Rencontres Internationale de La Villette<br> Fabrice Lextrait, 1996


"Espaces culturels urbains et scurite urbaine"
Agora ou forteresse ?
Rencontres Internationale de La Villette
21 et 22 octobre 1996

Par Fabrice Lextrait
administrateur de la Friche Belle de Mai


Rencontres Internationale de La Villette

Fabrice Lextrait, 1996

L’invitation a participer cette rencontre nous a dcontenancs. Depuis quelques annes nous avions utilis beaucoup d’arguments pour faire valoir la crdibilit, la rentabilit des expriences artistiques que nous dfendions, mais jamais encore sur le terrain de la scurit urbaine. Nous n’avions jamais non plus rflchi en terme de scnario forteresse ou agora.
Il se trouve que la question que vous posez est beaucoup plus srieuse et intressante que nous ne l’imaginions au dpart comme nous le montrent les projets que vous avez slectionns.

Un Projet d’abord nomade dans les traces du pass industriel de la ville
Je reprsente ici un projet qui a dbut en 1990, l’initiative de la ville de Marseille. La ville avait alors demand deux petits thtres marseillais d’investir les 600 hectares de friches industrielles sur son territoire en proposant des projets artistiques. Les moyens taient trs limits ( 1 million de francs ) et le principe de base tait le nomadisme des actions entre tantt des terrains vagues, tantt des centres commerciaux dserts dans certaines cits, tantt d’anciennes entreprises, signes du pass industriel de la ville.

Le premier projet, encore limit, proposait du thtre, de la danse dans une friche de 5000 m2. Au bout d’un an et demi, l’quipe part la recherche d’autres sites, conformment son mandat. La manufacture des tabacs, ancienne manufacture napolonienne et monument de l’histoire industrielle marseillaise, situe en plein coeur de la ville deux minutes de la gare ferroviaire Saint Charles, venait alors de fermer. Il nous a sembl que le nomadisme pouvait se travailler sur et partir de cette friche. Nous nous y installons en 1992, en associant d’autres acteurs culturels marseillais de faon inclure la musique et les arts plastiques et plus rcemment le multimdia.

Quelques principes ont orient l’histoire du projet.
 La premire ide, assez lie au nomadisme : ne pas fonder le projet sur le lieu, mais le fonder sur ce que nous avons appel “la parole d’artiste”. Nous voulions nous poser la question de la place de l’artiste aujourd’hui dans un projet culturel ou dans un tablissement culturel et, au-del, dans la ville. Les projets de Gnes, de Johannesburg, de Ljubjana, de Dublin, posent cette mme question essentielle de la production artistique et de l’urbanit. Nous avons la chance en France d’avoir une politique culturelle forte, engage, certainement unique au monde. Pourtant, dans un grand nombre d’tablissements culturels, il existe aussi une tendance voir les artistes disparatre en dehors du moment de la reprsentation de l’oeuvre ou de la diffusion du spectacle vivant. Nous avons donc dvelopp au fur et mesure de l’occupation du site une rsidence permanente d’artistes, avec des quipements qui permettent d’accueillir leur travail sur la dure, chose assez rare dans la production culturelle.

 Le deuxime principe concerne l’organisation du travail. Fallait-il construire un grand tablissement ? Fallait-il multiplier les petites zones d’intervention sous la forme de commandos dans la ville ? Nous avons opt pour une organisation originale qui dcouple la fonction de production artistique et la fonction de diffusion. Elle prend un peu la forme de rhizomes coordonns par un noyau central qui s’appelle “Systme Friche Thtre” dirig par Philippe Foulquier et prsid par l’architecte Jean Nouvel et dont je suis l’administrateur. Cette organisation est adquate la taille du site ( nous utilisons 45 000 m2 d ‘un site de 110 000 m2), la diversit des disciplines reprsentes, et la diversit des publics accueillis (jeunes publics, publics de rap, amateur du cybercaf..).

 Le troisime principe tait la synergie entre le diffrents protagonistes du projet en mnageant des points de rencontres et des axes de dveloppement sur lesquels chacun pouvait travailler. Le site a connu une croissance trs importante qui a demand d’inventer au fur et mesure les outils du travail. Nous sommes passs en six ans d’un budget d’un million de francs un chiffre d’affaires de 40 millions de francs, et de quatre ou cinq productions les deux premires annes une quinzaine d’oprateurs diffrents aujourd’hui, 250 personnes en permanence, un public de 50 60 000 personnes/an. Et ceci selon des modalits particulires puisque nous ne sommes pas un lieu de diffusion.

