Rencontre régionale des autres lieux de culture et d’art en Bretagne
- nouveaux lieux, nouveaux liens -


Mercredi 1er juin 2005
au Bathyscaphe (Pommerit le Vicomte / 22)

Rencontre organisée par Le Bathyscaphe - Cie du Scaphandrier
en collaboration avec Artfactories


Rencontre régionale des autres lieux de culture et d’art en Bretagne Nouveaux lieux, nouveaux liens
Mercredi 1er juin 2005
Le Bathyscaphe
Pommerit-le-Vicomte (22)

Une rencontre organisée par Le Bathyscaphe - Compagnie du Scaphandrier en collaboration avec Artfactories et avec le soutien de la DRAC Bretagne, du Conseil Régional de Bretagne, du Conseil Général des Côtes d’Armor et de Théâtre s en Bretagne.

Actes de la rencontre

Avertissement : des problèmes d’enregistrement n’ont pas permis de retranscrire l’intégralité de certaines interventions. Nous prions les personnes concernées de bien vouloir nous en excuser.

Introduction

Mise en perspective historique des autres lieux de culture et d’art

René Lafite, Théâtre s en Bretagne [TheB], St-Brieuc :

Mon intervention sera plus une mise en questionnement des rapports nouveaux, ou pour le moins différents, que ces lieux tentent d’établir entre l’art, les formes artistiques, les artistes, les créateurs et la population, qui n’est pas le peuple, mais les habitants d’un quartier, d’une cité, d’un îlot urbain (le terme d’îlot en dit long sur l’isolement de ces lieux), d’un village, peut-être plus précisément d’une communauté de gens résidant dans cet espace rural ou urbain par choix ou par nécessité économique.

Ce sont le plus souvent des artistes qui ont ouvert ces espaces soit par des occupations « sauvages » soit par l’achat individuel ou collectif de lieux à l’abandon : usines désaffectées, ateliers abandonnés, magasins fermés, cinémas oubliés, studios de danse sans rentabilité, hangars agricoles de retraités sans succession, etc... De la Cartoucherie occupée par Ariane Mnouchkine en 1970 au hangar où nous sommes aujourd’hui, c’est le même geste artistique qui se poursuit et s’accélère depuis cinq ou six ans : être artiste autrement dans des lieux autrement, avec un public - une population - autrement. Mouvement essentiellement urbain à l’origine - lié aux délocalisations d’entreprises, aux « mutations » industrielles, en Europe du Nord, dans les années 60, conduit par des collectifs d’artistes qui disaient déjà non à l’Europe libérale et aux marchés de l’art - ce mode d’affirmation d’un autre rapport à la création, à l’acte artistique, collectif et inscrit sur un territoire en relation avec la population s’est élargi en France aux espaces ruraux. En particulier en Bretagne.

Sans doute faut-il y voir, comme le formule Jean-Luc d’Asciano dans Libération du 17 Novembre 2002, « l’affirmation de l’art comme une forme spirituelle appartenant à tout le monde ». Il compare les squatters aux moines franciscains qui au XIIIème siècle s’emparaient des églises abandonnées pour les rénover et leur redonner vie. En face de l’Eglise qui avait le monopole du spirituel, ils revendiquaient le spirituel pour tous et voulaient unir autour d’eux la basse classe de leur époque : paysans, lépreux, brigands et animaux errants.

Les friches, les squats réinventés par les artistes auraient-ils pour objet de revendiquer le capital culturel pour tous et de réunir les pauvres d’aujourd’hui, rmistes, chômeurs, SDF, immigrés, routards, zonards en redonnant une vie spirituelle à ces fabriques, entrepôts ou magasins emblématiques naguère de la violence capitaliste ?

Dans ces anciennes fabriques de la violence et de la douleur de l’exploitation ouvrière, les nouveaux collectifs témoignent de la convergence entre tous ceux qui sont à la frontière du système artistique, social et économique. Ce qu’ils mettent en lumière dans une société du masquage et de l’évitement c’est : la violence des rapports sociaux, les tensions entre les villes-centres et les périphéries, les exclusions et les rejets de toutes les victimes de l’économique et du social.

