CONTRIBU(LA)TIONS PAR FR?D?RIC SKARBEK MALCZEWSKI


Si l’on compare la France d’autres pays europens, on constate qu’il y a une tradition de la personnalisation, un refus de la socit civile, de la libert d’initiative de la socit civile. Ce qui est paradoxal quand on pense la loi de 1901 (...). Il est habituel, depuis cette rue de Valois, s’agissant de savoir qui l’on va nommer la direction, y compris de la plus petite scne nationale, de vhiculer une espce de magie du directeur, qui participe la fois la surestimation du crateur, d’une tradition politique franaise trs dfiante l’gard de la socit civile. Et de la longue histoire du rapport entre le Prince et l’Artiste. » J.C. Pompougnac in Une nouvelle poque de l’action culturelle, rapport de Fabrice Lextrait Michel Duffour, volume 3, P.23, 2001.

De la pertinence des politiques culturelles

Que ceux qui dnoncent l’absence de politique de dmocratisation culturelle » se rappellent que les collectivits publiques, ou leur extension associative, mnent depuis 70 ans une action nomme pour la premire fois politique culturelle » sous le Front populaire et qui germa du vaste mouvement de l’Education populaire ». C’est ainsi qu’ Poissy fut construite la premire mairie/thtre de France, inaugure le 12 dcembre 1937. Pierre Debauche Nanterre et Gabriel Garran Aubervilliers sont l’origine de ces quipes artistiques soutenues par une municipalit. Mais si La place royale » de Corneille ou l’adaptation d’un Faust » n’attiraient pas spcialement les classes populaires, cette politique correspondait la volont de donner le meilleur » la population ouvrire dpourvue. Elle rejoignait en partie la vision de Malraux, qui comptait sur le Gnie de l’Art pour transcender le spectateur. Cependant, en constituant le ministre des Affaires culturelles, arrachant certains services tel que le secrtariat d’Etat aux Beaux-Arts dpendant jusque-l de l’Education nationale, il cra une sparation entre l’excellence artistique et les moyens de l’apprhender. Depuis, aprs avoir dlgu la majorit des fdrations d’Education populaire au ministre de la Jeunesse et des Sports, la Rue de Valois » s’est attache structurer la production artistique et sa diffusion, laissant l’action publique ducative aux socio-culturels », le plus souvent discrdits.

Ds lors, la culture messianique est devenue prpondrante et cette anne 12 milliards d’euros ont t globalement consacrs par les Collectivits publiques pour la culture, qui bnficie par ailleurs des mannes europennes. En 1960 le budget du Ministre tait dj de 30 millions d’euros. Rappelons que cet argent est collect par l’impt, dont le plus important - la T.V.A. - touche particulirement les catgories d’individus qui consomment le plus et qui sont paradoxalement celles qui sont les moins rmunres, mais aussi qui se sentent les moins concernes par les questions d’ordre esthtique.

Le 25 mai 1968, Villeurbanne Ariane Mnouchkine, Patrice Chreau, Georges Wilson, Roger Planchon, Marcel-Nol Marchal et bien d’autres dclaraient dans un texte commun : Jusqu’ ces derniers temps (...) la simple diffusion » des uvres d’art, mme agrmente d’un peu d’animation, apparaissait dj de plus en plus incapable de provoquer une rencontre effective entre ces uvres et d’normes quantits d’hommes et de femmes qui s’acharnaient survivre au sein de notre socit, mais qui, bien des gards en demeuraient exclus : contraints d’y participer la production des biens matriels mais privs des moyens de contribuer l’orientation mme de sa dmarche gnrale. (...) La coupure culturelle est profonde, elle recouvre la fois une coupure conomico- sociale et une coupure entre gnrations. (...) C’est notre attitude mme l’gard de la culture qui se trouve mise en question (...) quelle que soit la puret de nos intentions. »

36 ans aprs cette dclaration, les femmes et les hommes de thtre qui dnonaient ce systme en sont devenus les membres minents, et tandis que la DMDTS peroit plus d’un tiers du budget d’intervention du Ministre et que 10% des scnes thtrales reoivent 90% des sommes alloues au spectacle vivant, la simple diffusion » des uvres d’art, mme agrmente d’un peu d’animation, (est toujours) incapable de provoquer une rencontre effective entre ces uvres et d’normes quantits d’hommes et de femmes ». Contrairement l’ide reue d’un espace de dbat fragile et ouvert sur la Cit », l’exception de quelques piphnomnes, le thtre public s’adapte chacun des pouvoirs en place, son caractre institutionnel lui confrant une rare stabilit, prenant en charge jusqu’ la contestation.