Agora ou forteresse ?

Nous n’avions jamais rflchi au choix entre un espace agora ou un espace forteresse. Le lieu s’tait impos, et ce lieu tait conu comme une forteresse, donnant une ide de la manire dont les industries fonctionnaient et fonctionnent encore aujourd’hui : le citoyen et l’habitant du quartier n’taient pas invits partager l’espace industriel. C’tait un espace priv, ceint de trs hauts murs.
Ces murs, dans les premires annes, nous ont protgs d’un environnement social en crise, difficile, en dshrence bien qu’ proximit immdiate du centre-ville. Nous avons eu ainsi le temps de forger les concepts et les outils de notre projet. Nous pouvons aujourd’hui ouvrir la forteresse plus largement.

La scurit et l’espace culturel : le rle des artistes et des publics.

Le premier lments fort par rapport la scurit reste la place que nous avons accorde au projet artistique. Les artistes n’ont pas t vigiles du site, mais la principale force de reprsentation et d’identification du site.
La deuxime force a t la grande varit d’un public qui venait la fois aux spectacles de thtre Georges Laperguisse, au concert de rap du groupe “I am” ou aux ateliers d’criture du chanteur de rap MC Solaar.
C’est grce l’attelage de ces deux forces que la Friche s’est impose dans l’imaginaire d’une ville elle-mme porteuse d’imaginaires et de spculation sur se propre identit. La Friche, initialement non-connecte la ville, est devenue un lieu de frquentation finalement relativement bien accept dans les quartiers en difficult et par les publics.

La reprise d’une friche peut provoquer une augmentation de la dlinquance.
Bien entendu, il y a dans nos tablissements des incidents nombreux qui sont autant de signes de la crise sociale. On arrache le sac de l’adjointe au maire lors de sa premire visite. Une rixe clate entre communauts aprs trois ans d’une paix sociale apparente trs forte. Les tentatives de pntration sont multiples dans un site contenant de nombreux ordinateurs, instruments de musique, appareils vido etc. et au coeur d’une ville o le taux de chmage monte 20% et dpasse 50% voire 60% dans certains quartiers... S’occuper d’un site, le revitaliser, en faire un espace culturel ne fais pas baisser le taux de dlinquance dans le quartier, au contraire. A la belle poque de la manufacture 700 personnes travaillaient ; notre arrive il n’y avait plus rien ; aujourd’hui, 250 personnes y travaillent, des voitures sont stationnes, des biens sont installs, la vie reprend... Mais nous esprons que passe la recrudescence de la criminalit, la situation se stabilisera.

Espace culturel, ple de dveloppement social et conomique

Marseille, ville portuaire, connat des problmes de dveloppement et de redploiement conomiques importants : port en crise, fort taux de chmage, perte d’environ 150 000 habitants en l’espace de dix ans, densit dix fois moindre que Paris superficie gale, niveau d’activit bien en de de celle de Paris. L’tat soutient un redploiement conomique trs fort sur 300 hectares dans le coeur de la ville, avec 1,8 milliards de francs d’investissement dans les quatre cinq ans qui viennent, consacrs essentiellement des grandes infrastructures mais en y associant galement des oprations de redveloppement conomique. L’tablissement public Euromditerrane gre ce projet. Il a valid aujourd’hui le rle de la Friche de la Belle de Mai comme un de ses ples de dveloppement, alors que l’ide du dveloppement social et conomique d’un quartier en difficult partir de la culture semblait l’origine compltement utopique tout le monde y compris nous-mmes.
Lors de l’installation de la Friche la Belle de Mai en 1992 la totalit su site appartenait encore l’entreprise SEITA. L’ensemble architectural (une partie XXme sicle, une partie XXme sicle ainsi que des espaces archologiques importants ) fut sauv de la dmolition et d’une transformation en htel industriel par la crise du march immobilier.

Il semble peu prs acquis que la partie du site dj achet par la ville sera ddie aux industries culturelles et la possibilit de redvelopper de l’activit alliant des activits musales (archives de la ville, rserves des muses, ateliers de restauration du patrimoine avec un laboratoire dconcentr des muses nationaux), des activits destines au spectacle vivant et l’activit de la friche elle-mme. L’autre partie du site sera sans doute achete par la ville et confie une gestion du dveloppement culturel.
La Friche est un espace ouvert sur deux dimensions. C’est un espace ouvert sur les diffrentes pratiques culturelles, avec des gens qui y pratiquent un instrument ou participent des spectacles. C’est galement un espace porteur de projets l’extrieur du site : au dbut du mois de septembre 1996 par exemple un projets a t mont dans l’une des cits difficiles de la ville avec un jeune artiste qui s’appelle Malik Ben Messaoud. De tels projets hors site permettent de tisser des liens l’intrieur de la ville et d’tre au fil du temps mieux compris par les habitants.