L’art pour autant n’est pas au service d’une thérapie sociale même s’il est éminemment politique et militant. Il ne s’agit en aucune façon d’action culturelle au sens où on l’entendait dans les années 70. Il ne s’agit pas de préparer le public à la réception d’une œuvre, de le convier au banquet de la reconnaissance culturelle. C’est le processus de travail qui fonde la rencontre entre l’artiste et la population, c’est le processus de travail qui construit la démarche de l’artiste par ce qu’il produit comme débat, par ce qu’il fait bouger, par les problèmes qu’il pose.

« C’est le regardeur qui fait le tableau » disait Marcel Duchamp.

« Privilégier l’être ensemble, la rencontre entre regardeur et tableau, l’élaboration collective du sens » souligne Philippe Henry dans Théâtre Public. Mais plus que des productions accomplies d’œuvre d’art achevées, ce qui est en jeu aujourd’hui c’est la démarche même de création dans ce qu’elle peut avoir d’aléatoire. Le projet même de l’artiste s’inscrit dans des certitudes provisoires susceptibles de modifications radicales en fonction des rencontres humaines et non des représentations artistiques dominantes. Il s’agit selon Michel Simonot « de valoriser l’encore possible plutôt que l’état d’achèvement ».

Privilégier la pratique : le tableau, la danse, le théâtre, la musique, l’installation plastique en train de se faire dans une dialectique permanente entre la subjectivité de chacun et le collectif, contient cependant le risque de se conformer aux représentations stéréotypées de la consommation de masse, et de l’idéologie dominante. Comment concilier en effet la singularité subjective et le poids du sens commun ? Se centrer sur le relationnel n’est-ce pas prendre le risque d’oublier la dimension singulière de l’acte artistique, et le fait artistique lui-même ? Le refus de réduire l’art au système dominant, le refus de se conformer aux modes de fonctionnement des équipements artistiques en place, le refus de céder aux attentes des « académies invisibles » favorisent certes l’affirmation de la pluralité, des transgressions comme des transversalités, mais l’absence de hiérarchie de valeurs, la surdétermination des territoires dans le processus de création ne risquent-ils pas de circonscrire les formes artistiques dans des espaces clos ? De reconstituer des chapelles... et de nouvelles exclusions ? « Un art pratiqué par tous et non pour tous » comme le dit le plasticien Pierre Manguin , relève plus de l’incantation militante que de la réalité partagée parce que l’expérience de l’art est d’abord une expérience individuelle.

Tout l’enjeu de ces nouveaux lieux est sans doute dans une autre manière de ménager, de favoriser la rencontre, le partage. Passer de l’intime au collectif par la diversité des points de vue, pour un retour enrichi à sa propre intimité.

« Il faut arracher les panneaux indicateurs dans le paysage » (Peter Handke) pour que chacun puisse construire ses chemins d’aventure et de découverte, hors des circuits tarifés des arts révélés à notre admiration. Encore faut-il créer les conditions d’un véritable accompagnement des artistes et du public, encore est-il nécessaire de réinterroger tous les temps qui conduisent à l’acte artistique.

« La confrontation au temps n’est en rien une coquetterie artistique nous dit Fabrice Lextrait , une facilité qui serait accordée à une catégorie sociale, les artistes. Il est en fait beaucoup plus « facile » de se mouler dans un temps imposé réglementairement que de chercher à trouver dans une tension, par rapport à des enjeux qui ne sont pas ceux de la création d’un produit, le temps juste, le temps utile, le temps nécessaire et même le temps superflu, car le temps coûte à tout le monde et en premier lieu aux artistes (...). Il s’agit de réinterroger tous les temps : celui de la formation, celui de la transmission, celui de la recherche, celui de la construction, celui de l’exposition, celui de la représentation, celui de l’exploitation ».

Une autre fonction fondamentale des friches est de favoriser la réinscription de l’artiste dans le réel comme elle réinscrit le public dans le processus de création. Si l’artiste rompt ainsi avec la figure romantique de l’isolement créatif, le public n’est plus le client des officines de marketing, il « peut redevenir une urgence » comme le rapelle Fabrice Lextrait.

