Les 9 principes actualiss d’ARTfactories/Autre(s)pARTs

LES 9 PRINCIPES ACTUALIS?S D'ARTFACTORIES/AUTRE(S)PARTS


9 PRINCIPES ACTUALISES QUI FONDENT L’ACTION D’ARTFACTORIES/
AUTRE[S]PARTS

COMMENT NOUS SITUONS-NOUS ?

1 – Nous participons au mouvement social transnational qui agit pour la reconnaissance d’une galit en dignit des diffrentes expressions culturelles et, plus largement, des diffrentes cultures simultanment oprantes sur un territoire donn, partir du moment o chacune d’entre elles se situe en posture et en acte d’hospitalit vis--vis des autres.

Acteurs de la socit civile impliqus dans les domaines de l’art et de la culture, nous partageons la conception selon laquelle les droits culturels sont une priorit contemporaine, au sein des
droits de l’homme, dans la mesure o ils constituent une cl majeure d’accs aux ressources immatrielles qui fondent le dveloppement de toute personne ou communaut.

Nous considrons cependant que les conditions actuelles de reconnaissance et de dveloppement - dans notre pays comme sur l’ensemble de la plante - de cette diversit irrductible produisent une situation d’htrognit culturelle, toujours
pour partie conflictuelle. Encore plus qu’hier, cette situation implique tant l’urgente ncessit que les trs relles difficults de l’change et de la coopration interculturels.


2 – Dans cette perspective, nous sommes plus particulirement attachs aux dmarches qui se co-construisent en situation d’immersion interactive d’un artiste ou d’une quipe artistique dans un milieu ou un territoire donn, ou encore dans une volont de rel change entre acteurs de parcours et d’identits culturels diffrencis (entre autres, professionnels ou non des domaines artistiques). Ces dmarches ncessitent chaque fois l’invention d’un processus de confrontation et d’enrichissement rciproques, qui n’a le plus souvent rien d’vident ou de spontan.

En tout cas, nous nous situons rsolument dans une approche o chacun dispose toujours dj d’une culture qui lui est propre, d’une expertise sur sa manire de vivre et sur la faon dont, selon lui, va le monde. Loin d’tre un ensemble fig ou
clos sur lui-mme, cette culture est un ordonnancement symbolique de soi, du rapport l’autre et du monde. Il s’agit donc surtout d’entretenir et d’enrichir cette dynamique singulire, par rencontre et frottement avec d’autres histoires, d’autres trajectoires personnelles et collectives.

Ce parti pris pour les dmarches artistiques et culturelles que nous qualifions de partages implique l’invention et l’exprimentation, pour chaque situation, d’un agencement particulier d’enjeux, de personnes, d’organisations, de faons de faire, de moyens matriels et immatriels.

Dans leur multiplicit et malgr leur visibilit sociale encore trop disperse, ces dmarches constituent le laboratoire pluriel d’une dmocratie en acte, qui se trouve nanmoins face l’impratif
d’affiner ses procdures concrtes de conception, de dlibration et de mise en uvre.

3 – La mutation radicale des modes de production, de circulation et d’change de nos ressources relationnelles et symboliques est un trait majeur de notre environnement quotidien. Elle transforme profondment le fonctionnement des
mondes artistiques et culturels, aussi bien que les modes d’appropriation de l’art et de la culture par nos concitoyens.

Au-del des thmes de la pluri ou de l’interdisciplinarit artistique et culturelle, les questions pour nous centrales portent ainsi sur l’hybridation et la complmentarit croissantes entre pratiques numriques et hors numriques, dimensions artisanale et industrielle de l’activit. Plus largement, le thme de la porosit et du remodelage des frontires entre ce qui est considr comme sphre publique et sphre prive est une proccupation
constante, que travaillent tout particulirement les dmarches artistiques et culturelles partages.

Nos exprimentations et nos rflexions renvoient donc des traits majeurs de reconfiguration des cultures contemporaines et des nouvelles sociabilits qui leur sont associes. De ce point de vue,
la transformation de nos modes d’attention implique l’invention de nouveaux modes de traduction et de composition entre lments plus nombreux, plus fragmentaires et plus htrognes.

