DE QUELQUES ENJEUX DES FRICHES, SQUATS, LABORATOIRES ET AUTRES LIEUX... - JACQUES BONNIEL


De " friches " en " laboratoires ", de " lieux de fabrique " en " espaces intermdiaires ", une srie trs large d’expriences tendant promouvoir de nouvelles formes et modalits d’action artistique et culturelle la croise de l’artistique, du culturel, du social et de l’urbain s’est dveloppe dans la plupart des pays occidentaux. Une gamme trs large de questions se pose immanquablement ds que l’on commence interroger ces expriences au regard des enjeux dont elles sont porteuses, des processus et des modes de diffusion culturelle dont elles rvlent les transformations.


De notre point de vue, ces questions se situent sur trois registres que nous aurons cur d’examiner :

- celui - essentiel - des nouvelles formes artistiques produites ;

- celui des mergences culturelles ;

- celui, enfin, de la contribution d’initiatives artistiques et culturelles au renouvellement des formes urbaines.

Concernant le premier point, ces nouvelles pratiques, marques par un dcentrement des conditions de production artistique, gnrent de nouvelles formes qui interrogent d’emble sur ce qui fait uvre d’art, sur qui fait uvre - la question de l’auteur ou du crateur est remise sur le chantier par la multiplication des collectifs -, sur ce que ces uvres - qui souvent ne se revendiquent pas de ce registre - font au monde social par la mise en questions des usages institus, des sparations admises (motion-pense, artiste-spectateur ou consommateur ou participant, lieux culturels-lieux ordinaires, temps de la reprsentation-temps de la quotidiennet, etc.).

S’agissant de ce qu’il est convenu d’appeler les mergences culturelles (mais ce " label " mme peut comporter sa part de stigmatisation et d’illgitimation et se trouve donc rejet par ceux-l mmes qu’il est cens dsigner), on ne peut que constater qu’une culture toujours plus institutionnelle et professionnelle se voit bouscule par de nouvelles formes produites dans des contextes renouvels et des territoires inhabituels o l’ethnique et le communautaire se mlent au multimdia, o l’expression symbolique des couches populaires jeunes ou moins jeunes emprunte les (nouvelles) technologies de l’information et de la communication, o le mtissage anthropologique (Laplantine et Nouss) trouve des formes de traduction dans du mtissage artistique, o des propos artistiques sans complaisance populiste et fort degr d’exigence trouvent leur voie (leur voix ?) de passage pour toucher - dans tous les sens du terme - les gens sans que soient ncessairement mobiliss un bataillon de codes interprtatifs et leurs rcitants obligs.

Enfin, au moment mme o - simultanment - des territoires sont " dlaisss " parce qu’ils portent la trace d’une histoire humaine, ouvrire ou paysanne que - souvent - l’on cherche gommer, raboter ou - ce qui en est l’exacte image inverse - magnifier et glorifier, au moment aussi o des populations sont dites " empches " de la culture, ces friches, ces squats constituent une formidable opportunit de renouvellement des formes urbaines, la fois par le refus dont ils tmoignent d’un urbanisme normatif, prescriptif, gnrateur de formes architecturales et urbanistiques l’obsolescence rapide, et par le rappel insistant que la logique de valorisation (produire de la valeur, mettre en valeur) peut s’entendre de bien des faons : la valeur d’usage - cet usage ft-il symbolique -, par les appropriations multiples qui la manifestent, ne peut pas tre systmatiquement sacrifie.