Les résidences d’artistes (sujet à la mode aujourd’hui, tout autant que les territoires ou les publics de proximité) prennent un autre sens.

« Il me paraît important, souligne Loïc Touzé , de proposer à des artistes d’être présents dans un lieu pour aussi remettre en question les contenus et les contours de ces lieux, de créer les conditions d’un débat pour faire en sorte que s’active une porosité étendue à l’environnement, au territoire, et donc une implication politique (...) ».

« Au sein de l’institution, poursuit-il, on est toujours face à un organe qui souhaiterait qu’il n’ y ait pas de problèmes, alors que les artistes ne cessent d’en poser, d’en activer et de les travailler ».

Sans rentrer dans le débat qui stérilise la discussion entre le réseau institutionnel et le réseau alternatif qui oppose les conservateurs aux inventeurs, les cadres culturels monopolistiques aux collectifs libertaires, les instances de légitimation reconnues aux marginaux de la création, force est de reconnaître que les autres lieux de culture et d’art posent aujourd’hui la question de la démocratie culturelle. Plus que poser des questions, ils mettent en œuvre des démarches et posent des actes. « En refusant la reproduction mécaniste d’action, en sortant des grands circuits de diffusion (public et privé), l’intervention simultanée sur l’espace, le temps, le rapport aux populations réunit les conditions d’une expérimentation transversale aux fonctions de recherche, de fabrication, de création, de formation, d’animation » (d’après F. Lextrait).

D’autres lieux, d’autres liens, d’autres temps. Votre présence (en nombre) témoigne de cette nécessité de répondre autrement à la crise que traverse aujourd’hui le monde artistique. Votre présence témoigne aussi de la richesse des possibles. Il serait vain cependant de croire que les nouvelles structures relationnelles vont changer le monde. Mais penser la culture autrement, penser l’art autrement c’est sans doute agir sur le monde autrement. L’art est une arme chargée de futur.

Fazette Bordage, Artfactories, Paris :

Je voudrais témoigner de la vitalité de ces initiatives un peu partout dans le monde. C’est très visible aujourd’hui ici en Bretagne, mais pour avoir beaucoup voyagé en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud et partout en Europe, ce phénomène qui s’est d’abord développé de manière marginale dans les années 70/80 de façon très dispersée est à présent un phénomène immense partout dans le monde. Dans des lieux improbables on retrouve des équipes d’artistes, d’acteurs culturels qui s’emparent de lieux pour essayer de développer l’acte artistique autrement, pour essayer de le relier à des personnes qui ne vont pas forcément aller vers des propositions artistiques plus évidentes, plus institutionnelles.

Pour moi il est essentiel d’apprendre à nommer en quoi cet acte artistique qui fait œuvre est quelque chose de très important. Ce sont des lieux de création, de diffusion, de formation, d’accompagnement, de recherche... Les façons que l’on avait de repérer l’acte artistique sont de plus en plus croisées, on ne peut plus séparer les choses. Les disciplines sont de moins en moins des portes d’entrée très significatives. Les artistes travaillent de plus en plus ensemble, leurs compétences sont différentes...

L’Art est un acte fondamental de développement pour la société. Les artistes créent des situations, que se soit à Mains d’Œuvres où Julien Saglio, un plasticien, a l’idée sous un pont d’installer un mur sonore pour que les gens branchent leurs walkmans pour faire chanter et danser les gens, ou avec Guy Alloucherie qui participe aux Rendez-Vous Cavaliers de Culture Commune et qui avec ses veillées réanime la mémoire des gens.

Les lieux, les artistes essaient de contaminer positivement. Ils essaiment. Les gens redécouvrent l’imaginaire, la sensibilité... Ces expériences les amènent à changer de regard sur eux-mêmes et sur le monde. C’est central de mettre l’imagination au centre de notre vie.

Alors comment ça peut fonder une politique culturelle et même une politique tout court ? La culture ne peut pas être une cerise sur le gâteau. Il y a besoin de prendre en considération la culture comme point central. Comment la puissance publique peut répondre à ça aujourd’hui ? On n’est plus dans un rapport binaire entre une œuvre et un public. On est sur des notions de quotidien, d’intimité, de permanence, on a besoin de temps.