Pour confirmation et si les statistiques du DEP ou de l’INSEE ne paraissent pas probantes, conseillons la consultation des tudes des publics thtre par thtre. On peut encore se rfrer aux tudes de Pierre Bourdieu qui, mme doctement contestes et relativises, rvlent un tat patent d’ingalits sociales, dont fait partie le mcanisme pervers de la (non)transmission du capital » artistique, et ce malgr les efforts des administrations centrales et territoriales en la matire. Il n’est pas ncessaire ici de citer toutes les tudes confirmant l’chec de la politique culturelle qui prdomine en France depuis les annes soixante. Pourtant, les collectivits publiques continuent d’difier des quipements, dont le prestige n’a d’gal que la notorit de la programmation. Ces chteaux » d’animation culturelle constituent un investissement considrable, dmultipli par leur cot de fonctionnement, structurellement inflationniste. En milieu rural, si l’on en croit les assertions de Michel Freydefont (scnographe et enseignant l’cole d’architecture de Nantes), la mdiocrit des salles polyvalentes est consternante. La plupart est inadapte et fonde en l’absence de tout projet initial.

Pourtant, le territoire connat des centaines d’aventures artistiques et culturelles, pertinentes mais prcaires, solitaires et peu vantes.

Propositions

Ni l’art ni la pense ne sont rductibles l’institution. Les dfendre ne correspond pas en dfinir le lieu, et encore moins l’instituer. On peut nommer cration » une adaptation, un spectacle, un travail formel, musical, plastique. Il n’empche, et sans dnier quiconque la libert d’apporter un avis, la reconnaissance de sa valeur artistique relve de l’Histoire.

De plus, si l’art sert de substrat au dveloppement culturel, ces deux domaines ne sont pas substituables. Le dveloppement culturel implique principalement une action ducative long terme, l’veil du got, de la raison critique, la facilitation de l’expression artistique. Alors que tout se passe comme si le corps agissant tait remplac par sa reprsentation, qu’est-ce qui prime dans ce secteur moteur d’mancipation et de dveloppement personnel : la subjuguante crativit d’une poigne de mandarins, ou la ralisation de chaque individu selon sa singularit ?

Dbarrassons-nous du primat de la croyance pour adopter celui de la rationalit et reconnaissons que la seule mise en prsence de l’Oeuvre d’art avec son public ne nous donne aucune indication quant l’efficience de sa rception. La pense moderne est celle qui disqualifie les canons de l’excellence artistique, car ils servent le plus souvent d’alibi au maintien des ascendances institues dans un rseau de cooptation et masquent mal la question du partage des moyens d’expression. Comment comprendre que les promoteurs de la cration contemporaine usent encore de mcanismes de production et de diffusion propres au XIXme ? A l’exemple du FIC (Fonds Interministriel d’Intervention Culturelle), l’lection de projets anonymes auprs de commissions ad hoc ne serait-il pas prfrable l’imbroglio actuel d’un dispositif dont l’entropie le fige chaque jour un peu plus ?

Aprs un sicle d’cole publique, laque et obligatoire, peut-tre pourrions-nous prendre en compte - justement dans le domaine de l’action culturelle - la dmultiplication du dsir participatif, sollicit et tout la fois leurr par le march, mais aussi sous-tendu par l’augmentation importante du niveau de connaissances des populations.

L’art est l’affaire des collectivits publiques, qui sont devenues son principal commanditaire et bailleur de fonds. Or, dans le prolongement des rflexions prcdentes, c’est de la population qu’il devrait devenir l’affaire. C’est ce partenaire potentiel de l’uvre qu’il faudrait, grce une politique dynamique, inciter devenir le premier amateur d’art. Engageons-nous plus concrtement dans la mise en place de projets impliquant les habitants dans la production d’une rflexion, prolonge par la ralisation de formes plastiques, par exemple...

Se servir de l’art comme d’un terrain d’expriences importe plus mon sens que de produire ou de consommer une cration », car derrire l’actualit de son effet triomphent des conventions qui se sont prennises au XIXme sicle et dans lesquelles se dissolvent la plupart des ambitions d’une criture contemporaine. Le contenant formate d’autant plus le contenu de nos jours que les mcanismes de distribution sont scells leurs rsultats financiers. Dans ce contexte, comment faire court-circuit ? Comment dbusquer cet entertainment » propre dessaisir une majorit d’hommes de leur constitution existentielle ? Srement pas en rajoutant un segment, mme esthtis, une industrie du signe redoublant d’ingniosit et de prouesses techniques pour nous captiver dans cette vanit sans fin - car narcissique - de la contemplation de soi. La critique situationniste du monde de l’art, qui porte essentiellement sur sa fonction en tant que spectacle dont le style sert l’acceptation de l’organisation sociale actuelle, nous claire ce propos.

Le projet moderne nous incitait faire uvre de notre quotidien, nous mfier d’un art parcellaire, traditionnel et spcialis qui sous-tend le morcellement de l’exprience humaine. L’ide de donner nos attitudes une autonomie telle qu’elle puisse organiser la forme d’une pratique d’existence, la territorialisation de notre subjectivit nous renvoie directement ce projet.

Frdric Skarbek Malczewski est membre du collectif install au 4-33 Mantes-la-Ville.

Mis à jour le lundi 25 février 2008