Par ailleurs, une uvre d’art est pour nous toujours socialement ancre, y compris dans ses potentialits transculturelles qui se rvleront toujours aprs coup. Dans ce double cadre, nous nous intressons d’abord aux dispositifs qui partent de lieux ou de thmes ordinaires de l’existence actuelle, tout en les requalifiant par un travail de mise en uvre potique. Travail et vritable exprience esthtique auxquels chacun contribuera (ne serait-ce que par son activit rceptive) pour en faire une parcelle de sa propre fabrique du sensible. Dans cette approche, tre plus attentif aux usages courants et donner plus d’importance l’expertise d’usage des habitants d’un territoire va de pair avec la ncessit de promouvoir un acte transformateur – aussi discret soit-il parfois – par lequel l’usuel se trouve ouvert sur autre chose que lui-mme et, par l, le fait respirer autrement, l’enrichit sans pour autant l’exclure.

4 – Dans ces conditions, nous reconnaissons la revendication porte par les praticiens de l’art (qu’ils fassent ou non de cette activit leur profession) d’une production exprimant leur propre originalit et proposant chacun une exprimentation sensible et cognitive singulire. Cette autonomie relative du processus ou/et de l’uvre artistique n’est au fond que la volont de prserver l’expression de l’humain, comme subjectivit irrductible, au cur de toute production culturelle.

Pour autant, cette position de principe induit symtriquement la prise en considration d’une multiplicit de subjectivits toujours l’uvre dans le moindre des projets artistiques, la permabilit
actuelle des positions de producteur et d’usager n’tant finalement qu’un marqueur supplmentaire de cette ralit. Chaque mise en uvre potique est donc galement un travail en commun, constamment compose et recompose par les
diffrents acteurs qui s’y trouvent impliqus.

Au bout du compte, nous envisageons le processus artistique comme une exprience humaine spcifique, rvlant encore plus nettement de nos jours que chaque personne ou communaut
construit pragmatiquement – et pour partie contradictoirement – sa propre dynamique culturelle, c’est--dire aussi son propre rapport symbolique lui-mme, aux autres et au monde. Les processus
ou les uvres artistiques qui nous intressent sont ainsi d’abord ceux qui, tout en impliquant ncessairement des intrts individuels (dont ceux ports par des artistes singuliers), se trouvent par ailleurs immdiatement orients vers des enjeux
publics. L’exprience esthtique n’est alors pas dcouple d’une perspective thique. Pour partie, l’uvre apparat alors comme la captation recompose d’une telle exprience simultanment personnelle et collective, relevant tout la fois du
sensible et du rflexif.

COMMENT AGISSONS-NOUS ?

5 – Sur ce terrain prcis, nous poursuivons notre volont d’tre un espace collectif de rflexion et d’change sur les dmarches dont la dimension artistique affirme travaille aussi la croise d’enjeux culturels, sociaux et politiques contemporains, tels que nous venons de les exprimer.

Notre association a pour premier objectif de reprer de telles dmarches, en France ou l’tranger (et plus particulirement en Europe), d’abord initis et ports par des acteurs de la socit civile,
mme si l’aide et la collaboration des pouvoirs publics est le plus souvent requis pour mener bien de tels projets. En particulier par l’intermdiaire de son site internet ddi, le collectif se donne
comme second objectif de mettre libre disposition de tout acteur intress les rsultats de son travail de reprage et de rflexion.
Le collectif peut lui-mme venir en appui d’exprimentations artistiques et culturelles particulires, mais il privilgie son rle d’apport d’lments comparatifs, rflexifs, mthodologiques. terme, il a l’ambition d’tre toujours plus un centre de ressources spcifique permettant de soutenir et de mieux faire reconnatre le vritable courant d’exprimentations pour une interaction plus vive, plus horizontale et transversale entre processus artistiques, habitants, organisations prives et publiques d’un territoire donn. Ce mouvement qui ne cesse de se dvelopper – dans des conditions qui restent pourtant extrmement prcaires – a besoin d’tre encore mieux explor et socialement valoris. Notre collectif y contribue.

Si la ralit urbaine (dont les phnomnes actuels de mtropolisation et d’ingalit territoriale renforce) retient particulirement l’attention du collectif, les dmarches artistiques partages lies aux problmatiques des espaces plus ruraux ne lui sont pas trangres.