Comment établir une relation avec la puissance publique pour qu’existe un accompagnement ? Des efforts sont à faire à plein d’endroits. Des personnes s’engagent pour que ça avance. Mais il n’existe pas encore de politiques publiques globales et spécifiques. Le rapport de Fabrice Lextrait et les Rencontres « Nouveaux territoires de l’art » à la Friche la belle de mai (Marseille) en 2002 ont créé un élan de reconnaissance et de légitimation.

Là encore, on a reçu de nombreux appels de gens qui demandaient si des rencontres comme celle-là en Bretagne allaient se poursuivre sur d’autres régions, ça fait rêver les gens cette rencontre.

On a encore besoin d’argumenter, de faire comprendre aux partenaires que tout ça c’est de l’art. Alors comment coopérer ensemble ? Chacun de nous est la tête dans le guidon, on a besoin d‘apprendre à dégager du temps pour la mutualisation et la réflexion. Nous sommes sur les mêmes questionnements, à savoir comment renouer des liens avec les gens autrement ? Toutes nos histoires sont singulières, nos parcours différents, mais on trouve des points de convergence. La distance est essentielle pour revenir avec plus de force sur nos pratiques. Je pense qu’aujourd’hui la notion de coopération est primordiale, pour être plus forts, plus visibles.

Il faut inventer une culture de relation. Aussi avec ceux qui ont la charge de ça dans les collectivités locales et les acteurs de l’Etat déconcentrés en région.

Table ronde I

Une nouvelle génération de lieux culturels ?

Eric Mariette, Le Bathyscaphe, Pommerit le Vicomte

Merci à tous d’être là.

Je crois que le mouvement est effectivement bien avancé. Ça fait quand même 15 voire 20 ans que des acteurs ont pris une certaine autonomie ou du moins qu’ils ont pris le taureau par les cornes pour investir des lieux, en faisant le choix de les développer avec une certaine liberté et moins de contraintes (peut être d’autres). Mais en tout cas, ils ont décidé de mener leurs projets avec cette liberté de choisir, que ce soit de choisir un territoire, de choisir un public, de choisir des façons de faire...

Depuis quelques temps déjà, ces lieux ont commencé à être recensés : en région parisienne évidemment, dans d’autres régions aussi. Artfactories est bien placé pour connaître tous ces lieux. Au Bathyscaphe, on s’étonnait de ne pas voir plus de lumières sur ces lieux, ces aventures. On a amorcé cette rencontre il y a quelques mois. On l’a alors proposée aux partenaires qui ont compris son intérêt. Le succès de cette rencontre montre témoigne d’un vif intérêt pour ces nouveaux lieux. Sur cet accord de principe des partenaires, l’équipe du Bathyscaphe a pris son bâton de pèlerin pour aller à la rencontre de ces projets en Bretagne. René Lafite nous a aidé à effectuer un premier repérage. On a été étonné d’en découvrir autant avec des lieux et des projets déjà très avancés. On en a repéré une trentaine, mais ce repérage n’est absolument pas exhaustif. Dès l’annonce du colloque d’autres lieux se sont manifestés, on n’a pas pu aller les voir comme on l’aurait souhaité. Donc la liste se complète au fur et à mesure.

On va faire une petite présentation grâce au site d’Artfactories, dans lequel des lieux sont recensés en France mais aussi dans le monde entier, avec une présence sur les cinq continents. Ce recensement note une évolution dans la reconnaissance de ces lieux et dans la réflexion autour de ces projets : pourquoi ils existent ? quelle est la pertinence de ces implantations ?

Nos démarches touchent tout le monde, aussi bien le public qui a - je crois - besoin d’autres propositions, et d’une communication de terrain peut être plus concrète que celle qu’on a pu lui offrir jusqu’à présent dans des structures certes indispensables mais avec des fonctionnements parfois dépassés. La communication ne passe pas si bien, on peut le constater dans certains endroits. En tout cas ces lieux ne répondent pas aux mêmes demandes venant du public. D’ailleurs les institutions développent aussi cette réflexion et constatent l’efficacité de ces nouveaux lieux dans le paysage culturel.

