Villeurbanne > Komplexkapharnaüm >de l’espace public au cyberespace urbain - Lyliane Dos Santos


" Où se cache l’animal-cité ? Quel message souhaitez-vous faire passer aux femmes ? Aux hommes ? Bonjour ! Ça va ? Comment êtes-vous arrivés ici ? D’où êtes-vous partis ? Avec quel moyen de transport ? " Voici quelques-unes des questions posées aux habitants des territoires traversés par le collectif KompleXKapharnaüM à l’occasion de projets singuliers. Mantes-la-Jolie, Marseille, Aurillac, Saint-Ouen, Champs-sur-Marne ou Lyon comptent parmi les villes qui ont accueilli l’équipe pendant trois semaines, pour créer une aventure aussi insolite qu’imaginative autour d’un spectacle déambulatoire urbain au format protéiforme.

La déambulation, ici, ne saurait se réduire à la simple diffusion en plein air. C’est une caravane bruyante où se mélangent sons, images, interventions de comédiens, habitants devenus participants. Une composition entre l’intérieur et l’extérieur de la ville. Un parcours musical et festif qui invite à la relecture de l’espace urbain sous diverses formes. KompleXKapharnaüM occupe provisoirement un lieu qui sera un jour démoli. La création d’un multiplexe, à l’intérieur d’une vaste zone de loisirs à cheval sur Villeurbanne et Vaulx-en-Velin (Rhône), marquera dans les années qui viennent la disparition de cet imposant atelier de construction mécanique qui dispose de deux hangars de 1.000 m2. En attendant la date fatidique, KompleXKapharnaüM doit signer une convention d’occupation précaire avec la Ville de Villeurbanne pour une mise à disposition des lieux jusqu’au début des travaux. D’ici là, la compagnie poursuit des aventures multiples, à mi-chemin entre le théâtre de rue et la vidéo qu’on pourrait également qualifier de " vidéo de rue ". Elle dispose d’un car régie vidéo-son qui lui sert de " studio nomade ". Cela lui a permis de promener durant l’été 2002 un programme de diffusion en extérieur dans différents quartiers de la ville, notamment sur la voie de chemin de fer de l’Est lyonnais, en passe d’être prochainement réhabilitée.

Retour sur ce projet de KompleXKapharnaüM, intitulé " SquarE >télévision locale de rue " , lors d’une rencontre-interview avec Stéphane Bonnard, scénariste du collectif.

Quelles sont les différentes étapes de " SquarE > télévision locale de rue " ?

Les projets que l’on développe partent toujours d’une friction entre un territoire et une équipe artistique. Le travail en amont est aussi important que la déambulation, c’est-à-dire le point final de l’événement. Ce qu’on va chercher auprès des populations, c’est la base d’un langage que l’on utilise après, constitué de mots, de sourires, de gestes. On est toujours dans cette tension d’affirmer une parole artistique portée par le collectif, et ce travail est fait avec la population, ce qui fait qu’on dépend du contexte, c’est-à-dire du quartier et de ce qu’il nous donne. Notre studio nomade nous permet d’intervenir n’importe où, n’importe quand, dans n’importe quelles conditions.

Il y a donc une phase de repérage et de collectage ?

On essaie d’aller puiser chez les individus la matière première, fondée sur de l’infime, sur des bribes de parcours, des fragments, de petites choses, mais on travaille aussi sur du subjectif. A Béthune, dans le Pas-de-Calais, on ne peut pas mettre de côté le passé minier, tellement présent…. Il arrive que l’on travaille à partir d’une commande, comme ce fut le cas à Bonlieu (la scène nationale d’Annecy), où une intrigue policière conditionnait la construction d’un imaginaire commun…

Dans " SquarE > télévision locale de rue " , on essaie de maintenir l’échange. Il y a toujours un rapport direct avec la population, même si le tournage des images active la rumeur liée à notre présence. Les gens ne savent pas trop pourquoi on est là. A ce stade, on filme une parole, une image, un acte ou un geste qui seront restitués lors de la déambulation. Le spectacle prend corps autour d’un " char audiovisuel " qui projette les images sur les façades de la ville ou toutes sortes de lieux publics ou privés. Tout support urbain devient un espace d’impression de cette expression recueillie. Il ne s’agit ni de réaliser un documentaire sur un quartier, ni de mener un travail social. Il s’agit d’une création - à chaque fois différente - qui s’attache dans son processus créatif à l’identité d’une ville (histoire, mémoire, architecture, gestes, gens etc.), avec la possibilité pour les habitants de transformer leur lieu de vie. Il y a une interactivité que l’on souhaiterait d’ailleurs développer davantage. L’internet offre cette opportunité de créer une sorte d’installation multimédia nomade. Nous réfléchissons à cela.

Quel espace voulez-vous créer ? Un cyberespace de rencontre ?

Plutôt un média alternatif que les usagers pourraient se réapproprier, où l’on pourrait construire un imaginaire commun qui reflète la ville. Nous rencontrons deux problèmes : comment travailler avec ce réseau virtuel constitué de nos rencontres et investir le " net ", nouvel espace public, afin de permettre à l’action artistique de se poursuivre ? Et comment enfin créer du sensible à partir du " web ", sortir du regard anecdotique, du " web gadget ", du " Doom " ou de Lara Croft [NDLR : référence aux jeux vidéo] ? Comment initier des personnes au " net-art ", construire sa propre culture " web " ?

N’est-ce pas sortir de l’identité du territoire au profit d’un territoire de représentations ?

" SquarE > télévision locale de rue " resterait l’initiateur. Le " web " est un espace où l’on a l’identité que l’on veut ; on s’invente un monde, un sexe, et on construit les relations à partir de cela… Chercher l’échange, créer les liens. Bien sûr, il ne s’agit pas de faire disparaître nos projets au seul profit du développement sur le " net " ! On souhaite également développer - ici, à Villeurbanne - un laboratoire qui agirait comme une base, un point de départ régi par un protocole qui induit le travail avec une population, trace les modalités de l’intervention, fixe la restitution, etc. Ce qui nous importe, c’est davantage le processus que l’on enclenche sur la création que l’œuvre aboutie.

Dans l’ensemble de sa démarche, " SquarE > télévision locale de rue " cherche à développer des formats nouveaux, à capter un public-acteur, à s’opposer radicalement à une vision démagogique qui consisterait à faire parler " ceux qu’on n’entend jamais : les gens ". Il y a quelque chose d’un manifeste contre la ville fonctionnelle, anonyme, délimitée par les seules visions sécuritaires et hygiénistes. Un manifeste doublé d’un questionnement sur le public saisi hors du train-train quotidien et qui renoue avec le hasard de la rencontre.

Lyliane Dos Santos

Mis à jour le mercredi 26 mars 2003