6 – Nous soutenons galement le principe d’une valuation qualitative et continue, ds l’amont de conception du projet artistique et jusqu’ l’aval de sa plus grande exprimentation par des publics. Tout processus artistique relve d’abord d’un parcours intersubjectif singulier. Cette dimension fondamentale d’incertitude – tant dans sa trajectoire effective que dans ses rsultats perceptibles ou diffus dans l’espace et le temps – est encore renforce par le principe mme des dmarches artistiques et culturelles partages.

L’valuation doit donc se concevoir comme un outil de mise en perspective rflexive et de mise en jugement progressif de telles dmarches, dans le mouvement mme de leur laboration, dveloppement et appropriation relative par des acteurs diffrencis. Si quelques lments chiffrs peuvent, certains moments et pour certains aspects, concourir cette valuation, celle-ci se retrouvera
mieux dans un agencement d’outils de nature collaborative ou permettant au moins l’change public (journal de bord, groupe de suivi,
moments d’agora publique, observation participative de chercheurs, temps conviviaux et d’change citoyen, uvre prenne et traces
conserves ou dites...).

L’valuation n’est donc pas apprhender comme un travail supplmentaire, alourdissant encore des dmarches dj par elles-mmes complexes, mais plutt comme une dimension de vigilance rflexive et qualifiante, qui mise d’abord sur l’expertise plurielle des acteurs impliqus dans un projet, qu’ils se situent plutt du ct des producteurs ou de celui des usagers.

7 – Depuis sa cration, notre association s’inscrit dans la dynamique historique qui tient pour essentielle, dans le dveloppement de la socit, l’initiative civile et citoyenne ayant d’autres fins que lucratives. ce titre, nous nous reconnaissons dans le mouvement contemporain de l’entreprise sociale, qui poursuit des fins d’abord sociales et culturelles, tout en visant une viabilit dans le temps de leur modle conomique.

D’un autre ct, les projets forte valence artistique relvent de l’conomie trs risque et fortement ingalitaire des biens singuliers. Le caractre encore plus socialement encastr et profondment soumis aux jugements intersubjectifs des dmarches artistiques partages et la faiblesse des moyens financiers qui leur est consacre renforcent encore leur difficult trouver un quilibre conomique suffisamment prenne.

Nous travaillons donc, au sein du champ trs divers de l’conomie sociale et solidaire, pour une meilleure prise en compte – par la socit toute entire – d’une production de richesse multiforme qui se ralise dans le cadre d’une conomie ayant ses propres spcificits. Cette conomie ne se reconnat pas dans celle, fondamentalement lucrative et financire, qui domine outrageusement aujourd’hui. La production laquelle nous adhrons s’ancre d’abord dans l’change rciprocitaire non marchand (bnvolat, change de moyens et de comptences). Elle ncessite l’appui de ressources institutionnelles et montaires redistribues (publiques ou prives), assimilables des investissements ou des contreparties d’effets socitaux indirects (externalits positives) et non des dpenses fonds perdus. Au mieux, elle ne sera que pour partie directement valorisable en
termes montaires et marchands (au travers de la vente de certains biens et prestations de service rsultant de l’ensemble du processus).

8 – Par voie de consquence, nous faisons ntre les impratifs de rinvestissement de l’essentiel des bnfices ventuels dans l’activit des organisations, ainsi que d’cart limit des bases horaires
de rmunration entre leurs salaris. Par ailleurs, les dimensions d’incertitude et de subjectivit qui sont au fondement des dmarches artistiques partages amnent nouveau des agencements managriaux spcifiques. Ceux-ci rsultent d’un compos, chaque fois singulier, entre un mode de dcision collgiale sur certains
aspects structurels des projets ou des organisations et la ncessit d’une forte dlgation de direction et d’excution un seul ou quelques-uns sur d’autres aspects. On retrouve ici une perspective
de dmocratie dlibrative et contributive, mais base sur une gouvernance plus fine et dialectique que celles traditionnellement en jeu, y compris dans l’conomie sociale et solidaire.