Antoine Beaufort, Le Bathyscaphe :

On n’aura pas le temps de présenter les 30 lieux recensés mais on a décidé d’inviter 6 lieux à se présenter autour de trois thématiques :
- nouveaux lieux de création
- nouveaux lieux d’accompagnement de la jeune création artistique
- nouveaux lieux de rapport au public, de liens au territoire

Je vais effectuer un rapide parcours sur l’ensemble de ces lieux, avant de donner la parole aux porteurs de projets.

(...) Quelques précisions sur l’ensemble de ces lieux : Le Run Ar Puns fête aujourd’hui ses 27 ans, c’est l’équipement le plus ancien, le doyen des "Autres Lieux". Sur les 20 lieux présentés aujourd’hui, la moitié ont été créés depuis l’an 2000, et parmi les 11 lieux identifiés à la fin du dossier, beaucoup sont actuellement en travaux/construction et doivent ouvrir en 2005-2006. 11 lieux sont implantés en milieu urbain, 9 en milieu rural, 14 lieux sont dirigés par des artistes et 6 par des opérateurs culturels.

Bertrand Dupont, La Grande Boutique, Langonnet :

La grande boutique est un ancien hôtel-restaurant-café-salle de bal-salle de banquet. Le lieu avait été abandonné depuis peu, il ne restait qu’un café karaoké tenu par des Anglais. On a poussé la porte avec Cécile Borne. Chacun, dans nos projets respectifs, avait envie de poser les bagages, de prendre du temps, de trouver de l’espace.

Donc La grande boutique est située au cœur d’un petit village dans le Centre Ouest Bretagne. Le lieu est ouvert depuis 1998. On termine tout juste un gros travail d’aménagement, de mise aux normes.

On a été accompagné dernièrement par Bretagne Développement Initiative dans l’idée d’avoir un regard extérieur et des compétences spécifiques. On a été réconforté par ce regard qui nous a permis d’avoir aujourd’hui une définition plus claire du projet, une visibilité plus belle pour le public, pour les partenaires.

C’est une association qui gère l’ensemble du lieu. On a mis en place une convention entre l’association et le propriétaire. C’est un lieu de création, à travers différentes structures accueillies, mais aussi à travers l’accompagnement d’artistes. Nous menons aussi le projet d’action culturelle "Par les chemins", à l’année, sur le territoire. La programmation de saison se clôture avec un temps fort autour de la danse.

(...) Suite à la visite du cabinet conseil L’Autre Idée, nous avons fait le choix de recruter un permanent avec une mutualisation par système de convention avec les résidents du lieu. Il a pu être salarié avec les fonds qui proviennent des différentes structures. Il effectue un travail en transversal sur les différents projets. Nous avons un emploi-jeune qui est resté au bureau, Nolwenn. L’emploi se termine en avril prochain, donc deux solutions se présentent : soit on la remercie, soit on la réembauche sous une nouvelle forme... C’est une question que tous se posent avec les emplois jeunes. Nous étudions en ce moment la possibilité d’embaucher un administrateur, de quelqu’un chargé des relations extérieures, un diffuseur...(...)

Cécile borne, La Grande Boutique, Langonnet :

Je suis chorégraphe et plasticienne. Je vais essayer de caractériser ce qui définit mon travail personnel sur cet espace. Je suis originaire du Finistère, mais depuis un moment j’étais basée à Paris, où j’étais en voyage. J’avais une vie de tournée, de saltimbanque, et un moment j’ai eu envie de quitter les grandes villes et de mener un projet personnel à plus long terme. Cela correspondait à un besoin de temps, cette installation répondait à un virage dans une vie : envie de poser les valises, de créer un autre rythme de travail, de gérer son temps de façon plus créative, de créer son propre timing, d’avoir son espace de travail, la possibilité d’héberger des collaborateurs. On trouve une cuisine et un lieu pour dormir. C’est un outil formidable pour aider la création. On reçoit des équipes de musiciens, plasticiens, danseurs. D’un seul coup se créer une espèce d’immersion : on a moins de dispersion par les transports...

