esthtisation de la vie vient contrecarrer l’anesthsie violente pratique l’insu de tous par la socit du spectacle ». Mais loin d’tre soutenues, ces entreprises citoyennes sont de plus en plus fragilises. Elles sont sacrifies sur l’autel d’une crise conomique que l’on prtend rsoudre en dtruisant tout ce qui relve de la gratuit » et de la solidarit ». Alors que chacun connat la vraie et unique urgence : reconstruire un projet de civilisation partag. Au lieu de circonscrire toujours plus sa place dans la socit, la culture devrait tre, au contraire, le moteur de toutes les politiques. L’interpellation devra donc fdrer largement au-del des seuls rseaux NTA pour impliquer tous les acteurs potentiels de cette nouvelle re de la dmocratie culturelle.

Fred Kahn
Textes rdig partir des propos tenus Toulouse le 21 avril 2011 lors de l’atelier de rflexions Les espaces-projets face aux problmatiques de labellisation »

Quentin Dulieu (Af/Ap)
Coordination des Ateliers de rflexions

[1Par label, nous entendons le statut accord par le Ministre de la Culture et de la Communication des thtres, compagnies, lieux culturels… Par exemple : les labels de Centre dramatique national, Centre chorgraphique national, Scne nationale, scne conventionnes, Centre de Dveloppement Chorgraphique, Scne de Musiques Actuelles, etc.

Mis à jour le vendredi 3 août 2012