Rflexions

Penses en mouvement sur des thmatiques choisies...

Plutot que dessiner des trajectoires : fabriquer des espaces


Jules Desgoutte s’est rendu pour Artfactories/autresparts l’invitation du CITI (centre international pour les thtres itinrants) Villeneuve-ls-Avignon le 15 juillet 2017. Au programme : L’itinrance artistique l’international : passer les frontires, crer pour l’international, dessiner une trajectoire".


Plutot que dessiner des trajectoires : fabriquer des espaces

C’est un instrument bulgare, la gadoulka », sorte de viole 3 cordes, surprise dans les rues de Toulouse sur mon chemin pour aller la gare.

Quand on est en chemin, on prend le temps du je ne sais quoi qui se trouve d’aventure ». Quelque fois, ce n’est pas la peine de changer de pays pour passer d’un monde un autre.

Je pourrais raconter plein d’histoires. Comme celle de ce gros projet europen de traverse en bateau, rassemblant 40 compagnies, traitant le thme de l’odysse, o Ulysse tait un grand viking blond, un monstre qui avait coul avant mme de prendre la flotte. Ou comme celle de cet ami hongrois, pote devenu chorgraphe lorsqu’il a fui la Hongrie pour l’Allemagne – il ne pouvait crire des pomes en allemand –, s’est mis mettre en scne des danseurs. J’ai travaill avec lui, un allemand, une espagnole, moi qui suis franais :
aucun espace en commun, ni dans la langue, ni dans la culture, ni dans les supports travaills. C’est l qu’on retrouve la question du sensible partager.
Mais allons “Straight to the point”, mais “a point on a curve to find”, comme dit le titre d’une uvre de Berio. Donc plutt “straight to the curve”. Parlons de choses plus abstraites : la question du rapport entre les points et les lignes.

Dessiner une trajectoire, c’est avoir affaire des lignes. Soit ce sont des points qu’on veut relier, soit c’est un mouvement qui commence et qui s’arrte. Cela code des ralits tellement diffrentes.

Moi, d’o je viens, c’est l’histoire des friches. Une friche est un geste d’occupation d’espace. Aujourd’hui c’est une des formes les plus puissantes d’action politique pour les personnes qui ne sont pas en charge d’un pouvoir. Avant, en politique, on parlait surtout de mouvement ».

L’occupation est a priori quelque chose de statique. On prend place, on tient une position. Question de ponctualit, et non de linarit. Un antagonisme a priori dans nos rapports l’agir.

Voyons :

Vu de loin, c’est nouveau un point. Voil la boucle qui se boucle : du point la ligne, de la ligne l’espace, une trame, puis prendre un peu de distance, et cela redevient un point.

Depuis que je suis ici, j’ai l’impression d’tre avec des cousins proches, mais que j’ignorais. Il y a une tonnante familiarit. Comment cela se fait-il ?
Une brve histoire des lignes, de Tim Ingold, anthropologue amricain qui a rflchi la faon dont les socits dites primitives, de tradition orale, se rapportent la question de la ligne, et de manire plus gnrale la faon dont les lignes faonnent notre rapport l’espace. Le motif de la ligne straight to the point », la ligne droite, qui va au plus court d’un
point un autre, est emblmatique des villes et d’une culture de l’crit dans laquelle on a spar les espaces et les types d’espaces.

Tout l’heure, on a beaucoup parl du corps et du texte, et on s’est pos la question de la traduction. Ce qui m’a frapp, c’est qu’on sous-entendait la distinction entre le chant et la parole. Une distinction que nous faisons tous assez spontanment. Or, ce n’est pas une vidence. Historiquement, il y a trs peu de temps que cette distinction est arrte. Dans la tradition occidentale, cela remonte au 17e sicle. la Renaissance, le mot fait le chant. La distinction suppose une coupure entre le texte comme un sens qui se tiendrait en quelque sorte derrire les mots, et l’existence du mot du point de vue sonore. Il faut ce mdia crit pour que se distingue la phnomnalit sonore vocale physique et ce qu’on appelle aujourd’hui le contenu verbal, mais qui n’est pas du tout une vidence. Dans l’Ancien Testament, quand on dit au commencement tait le verbe », on parle du chant en ralit.
Revenons au musicien entendu tout l’heure : il faisait des arpges, puis enchanant avec quelque chose de typique des cultures modales, des mlismes. Il passait de l’un l’autre sans arrt, dans une sorte de dialogue qui rappelait sa situation. Toulouse, il ne peut pas jouer avec d’autres musiciens, car ils n’ont pas du tout le sens du rythme » : lui, travaille
avec des rythmes impairs. Notre culture, c’est 4.

Un ensemble d’acteurs, de cies : c’est un espace. Ensemble ils vont construire des trajectoires.

Toute itinrance implique des moments d’errance, et toute occupation implique des dplacements. Les friches sont des occupations d’espace qui durent ce qu’elles peuvent durer. Les expriences durent plus longtemps que les lieux, bien plus longtemps en gnral.

On chemine de lieu en lieu.
De la mme manire, quand on est en chemin, tout l’enjeu, c’est le moment o on s’arrte. a fait de l’espace, c’est ce rapport particulier, direct l’espace, qu’on peut trouver en commun dans nos deux approches. Un rapport spatial, avant la langue, le geste artistique. La question de notre capacit fabriquer des espaces. Il y a l un savoir-faire et un imaginaire qui se met l’uvre.

Plutt que dessiner des trajectoires : fabriquer des espaces.

MP3 - 1.9 Mo
Mis à jour le lundi 5 février 2018