Sortir des lieux institus et programms de production et de diffusion de l’art, bousculer le temps prescrit de la rception des uvres, dfonctionnaliser l’espace urbain, inventer de nouveaux usages pour des territoires urbains et des formes architecturales frapps d’obsolescence, dessiner une autre utilisation plus fluide, plus lastique, des temps et des lieux, favoriser le recyclage d’usines, de casernes, d’entrepts, d’glises, bref fabriquer un nouvel espace urbain plus en prise avec les ralits sociales de ce temps. Il y a prs de dix ans, en mai 1993 la Laiterie de Strasbourg, un colloque runi l’initiative de Jean Hurstel sur le thme " Friches industrielles, lieux culturels " faisait le constat suivant : " La reconqute culturelle comme projet de dveloppement pour des sites en friche est encore en France une ide relativement marginale. " 1 Mme si le rapport de Fabrice Lextrait 2 recense un grand nombre et une extrme diversit d’expriences, mme si ce rapport rsulte d’une commande politique, peut-on dire que nous ayons significativement avanc sur la voie de cette reconqute, elle-mme fort prcaire ?

Il n’est pas jusqu’ la notion de " recyclage " que ces artistes lestent d’une charge mtaphorique : au moment o la " casse sociale " est une fois de plus l’ordre du jour, manifester (i.e. rendre vident) que le rejet, l’exclu est central, que l’inactuel, le dpass est le plus contemporain, que le plus us se rvle le plus utile, que le plus vieux porte sa part d’innovation. Retour romantique la nostalgie des ruines qui conforterait les artistes dans leur prtention dmiurgique, dclare-t-on ici ou l. Peut-tre. Mais alors, comment expliquer ce besoin de romantisme artiste qui, d’ailleurs curieusement dans notre cas, n’prouve pas le besoin de se fonder sur un ailleurs temporel ou gographique (l’Antiquit grecque ou romaine) ?

Et s’il s’agissait d’une de ces tentatives ritres d’articuler citadinit, civilit et citoyennet ? C’est en effet en prenant au srieux le double sens d’espace public - espace physique des formes architecturales et urbanistiques d’une part, espace de dlibration et de construction de la dmocratie d’autre part - que ces expriences travaillent la question de la relation entre art, espace urbain, espace social, espace politique. Ces diffrentes qualifications de l’espace et des formes sociales ne sont pas penses en extriorit et sparment mais dans le mme mouvement de travail symbolique, sur des moments et des figures ordinaires de la citadinit : travailler avec la vie des gens des quartiers, ce n’est pas (plus ?) trouver les ressorts de la diffusion de formes artistiques qui ne les concernent pas et qui ont t conues en-dehors d’eux ; c’est au contraire prendre bras le corps des expriences du monde social, du monde environnant comme matire mme de la cration et renvoyer aux populations, aprs traduction en formes artistiques, ces expriences prouves des mondes sociaux.

Ds lors, on comprend que la prolifration de ces expriences a prcisment valeur d’exprience, au sens non pas d’initiatives phmres et sans lendemain, mais au sens o s’prouvent des manires de faire, de sentir, de s’exprimer, d’tre ensemble. Alors mme que depuis plus de dix ans, grand renfort de statistiques sur les pratiques culturelles des Franais 3, on ne cesse de dplorer la fin de la dmocratisation culturelle sans que pour autant les orientations fortes des politiques culturelles ne se trouvent fondamentalement rinterroges, ni mme inflchies, nous nous trouvons peut-tre en prsence d’un mouvement fondateur dplaant les frontires bien tablies de l’artistique, du culturel, de l’urbain et du social.

En particulier, ce mouvement de (re)fondation nous semble porteur de trois orientations et dmarches innovatrices :

- primo, face au rejet crois d’artistes et de crateurs - dont certains semblent enferms dans une sorte d’autisme artistique - et d’acteurs de terrain proccups par les urgences sociales et avides de rponses opratoires, cette manire singulire de combiner, de mtisser des problmatisations urbaines, sociales et artistiques constitue probablement une voie permettant de sortir de l’aporie " instrumentalisation de l’art des fins sociales / exigence et primat de l’uvre autonome " ;

- secundo, la grande fatigue de nombre d’acteurs culturels courir (ou pas) aprs une introuvable dmocratisation - tout en tenant plus ou moins distance les impratifs supposs de la dmocratie culturelle respectueuse des cultures dans leur diversit - contraste avec le foisonnement nergique, la mobilisation tenace et la libert conquise de ces acteurs des " lots artistiques urbains ", qui bousculent cette vieille opposition " " dmocratisation/dmocratie " comme une vieille lune strilisante. A l’auto-dfinition de la qualit artistique d’un projet rpond donc l’auto-affirmation parfois joyeuse, parfois grave, de la ncessit d’une dmarche intgre (par les dimensions mobilises) et intgratrice (par le statut des acteurs impliqus, la fois objet et sujet des initiatives).