L’appropriation et le respect du site par ses usagers et par la ville dpend galement de l’activit que le site gnre. En 1992 : zro emplois sur le site. Aujourd’hui : 75 contrats dure indtermine dont prs de 70% sont issus de contrats prcaires aids. Il y a donc eu sur le site une politique qui, sans tre pense ainsi ds l’origine, a gnr et consolid des activits pour les gens en difficult d’insertion professionnelle.

La gestion urbaine d’un espace culturel

Autre dimension essentielle, qui sous-tend tous les dbats de cette rencontre, celle de la nature juridique du site et plus particulirement de son caractre public ou priv. La Belle de Mai est un site priv, gr par une association prive. Mais elle s’inscrit dans une logique publique qui rcuse par exemple la sgrgation conomique, sociale, ou raciale en permettant n’importe qui ayant achet une carte cotant 50 Fr. d’assister gratuitement dans l’anne prs de 40 vnements qui ne sont pas des sous-produits culturels. Cela suppose bien entendu de s’en donner les moyens.
Aujourd’hui nous sommes un peu la croise des chemins. Nous avons prsent un projet intitul “un projet culturel pour un projet urbain” et qui entend dmontrer qu’un quartier de ville peut se dvelopper avec la culture. A condition d’y inclure la question de la place des artistes dans la ville, de fonder un ple culturel avec les artistes et avec les publics et non pas dans une simple logique de clientle/fournisseur.

Ce projet comporte quatre grandes lignes :
 Consolider un lieu d’artistes marseillais, franais et trangers, l’coute de leurs projets, de leurs questionnements et de leurs rapport au public. Dans cet esprit : accueil en octobre 96 pendant une semaine des gens qui travaillent dans le Projet Art Centre au Temple Bar de Dublin ; accueil en dcembre 1996 de la compagnie sud-africaine qui a travaill sur le merveilleux spectacle de Faustus ; participation au rseau espagnol TransEuropal avec Ljubjana...
 Construire une base de diffusion culturelle forte. Diffusion vers de nouveaux publics mais galement diffusion vers le national et l’international, grce l’utilisation des mdias contemporains. Un projet europen avec “Radio Grenouille” est installe sur le site, ainsi qu’un projet avec la socit de presse “les Internautes associs”, qui a cr le premier cybercaf en France en mars 1995.
 Fonder un lieu d’initiation artistique orient par des artistes et en rapport avec l’ensemble du systme ducatif en France, dans la lign des grandes expriences menes par l’exemple la Villette ou au centre Pompidou Paris. L’approbation du lieu par la ville passe galement par la pratique artistique.
 Fonder un quartier culturel, sur les 120 000m2 de la Belle de Mai, qui redploie l’nergie de la ville dans et par la production et la cration artistiques. Un tel quartier doit tre trait galement en termes urbains, incluant les questions de scurit urbaine, mme si la production artistique et sa rencontre avec le public restent l’axe central. On ne peut pas pendant des annes accder un site par trois rues-couloirs bordes par des murs de douze ou treize mtres de haut. On ne peut pas non plus parler d’un projet urbain dans une relle centralit. Le TGV arrive Marseille la fin de ce sicle, le site sera amput d’une partie de son emprise et son usage actuel, une nouvelle centralit est inventer. Ce qui nous intresse c’est, comme le dit trs justement le Forum europen, la faon dont l’espace culturel urbain et plus largement l’espace public est produit aujourd’hui en France, en Europe et ailleurs.
Nous avons essay notre modeste mesure de montrer qu’un espace culturel urbain pouvait tre produit par une prfiguration relle, et pas forcment par des tudes prliminaires trop lourdes. Il est intressant de voir comment l’exprience a gnr l’tude (et non l’inverse) actuellement soumise aux diffrentes collectivits (tat, ville, tablissement public “Euro-Mditerrane”) et de voir comment celles-ci vont se saisir du projet et le redployer la mesure d’une politique publique prenant ncessairement en compte les questions de l’intgration conomique, de l’intgration sociale, et donc, aussi, de la scurit urbaine.

Mis à jour le mardi 9 novembre 2010