Quand on n’a pas d’espace, on est tributaire des autres, de plein de choses. Pouvoir travailler 15 jours d’affilée en compagnie sur un même espace, ça n’est pas simple à trouver !

Je fais des allers-retours réguliers entre les arts plastiques et la danse, et le lieu permet ceci. En ce moment la compagnie s’interroge, se pose des questions. Je me suis plus concentrée dans mon activité de plasticienne. On se demande de quelle manière il est possible de fonctionner malgré tout aujourd’hui, dans cette dépendance à l’égard de l’institution. De plus en plus, il est nécessaire d’avoir un long travail de production, pour pouvoir prétendre aux aides publiques. Ce long calendrier ne correspond pas à notre rythme de création. D’ailleurs le calendrier civil et les saisons culturelles ne suivent pas le même timing. Si on n’a pas de création tous les ans, on ne fonctionne pas... En gros, on est dans l’obligation de faire de gros projets tous les deux ans avec des étapes intermédiaires en lien avec le public. Cette cadence est imposée. Notre dépendance aux décideurs/financeurs, la façon dont on est assujettis au jugement de ces commissions est très difficile à assumer. On nous demande une rigueur très grande. Chaque année on a l’impression de passer devant le Tribunal.

Alors comment trouver une autre façon de fonctionner que d’affronter ce tribunal annuel ? Comment sortir de l‘impasse ? Les projets s’engagent sans savoir quel soutien financier ils pourront obtenir. Soit on dit aux artistes de l’équipe qu’ils seront payés si on reçoit les subventions, soit on décide de leur garantir leur place dans le projet et on rame deux ans derrière pour assumer cette décision. Donc en ce moment on s’interroge, on regarde comment fonctionnent les autres. En plus, sur ce point, le fait d’être à la campagne est une difficulté, puisque nous sommes moins présents sur le terrain pour occuper la place et être là au bon moment, pour rencontrer les bonnes personnes. On est dans une communication pas toujours visible. On ressent un climat très tendu entre lieux, entre acteurs. On assiste parfois à des guerres de territoires.

La Grande boutique est un lieu très fort de croisements. C’est par exemple un Atelier de danse et d’éveil corporel proposé à des musiciens qui ne sont pas forcément là pour ça.

C’est aussi un autre rapport aux habitants, des gens qui poussent la porte peuvent dialoguer facilement, c’est une proximité dans le rapport des œuvres avec le public. C’est un petit lieu avec une convivialité possible, différent d’un grand théâtre où après le spectacle c’est terminé.

C’est la possibilité d’aller travailler ailleurs, de faire un repas, de marcher dans la forêt. Ça fait partie de l’échange et ça crée l’humanité.... C’est très différent d’une tournée avec un passage éclair entre gare, théâtre, restaurant, et ciao fini !

C’est un lieu des possibles et des utopies, et ce malgré une charge de travail importante, des difficultés aussi. C’est lourd puisqu’il manque au minimum deux postes. Nous avons besoin d’un engagement plus important des partenaires publics.

Pour nous, il y aussi une nécessité de temps en temps de fermer la boutique, de pouvoir "arracher" nos racines, de créer des allers-retours avec d’autres pays, d’autres cultures. Ne pas oublier qu’il y a d’autres choses. On peut tout faire sur place, mais il ne faut pas oublier d’aller voir ailleurs. (...)

Gaëlle Jéhano, Bout(s) du monde, Lorient :

On a pris sauvagement le lieu : on a fait une expédition « recherche de lieu », on en a trouvé plusieurs dont un superbe que l’on a choisi. Le lieu n’avait pas été occupé depuis longtemps, c’était une ancienne station maritime dans les années soixante. Investi depuis 2001, c’est officiel depuis 2002 avec l’accord et le soutien de la Mairie de Lorient. Le Bout(s) du monde rassemble un collectif d’artistes, pour la plupart issus du spectacle vivant et des arts plastiques. C’est un lieu de création, mis à disposition d’autres artistes, un lieu de formation, de stages, mais pas d’ouverture au public (il est placé dans un périmètre interdit au public).

