14 PR?CONISATIONS POUR LE PR?SIDENT MR KARMITZ DU ?CONSEIL DE LA CR?ATION? - JACQUES LIVCHINE

Monsieur le Prsident, Monsieur Karmitz,

Bon, dcidment, c’est amusant, le ministre se voit renforc d’une sorte de cellule occulte.

Franchement, vous allez avoir du boulot pour prouver que la commission est capable d’inventer quoi que ce soit. Mais pourquoi pas ?


Il y a eu une charte du thtre vivant, pas mal du tout, si je m’en souviens en 99. Poubelle.
Le rapport Latarjet, qui prconisait des choses, poubelle.
Le rapport des entretiens de Valois, qui frise le ridicule complet, poubelle, largement mrite celle-l.

Le ministre de la Culture est perdu en pleine mer depuis longtemps, sa boussole est casse, brise, ses pilotes sont dsempars.

Donc, vous avez t slectionn, Marin, pour tenter de sauver les meubles. Le Prsident nous fait peur quand il ressort le critre de l’excellence.

Et puis quand le Prsident voque les ans qui doivent laisser la place : Virez donc Brook, Boulez, Rgy, Lassalle, Mnouchkine, Langhoff...
Ce critre est scandaleux, tant ces gens -l sont l’honneur de notre mtier, laissez les crer.

Si vraiment l’excellence est la seule valeur mise en avant, votre commission pourra tre baptise la commission de la rcession. Parce que les dgts de l’excellence sont dj gigantesques.

Je vous envoie une liste de 14 valeurs que j’avais crite en 2003, plus tard je vous enverrai 14 sentences pour avancer.

Je vous les envoie parce que la composition de la commission me fait peur, et franchement je ne peux pas imaginer ce qu’ils pourront inventer. J’en reste au thtre, les deux reprsentants choisis n’augurent rien d’original. Deux institutions quasiment mortifres, qui ne sont des exemples pour personne dans le mtier.

Voil, quelques lignes qui peuvent tre une petite base de dpart.

Les 14 valeurs auxquelles je crois en matire de thtre

1. La mixit du public

Mon mot d’ordre, c’est que dans un public, il doit y avoir aussi bien des femmes de mnage que des professeurs de facult. C’est dans ce mlange que la reprsentation gagne en profondeur.Le public Maif Camif reprsente de plus en plus 80% de la composition des salles des thtres subventionns et c’est un drame que d’exclure plus de 90% de la population de la sphre thtrale et ne s’adresser qu’aux lites cultives. Le thtre doit s’adresser une lite, l’lite de la sensibilit.

2. Cadre et hors-cadre

On en reste trop souvent la tradition du thtre du XIXe sicle, du thtre bourgeois dans son cadre l’italienne. Le thtre a exist pendant 2100 annes sur les places publiques, dans des thtres ciel ouvert, il ne s’est enferm dans son cadre que depuis 400 ans, il faut renouer avec les traditions anciennes d’un thtre pouvant natre partout. Brook avait emmen ses acteurs en Afrique en pleine brousse et le film qu’il en a rapport nous rappelle que le thtre peut et doit exister hors des espaces qui lui sont traditionnellement rservs...

3. La Fte

Il faut toujours se rappeler que le dieu du thtre c’tait Dionysos, et que le thtre est n dans l’ivresse et dans la fte. Il faut tenter de retrouver cette fte perdue.

4. L’accessibilit

Olivier Py rclame au thtre encore plus d’incomprhension. Boulez estime que les uvres accessibles sont toujours mineures. Non, il faut aller du compliqu au simple. Ce que j’aime dans le thtre c’est qu’il peut s’adresser des illettrs et qu’il peut dire ce que ni la littrature, ni la philosophie ne peuvent dire. Le thtre lectrise l’espace et parle dans les silences, il suggre et dclenche l’imagination.

5. La Subversion

Le thtre ne doit jamais aller dans le sens du pouvoir, il doit faire exploser les ides toutes faites, les ides figes, les lieux communs, il doit irriter, dstabiliser, mettre en cause la socit.

6. L’ascenseur

Grotowski disait que le thtre devait toujours lever l’me ne serait ce que d’un centimtre, c’est son rle d’ascenseur qu’il faut toujours privilgier.

7. Une nouvelle forme d’criture


Le thtre est trop souvent considr comme une forme de littrature. La commedia dell arte ne s’appuyait que sur des canevas. Le vingtime sicle a vu natre un thtre d’images ou le texte n’est plus qu’un ingrdient mineur. ( Kantor, Bob Wilson, Royal de Luxe). On ne peut pas dire que le texte soit fondamental. Le thtre doit avoir une criture spcifique. Il ne peut y avoir de hirarchie entre un thtre de texte qui serait noble et les autres formes qui seraient considres comme du sous-thtre (Art de la rue, improvisation).

8. Meyerhold

Il a ouvert la voie aux mlanges des genres. On doit introduire l’intrieur du thtre du style cabaret, des formes corporelles, acrobatiques, circassiennes.

9. Brecht

Brecht souhaitait un thtre nous montrant que la socit pouvait tre transformable. Le thtre peut changer notre vision de la socit. C’est sa grande force.

10. Le plateau

C’est lui et lui seul qui rvle le thtral. Le thtral c’est ce moment prcis o l’air qui existe entre les acteurs et les spectateurs se densifie, s’lectrise, o le silence devient plus profond. Le thtre doit tre thtral.

11. Le potique

C’est l’art de ne pas tout dire, mais d’voquer, l’art de dcaler, l’art d’tre lger. Sans la posie, pas de salut. Dire sans dire.

12. chapper au formatage

Les experts, les critiques attendent de nous un certain thtre. Ils possderaient eux seuls les critres du bon got, les critres de l’excellence, les critres du thtre qu’il faudrait faire. Il faut tre rus, rsister, rester soi-mme, viter l’alignement et l’autocensure.

13. Service public

On peut dire que le thtre est inutile, acte gratuit etc. Mais c’est faux le thtre est aussi utile que les arbres, le thtre c’est la chlorophylle de l’esprit, une nourriture spirituelle essentielle l’homme, qui lui permet de mieux comprendre le monde dans lequel il vit. D’o la ncessit pour les pouvoirs publics de le rendre accessible tous. Non, Jean Vilar ne doit pas tre rang dans les catacombes.

14. La rmanence

Ce qui m’intresse ce n’est pas le ct j’ai aim, ou pas aim » c’est que l’uvre joue retentisse le plus longtemps possible dans l’esprit de celui qui y a assist, ce que j’appelle la rmanence de l’uvre. Certaines pices, toutes plaisantes qu’elles soient et bien joues ne laissent aucune trace en vous, d’autres vont au contraire vous accompagner toute votre vie.

Jacques LIVCHINE
Metteur en songe
Artiste conventionn par le Ministre de la Culture en Franche- Comt
Ex directeur du Centre d’art et de plaisanterie, scne nationale de Montbliard

Mis à jour le mercredi 16 septembre 2009