- tertio, on peut ainsi observer ici ou l, dans ces " nouveaux territoires de l’art ", des tentatives, souvent russies sinon toujours abouties, de rconciliation de la logique de l’uvre sur laquelle s’est construite depuis quarante ans toute notre politique culturelle et de la logique induite par la prise en compte des formes et des pratiques symboliques lies nos appartenances anthropologiques.

A quelles conditions ces expriences sont-elles susceptibles de se dployer sans se dvoyer ? J’en vois au moins trois :

- que la commande politique ne se substitue pas la demande sociale. En clair, notamment du ct des collectivits territoriales, que les attentes supposes des populations ne servent pas de prtexte pour asscher la vigueur critique des expriences ou - exact oppos - que l’on n’enferme pas dans une assignation identitaire restreinte (une culture de la marge pour les marginaux, une culture beur pour les beurs...) tout ce qu’il peut y avoir de brouillage de pistes, de franchissements de frontires prescrites dans ces lieux/moments ;

- que l’nergie cratrice manifeste ne s’puise pas rechercher constamment les moyens de sa mise l’preuve et que, tout en se prmunissant contre les risques d’une institutionnalisation trop prcoce, on s’assure d’une durabilit de l’exprience, par la mutualisation des comptences, par la capitalisation des savoirs et savoir-faire acquis, etc. ;

- que le branchement de ces artistes-gens de culture sur d’autres univers sociaux soit non seulement prserv, mais qu’ils trouvent les formes adaptes une coopration fructueuse de professionnels et de militants aux rfrents les plus htrognes dans la construction d’un vouloir-vivre ensemble renouvel. Si, comme on l’a dit, nous vivons la fin des grands rcits (de fondation, des mythes mobilisateurs), qu’au moins ce travail d’une socit sur elle-mme participe d’un renchantement lac du monde face la monte des intgrismes et des intolrances de toute nature.

Pour terminer, donnons la parole l’un des meilleurs observateurs et analystes des politiques et des pratiques culturelles : " Quand, essayant de prendre du recul, je m’interroge sur l’tat prsent de la vie culturelle en France, je suis frapp par le contraste entre une socit qui s’interroge, mais qui bouge et qui invente, et ce qu’il y a de statique, d’essouffl mme, dans la conduite d’une politique culturelle qui parat fige dans son incontestable succs et comme paralyse par lui. Cet esprit d’invention que l’on observe un peu partout, aux marges de l’institution culturelle ou carrment en dehors d’elle, ce fourmillement d’alternatives manant du terrain ne doivent rien, dans la plupart des cas, une inspiration d’en haut, des directives tatiques. " (Jacques Rigaud) 4.

Jacques Bonniel,
doyen de la Facult d’anthropologie et sociologie
universit Lumire Lyon 2


1 - Friches industrielles, lieux culturels. Actes du colloque tenu la Laiterie de Strasbourg, 18 et 19 mai 1993.- Paris, La Documentation franaise, 1994.

2 - Fabrice Lextrait.- Friches, laboratoires, fabriques, squats, projets pluridisciplinaires... : une nouvelle poque de l’action culturelle. Rapport Michel Duffour, secrtaire d’Etat au Patrimoine et la Dcentralisation culturelle.- Paris, La Documentation franaise, 2001.

3 - Olivier Donnat.- Les pratiques culturelles des Franais. Enqute 1997.- Paris, la Documentation franaise, 1998.

4 - Jacques Rigaud.- Les deniers du rve.- Paris, Grasset, 2001.

Mis à jour le mercredi 26 mars 2003