(...) Voici un texte de Michel Foucaud que je tenais à vous lire :

« Il y a d’abord les utopies. Les utopies, ce sont les emplacements sans lieu réel. (...) Il y a également, et ceci probablement dans toute civilisation, des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui sont dessinés dans l’institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables. Ces lieux, parce qu’ils sont absolument autres que tous les emplacements qu’ils reflètent et dont ils parlent, je les appellerai, par opposition aux utopies, les hétérotopies (...). »

(...) Je vais vous lire un texte d’Yvon Raude, le directeur artistique de Bout(s) du Monde, qui malheureusement ne pouvait être présent parmi nous aujourd’hui : " Il existe à Lorient deux lieux institutionnels : le CDDB et le Grands Théâtre. Et le Bout(s) du Monde ne s’oppose pas à ces lieux mais s’inscrit dans une logique de complémentarité. On fait au Bout(s) du Monde ce qu’on ne fait pas dans les lieux plus traditionnels. Il existe un lien évident entre le lieu et la pratique. Les salles de spectacles conventionnelles sont conçues pour qu’on puisse tout y faire, ce sont les palais à tout faire de l’institution et dans les lieux comme le Bout(s) du Monde on n’a pas les moyens de tout faire donc on fait autre chose et autrement ; la contrainte est une chance. Une chance pour l’invention. C’est l’expérimentation d’une sorte de métissage dans l’acte créateur. Le Bout(s) du Monde comme les autres lieux n’ont pas été pensés ou conçus pour la pratique de la scène et de la représentation. De la même manière nous utilisons des objets de "ready made" qui ne sont pas des accessoires de jeu, des sources de son et d’éclairages non spécifiques et surtout des interprètes non spécialistes.

On peut voir un lien évident entre la pratique de création dans ce type de lieux et le travail avec des interprètes amateurs ou plutôt séculiers.

Plus que jamais une chance. Celle de réhabiliter la pratique non exclusivement professionnelle et de la réintroduire dans le champ de la recherche esthétique. De ne pas la cantonner dans une sorte de redite de ce qu’on pense être le théâtre ou la danse.

C’est dans ces lieux comme le Bout(s) du Monde que peuvent se tenter ce genre d’expériences. Avant même d’investir ce lieu nous avions l’idée de le définir comme un lieu de montage/démontage. Montage de pièces, d’installation et montrage : le synonyme brut de représentation.

Ces deux principes s’articulent librement, il peut y avoir montage sans montrage ; montrage d’un montage inachevé, voire les deux.

On comprendra bien que le processus de création est ici aussi important que le résultat et parler pourquoi pas d’une esthétique de l’imperfection. Mais cela n’empêche pas que des travaux aboutis (enfin nous l’espérons comme tel) créés au Bout(s) du Monde ont été représentés ces dernières années dans divers lieux, dans divers théâtres et vrais théâtres. Le choix d’un tel lieu s’est fait à l’origine par défaut. Je me suis installé au Bout(s) du Monde parce que je n’avais pas d’endroit stable pour créer mes spectacles et parce que je devais déménager, pérégriner entre diverses salles lorientaises. Mais quatre ans plus tard, ce n’est certainement pas par dépit que je travaille au Bout(s) du Monde. Avec la conscience ou l’impression de me trouver dans un des endroits ou quelque chose d’important peut se jouer dans la création scénique contemporaine.

Un bémol pour finir, la notion de Montrage tel que nous l’imaginons impliquait aussi que le lieu fut toujours ouvert à n’importe quel public de passage. Le contraire d’un sanctuaire ou d’un laboratoire. Des contraintes pratiques et matérielles ne l’ont pas permis jusqu’à présent. Il nous semble primordial de réaliser cette ouverture."

Alain Hélou, les Ateliers du Vent, Rennes :

Bonjour. Merci à tous d’être là et merci au bathyscaphe d’avoir initié cette rencontre. Nous ne sommes pas les plus implantés historiquement en Bretagne. Certains sont là depuis plus longtemps, et sont peut-être plus installés.

