DE RETOUR DES BIS (BIENNALES INTERNATIONALES DU SPECTACLE)


Par Jules Desgoutte*

Habitants occups,
Occupants habits,
Amis dfricheurs,

Il y a quelques semaines, nous tions Nantes, aux B.I.S, o, avec Jol L. de Mix Art Myrys, Sbastien G., notre journaliste de terrain et Fred O., notre hraut, nous avons tch de porter la parole d’AF/AP. Je vous dirais que, quoique je n’ai pas essay de faire un chemin exhaustif au travers de cette messe culturelle, j’ai t frapp par la tonalit des discours que j’y ai entendus. Les ntres tranchent. Je profiterai de ce compte-rendu pour en esquisser quelques notes, sur les thmes du droit d’auteur et du droit de copie, de la notion de commun(S), de l’conomie du spectacle vivant, du trio lieux intermdiaires / dispositifs d’intermdiation / intermdialits ; autant de thmes qui demandent des dveloppements, au titre de la situation historique et de ses enjeux politiques ; autant de thmes auxquels je vous promets de revenir dans de futurs billets, et au dveloppement desquels je vous invite tous, membres, lecteurs, sympathisants, contribuer, en nous crivant, sur notre site.


De retour des BIS (Biennales internationales du spectacle)

L’esprit gnral des BIS tait la catastrophe et l’urgence. En dehors des stricts faits d’actualits, le Monde de la Culture y faisait un constat : que la politique austritaire nous oblige considrer en face le caractre obsolte et insoutenable des modes d’organisation des politiques culturelles dans notre pays. Le constat en lui-mme n’est pas neuf, c’est son partage qui l’est, tant par son tendue que par ses tenants. Que ce soit la btise des politiques nolibrales combinant l’injonction l’austrit et la scurit venues toutes deux de l’ordre conomique qui y conduise, d’aucuns y verront les effets dialectiques de la "Ruse de l’Histoire", d’autres les vertus de la "Main Invisible du March". Pour ma part, j’y vois surtout le signe de l’effondrement politique auquel nous sommes confronts : le caca de l’poque. Ce constat gnral que le milieu de la culture m’a sembl faire pendant les BIS (et dont l’appel de Nantes tmoigne) est donc celui de l’impasse. Mais si le diagnostic pos par les uns et les autres semblait suffisamment svre pour suggrer une mise en cause radicale des mthodes et des attendus, l’absence d’un projet - peut-tre mme simplement d’un discours - mettre en face de ce constat tait patente. Absence donc d’une rponse politique la situation - l aussi, peu de surprises ! - dont cette fleur dans le discours de la ministre tmoigne : "Il faut renouer avec l’urgence de l’essentiel".

Pour l’essentiel, c’est vite vu ! De 80% 95% du budget Culture des collectivits est contraint par la simple reconduction de l’existant - ne laissant donc au politique de manuvre qu’ la marge.

Une fois dans les mains des institutions, 69% du budget ainsi allous passe dans les charges fixes de fonctionnement, ne laissant que 31% du budget disponible au travail artistique (et technique ) lui-mme, attestant par l de l’existence d’une industrie culturelle d’Etat. Au niveau oprationnel, enfin, l’volution des budgets est trs contraste : si les opras enregistrent euro constant (l’inflation intgre) une hausse lgre de 5% de leur financement (ce qui n’est dj pas si mal vu la hauteur de leur budget nominal), le financement des SMAC plonge de 60% et celui des compagnies de spectacle vivant non conventionnes de 25%, non par la baisse de l’enveloppe globale alloue ces acteurs, mais par la croissance de leurs secteurs d’activits - la baisse tant la rgle gnrale. L’nonc par M. J.F. Marguerin, ancien DRAC Rhnes-Alpes, de ces chiffres, l’occasion d’un "Grand Dbat" illustre le malaise : nous aurions un modle de politiques culturelles fond sur les trente glorieuses, poque de croissance, alors que la ralit conomique du pays - en tout cas de l’Etat, c’est la rduction de la dette et la stabilisation des budgets. Consquence : le milieu crot, les budgets sont bloqus, la part de chacun s’effondre, surtout celle de ceux qui ne savent pas peser sur la balance.

Voil qui invite une lecture malthusienne : c’est la crise ! cessons de crotre ! prservons nos assiettes des misreux qui font la queue l’entre du restaurant !

