VOEUX - OU L'ART D'ACCOMMODER SES RESTES


Membres occupants des lieux intermédiaires,
Amateurs et experts en espaces autres,

En guise de vœux de bonne année, je voudrais vous adresser une courte méditation. Le caractère insoutenable de notre monde fait son chemin dans les consciences de chacun. Qu’on parle de monde moderne, de société de consommation, de civilisation thermo-industrielle, d’Occident, de globalisation, de néo-libéralisme, de société capitaliste ou de mondialisation financière, c’est une seule et même idée qui revient : celle de la fin.


Voeux - ou l'Art d'accommoder ses restes

Photo : Le sol de la Gare au théâtre - Vitry-sur-Seine

Il en découle un effondrement du rapport à l’avenir, que la difficulté croissante de l’exercice votif de début d’année, auquel je me livre, illustre bien. Que peut-on encore se souhaiter les uns aux autres ? Une réussite professionnelle ? Notre rapport au travail est si dégradé ! Le bonheur ? Ce serait indécent ! La santé ? C’est très insuffisant ! Du courage ou de l’espoir ? C’est déjà presque indiquer qu’on en manquerait pour soi-même ! Reste les affects négatifs : je vous souhaite bien de la colère - rage et chagrin, voilà qui ne risque pas de manquer, et donc autorise un vœu qui se réalise ! Mais qui saura alors encore distinguer le souhait de la malédiction ?

Cette perspective généralisée d’effondrement - une science nouvelle a même vu le jour, la collapsologie - réactualise une époque et un genre avec lesquels tout le XXè siècle a taché de prendre ses distances : le Romantisme. Et c’est en effet les Romantiques les premiers à avoir fait l’expérience de la modernité comme désastre, ce dont l’amour immodéré de cette génération pour la ruine est la conséquence, amours nées dans le fracas fondateur de la République et poursuivies dans les nombreux champs de ruines qu’elle a laissés dans son sillage - amours dont la ruine est le leg.

Musset, méditant sur la Révolution et l’Empire, aux espoirs enfuis, plaignait ainsi l’Esprit du temps :

« Voilà un homme dont la maison tombe en ruine ; il l’a démolie pour en bâtir une autre. Les décombres gisent sur son champ, et il attend des pierres nouvelles pour son édifice nouveau. Au moment où le voilà prêt à tailler ses moellons et à faire son ciment, la pioche en mains, les bras retroussés, on vient lui dire que les pierres manquent et lui conseiller de reblanchir les vieilles pour en tirer parti. Que voulez-vous qu’il fasse, lui qui ne veut point de ruines pour faire un nid à sa couvée ? La carrière est pourtant profonde, les instruments trop faibles pour en tirer les pierres. Attendez, lui dit-on, on les tirera peu à peu ; espérez, travaillez, avancez, reculez. Que ne lui dit-on pas ? Et pendant ce temps-là cet homme, n’ayant plus sa vieille maison et pas encore sa maison nouvelle, ne sait comment se défendre de la pluie, ni comment préparer son repas du soir, ni où travailler, ni où reposer, ni où vivre, ni où mourir ; et ses enfants sont nouveau-nés. »

C’est avec effroi que nous voyons venir la ruine de notre civilisation. Or cet effroi, nos espaces intermédiaires peuvent en partie le conjurer.

Nos friches ne sont-elles pas déjà les ruines d’un empire industriel effondré ? Nos occupations d’espace ne sont-elles pas les petits-enfants de ces grands collectifs de travail qui ont fait les heures de gloire de l’empire industriel européen, de son capitalisme comme de sa contestation sociale ? Sommes-nous bien différents de ces plantes vivaces qui reconquièrent rapidement les tiers-espaces qu’un instant la civilisation délaisse ?

Nos lieux sont une façon non seulement de méditer sur les ruines, mais de vivre parmi elles. Nos pratiques d’occupation, de réappropriation collective et de reconversion d’espaces sont un art de vivre au milieu des ruines. Dans nos friches, Viennes décadentes, on expérimente un buen vivir dont Diderot en son temps connaissait le loisir :

« Si le lieu d’une ruine est périlleux, je frémis. Si je m’y promets le secret et la sécurité, je suis plus libre, plus seul, plus à moi, plus près de moi. C’est là que j’appelle mon ami. C’est là que je regrette mon amie. C’est là que nous jouirons de nous sans trouble, sans témoins, sans importuns, sans jaloux. C’est là que je sonde mon cœur. C’est là que j’interroge le sien, que je m’alarme et me rassure. De ce lien, jusqu’aux habitants des villes, jusqu’aux demeures du tumulte, au séjour de l’intérêt des passions, des vices, des crimes, des préjugés, des erreurs, il y a loin.

Si mon âme est prévenue d’un sentiment tendre, je m’y livrerai sans gêne. Si mon cœur est calme, je goûterai toute la douceur de son repos.

Dans cet asile désert, solitaire et vaste, je n’entends rien, j’ai rompu avec tous les embarras de la vie. Personne ne me presse et ne m’écoute. Je puis me parler tout haut, m’affliger verser des larmes sans contrainte. »

À fréquenter de tels espaces, on devine non seulement qu’un vivre au temps des ruines est possible, mais encore qu’il n’y a pas lieu de craindre l’après de la civilisation thermo-industrielle, car, à considérer à la fois l’ampleur de la bête, le temps qu’il faudra pour la dépecer et l’abondance promise par ses restes, il n’est pas pour tout de suite. Entre-temps s’ouvre un espace intermédiaire, un temps de l’effondrement dont la traversée requiert un savoir-vivre en temps de ruine.

« Ainsi mon livre - ce n’est peut-être qu’un rêve - est dans mon imagination lié à l’image du soleil. (…) La chaleur, la clarté, la pureté, l’ordre, le mot pour mot, les espaces intermédiaires aussi avant tout, les alinéas, le silence, la paix. »
Peter Handke, in « Les espaces intermédiaires », Zürich, 1987.

Pour caractériser ce savoir-là, la période d’après les fêtes m’offre une métaphore toute gastronomique : aménager la catastrophe, c’est essentiellement un art d’accommoder les restes. Et chaque amateur de cuisine sait combien le plaisir que l’on peut prendre à déguster les restes est grand, ce qu’il a de singulier - débarrassé des forfanteries du repas de cérémonie lui-même, toute inventivité est libre dans l’art d’accommoder les restes, toute fantaisie autorisée, toute contingence une occasion nouvelle d’essayer, une chance de découvrir, un petit laboratoire de fortune - cette Fortune toute indomptable que notre société folle a voulu arraisonner par la richesse.

Ainsi, la contribution des Espaces intermédiaires au discours sur l’effondrement, qui appartient au genre littéraire des méditations sur la ruine, peut se résumer ainsi : on pense à l’avant et à l’après, mais pas au pendant de l’effondrement. Or l’expérience de nos occupations d’espaceS nous apprend qu’on peut vivre sur le corps de la bête encore un moment après qu’elle soit morte. On peut vivre dans les ruines.

Je vous quitte donc en vous souhaitant de trouver tout le loisir, au travers de vos pratiques, d’accommoder les restes !

Toulouse, le 16 janvier 2018
Jules Desgoutte

Mis à jour le mercredi 24 janvier 2018