La multiplicit des acteurs impliqus dans le moindre projet plaide galement pour des modes de gouvernance cooprative, par exemple en introduisant une matrise d’usage associe aux matrises d’ouvrage et d’oeuvre quand il est question de construire ou remodeler un btiment. Il n’en reste pas moins que chaque projet doit trouver un mode d’laboration et de mise en oeuvre de ses propres dcisions qui soit efficient, tant au titre de ses spcificits constitutives (l’intersubjectivit irrductible des processus artistiques, par exemple) que de contraintes internes ou externes non contournables (des dlais de rendu ou de ralisation d’vnement, par exemple). Entre horizontalit et verticalit dlibratives, l’quilibre est constamment fragile et sans cesse rinventer.

Sur un plan plus large et face la variabilit structurelle de l’activit et de l’emploi artistiques – encore augmente par l’interaction socitale porte dans les dmarches artistiques partages –, nous militons pour la construction d’un vritable droit la continuit des droits sociaux, rfr la personne elle-mme et non son statut de travail et d’emploi, comme cela reste encore largement le cas aujourd’hui. Aller bien plus loin dans l’invention d’une relle scurit sociale professionnelle pour le plus grand nombre et, symtriquement, dans le soutien aux formes contemporaines de coopration renforce entre organisations nous parat une ncessit, l’oppos des tendances
actuelles du capitalisme financier, mais bien en phase avec la socit d’humanit laquelle nous aspirons.

A QUOI REVONS-NOUS FINALEMENT ?

9 – la croise d’enjeux artistiques et culturels, conomiques et sociaux, politiques et philosophiques, notre engagement plaide fondamentalement pour un mode de dveloppement de nos socits
un peu moins insoutenable – et en premier lieu pour les jeunes gnrations.

Autant mais dans un tout autre contexte que nos prdcesseurs des 19me et 20me sicles, nous sommes conscients de la formidable lutte collective laquelle nous participons pour faire mentir l’immonde ngation du monde humain qu’on nous prsente pourtant encore aujourd’hui comme notre seul avenir possible.

Cette conception politique et plurielle de la culture – et des pratiques artistiques qui en sont une de ses composantes avec ses enjeux et effets spcifiques – renvoie l’ide qu’il nous faut constamment
inventer d’autres demeures, d’autres usages, d’autres territorialits si nous voulons que chacun soit plus mme de s’panouir l o il vit,
tout en cultivant toujours davantage son hospitalit vis--vis de l’autre qui ne lui ressemble pas.

Ce sera en tout cas notre fiert d’avoir contribu – parmi et avec d’autres – une nouvelle faon d’habiter le monde et le rendre plus habitable, forger galement quelques lments d’une nouvelle culture humaniste dont nous avons de nos jours tant besoin.

Ce document a t nourri par la rflexion et les expriences des membres de l’association ARTfactories/Autre(s)pARTs. Sa rdaction finale a t confie Philippe Henry, enseignant-chercheur la retraite (Universit Paris 8 - Saint-Denis) et membre fondateur d’Autre(s)pARTs.


NOTE BENE

L’association Autre(s)pARTs, constitue en septembre 2000, a fusionn avec l’association ARTfactories en novembre 2007. L’ensemble poursuit toujours l’objet premier de favoriser la mise en uvre d’un centre commun de rflexion, de recherche et d’action pour la valorisation des projets et des lieux qui organisent leurs pratiques et exprimentations autour de nouvelles [...] relations entre arts, territoires et populations ».

A ce titre, depuis ses origines, l’association est directement confronte une quadruple mutation :

- la transformation territoriale et conomique de notre socit, dans le contexte de la mondialisation l’uvre depuis plus de quarante ans ;

- la reconfiguration associe de nos modes de production et d’change symboliques, dans laquelle les nouvelles technologies jouent un rle de premier plan ;

- les volutions induites des pratiques artistiques et culturelles de nos concitoyens, qui se traduisent aussi par des diffrences trs sensibles entre gnrations ;

- une professionnalisation sans prcdent des mondes de l’art, alors mme que les termes de l’interaction entre producteurs et rcepteurs, professionnels et amateurs sont en train de radicalement changer.

Nous sommes donc amens prciser et actualiser rgulirement les principes et orientations qui fondent l’association ( ce jour, principalement en 2000, 2003, 2006 et donc 2012).

Les 9 principes actualiss d’ARTfactories / Autre(s)pARTs
Mis à jour le vendredi 22 janvier 2016