Pourtant, une autre nigme fascine le monde de la culture : le mystre de la place du secteur culturel dans la production de la richesse nationale. Ainsi, une tude ralise en coopration par le ministre de la Culture et Bercy, publie en 2013 et dj largement commente, tourne encore dans l’air humide de Nantes, au-dessus des museaux agacs du petit monde culturel. On y apprend que la Culture serait la deuxime source de richesse nationale, aprs l’agriculture. On y apprend que "la culture contribue 7 fois plus au PIB franais que l’industrie automobile avec 57,8 milliards d’euros de valeur ajoute par an" et que "son cot total pour la collectivit approche 21,5 milliards d’euros". Les politiques culturelles souffrent, l’conomie de la culture dcolle ! Avec prs de 300% de retour sur investissement, la logique - toute de raison conomique, celle-l - ne voudrait-elle pas que l’Etat desserre le cordon de la bourse ? Qu’il soutienne ce dveloppement culturel ? Qu’il investisse massivement dans un secteur industriel d’avenir ? Grandeur et misre de l’poque : dans nos pays post-modernes, l’essor de la production de contenus, en mme temps que la dlocalisation de la production dite "relle" de biens matriels, produit une forte croissance du secteur culturel, en mme temps qu’un crasement de ce secteur dans la logique marchande, laquelle produit en retour un Etat affaibli au point qu’il ne peut plus soutenir le dveloppement et le renouvellement de ses propres industries culturelles, malgr l’vidence de leur rentabilit. Je laisse les conomistes mditer sur cette trange quation. Probablement, l’intrt national n’est pas l’intrt de l’Etat et cette richesse gnre n’abonde-t-elle pas ses budgets - particulirement celui de la Culture ; probablement, l’incapacit de l’Etat lever l’impt sur les grandes plateformes qui organisent la circulation et la production des contenus via le web, contre de substantiels bnfices - google, amazon, facebook, apple, les biens nomms GAFA - contribue-t-elle la difficult rencontre par ce dernier redistribuer au secteur culturel la part qui lui revient dans cette production de richesses. Probablement le secteur culturel lui-mme rsiste se penser comme un simple agent conomique, comme une industrie. Probablement, l’ide-mme d’une industrie culturelle est-elle problmatique, le processus de production des biens culturels tant aussi singulier que la valeur de ces biens, au point que ce que l’on appelle ici industrie, comme le faisait dj remarquer Adorno en son temps, singe bien plutt le processus de production industriel qu’il ne s’y conforme, au point d’aboutir des contradictions terribles (l’nonc du syntagme "droits d’auteurs et droits voisins" devrait suffire situer mon propos. Pour les plus rcalcitrants, ajoutons-y la mention du soi-disant "droit de la proprit intellectuelle" et pour faire bonne mesure, tchons par une exprience de pense purement gratuite, d’en imaginer l’application la musique des pygmes de Centrafrique, juste pour voir).

Qu’importe ! Voil qui semble devoir constituer un terrain fertile pour un travail de prospection politique la recherche de nouvelles manires de faire culture, non ?

A Nantes, force est de constater qu’ ce titre, nous n’avons pas entendu grand-chose... C’est par consquent cet endroit que nous avons tent de faire entendre notre voix, la voix des lieux intermdiaires, conscient qu’il y avait l du travail faire, mais quand-mme un peu embts par le fait que nous ne voyions pas trs bien qui allait pouvoir s’y coller. Une petite voix, mieux vaut la placer dans les registres peu frquents, si on veut la faire entendre. a n’aura pas t inutile : nous avons, avec la CNLII, pu prsenter nos travaux autour de la charte et de son rfrentiel, la fois nos membres locaux, l’organisation des directeurs des affaires culturels des grandes villes et agglomrations de france (ADACGVAF) et la direction gnrale de la culture et des arts (DGCA). Puis, la suite d’une runion publique o les mmes DACs prsentaient leurs engagements suite aux concertations de Rennes dites "Nouvelles Urgences de la Culture", auxquelles nous avions bien contribu, nous avons pu mnager un espace de rflexion ddi aux lieux intermdiaires dans leur prochain cycle de consultation, dont nous aurions la charge de l’animation. J’ai pu par ailleurs prsenter les enjeux propres la culture numrique, dans un temps trs contraint, lors de cette discussion : j’y aurais quand mme introduit la notion, centrale, de "communs", comme une manire de faire qui permet de traverser bien des enjeux de lutte, du vivant la connaissance, de la culture aux enjeux de territoire. J’y aurais galement conclu sur un appel convoquer le politique, les lus tant les grands absents de la discussion.

J’en ressors convaincu de l’importance du travail de rflexion qu’ARTFactories/Autre(s)pARTs a esquiss autour de la notion de "lieux intermdiaires", entendus la fois dans leur fonction d’intermdiaires, du point de vue social ; comme espaces d’intermdiations, du point de vue territorial ; comme supports d’intermdialits, d’un point de vue esthtique. Nous avons du pain sur la planche !

Pour conclure, je dois reconnatre le drisoire de ce qui peut tre men dans ce genre d’vnement, quand on le rapporte la violence quotidienne que nos expriences rencontrent et dont le fardeau s’amoncle sur les paules de nos fragiles structures. Pourtant, je ne vois gure d’quivalent ailleurs dans le monde de la culture la vitalit qui les emporte : elle plaide pour un corps social certes empch, mais porteur d’un avenir dont les forces ne demandent qu’ tre libres. La fausse urgence dont se drape le monde de la culture dans son dsarroi est un manteau lim travers lequel elles se font jour. Dshabillons-le.

L’tat d’urgence porte encore avec lui la sidration que la catastrophe qui l’initie provoque chez celui qui la vit. La stupeur paralyse la pense. Le risque de l’poque est que la globalisation des changes entrane la globalisation des catastrophes, qui entrane son tour l’touffement de la vie politique et culturelle dans l’enchanement squentiel des vnements. Dans une telle situation, la priorit doit revenir ce qui peut attendre. C’est dire ce qui prend du temps, o encore mieux : ce qui donne du temps. Ce que nous devons cultiver, au sens littral de ce qui peut attendre, c’est ce qui dure ; ce que nous permet la dure ; ce qui prend et qui donne du temps. A la recherche du Temps perdu. Nous devons donc, plus que jamais, endurer et perdurer : nous devons durer.

Jules Desgoutte

*Compositeur, improvisateur, pianiste, membre du collectif Abi/Abo, membre de la collgiale d’ARTfactories/Autre(s)pARTs.

Mis à jour le lundi 15 février 2016
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