Les projets et problématiques apparaissent différents, ceci dit dans toutes ces aventures, on est tous confrontés au rapport à l’urgence. On fait beaucoup de choses dans l’urgence, sans moyens et avec beaucoup d’envie. Avec la nécessité de faire quoi qu’il arrive...

On m’a demandé de présenter rapidement les Ateliers du Vent. Je suis un des membres du comité artistique à la tête des Ateliers. C’est l’histoire d’un collectif d’artistes pluridisciplinaire. On était à l’époque dans l’arrière-cour d’un boulevard.

Le point de départ c’était l’idée d’un lieu de théâtre à l’écart qui prenne le temps de poser les bases de son développement.

Ça fait 9 ans, 3 lieux au total. On a commencé dans un premier lieu où on louait à un particulier. On s’est retrouvé dans la situation à ne pas pourvoir poursuivre notre aventure alors qu’elle était bien lancée. On a recherché un nouveau lieu, c’était une maison en démolition, on a essayé de trouver un accord avec le propriétaire. On n’a pas réussi à s’entendre. On s’est retrouvé en situation de squat. On a eu un procès, ça a été la période la plus médiatisée : intéressant médiatiquement « les artistes et les squatts ». Il y a eu jugement. On a été condamnés à verser 40.000 francs de dommages et intérêts : ce qui représentait à peu près notre budget annuel. Mais en payant cette somme ça nous permettait de rester 6 mois. On est resté dans ce lieu en totalité deux ans. On a réussi à trouver troisième lieu avec la bienveillance de la ville. Le lieu est amené à être démoli, c’est un immeuble et un théâtre. On l’a investi il y a trois ans et on le quittera au mois de juillet prochain.

Donc 3 lieux, une centaine de manifestations, 19 artistes qui représentent le noyau du projet : comédiens, musiciens, écrivains, plasticiens, et beaucoup avec plusieurs casquettes... Depuis l’origine, on trouve à peu près les mêmes personnes : les fondateurs sont plutôt restés. On est rejoint par une quinzaine d’autres artistes sur l’organisation des manifestations. Donc au total ça représente une cinquantaine de personnes au long de l’année.

La particularité c’est que tous les artistes sont parties prenantes des choix de manifestations. Il n’y a aucune manifestation sans implication de ce premier noyau décisionnaire. La responsabilité se situe dans le choix et mais aussi dans la mise en œuvre administrative, communicationnelle... Ce n’est pas un lieu de mise à disposition, mais tous les projets sont le fait de choix d’artistes qui ont leurs propres projets à côté.

La singularité aussi c’est d’avoir mis en place un réseau d’adhérents. Au début ça correspondait à la nécessité de trouver les moyens de faire vivre ce projet, mais c’est devenu le désir de s’adresser à un public un peu plus fidèle. On a développé un réseau d’adhérents constitués de curieux qui se situent dans l’envie d’un rapport aux artistes différent. Aujourd’hui nous avons environ 150 d’adhérents. Des mécènes également : mais c’est un mécénat démocratique à partir de 10 euros par mois.

Ce rapport privilégié à un premier public est très important pour les artistes. On assure alors un relais par un volet informatif, puisqu’on envoie une dizaine de courriers par an aux adhérents, qu’ils sont invités à des manifestations spécifiques... La diversification du public est un enjeu central.

La base du projet c’est le besoin des artistes de se retrouver, de rompre leur solitude, de se poser dans un cadre ou ils déterminent eux même leurs projets, leurs manières de travailler. Ça ne veut pas dire pour autant que l’on est dans une opposition farouche et définitive à l’institution, loin de là. Beaucoup peuvent faire un bout de chemin avec l’institution, mais ont besoin aussi de ces lieux complémentaires pour développer des projets à leur manière avec une autre ouverture.

On m’a demandé d‘intervenir sur le rapport au territoire. Bon, ça peut faire un peu « cow-boys et indiens ». C’est un mot de sociologue, que les politiques ont repris, une notion complexe. On peut revenir sur des notions de base, globales : on ne s’adresse pas à un public mais à des gens, à une population. Chaque personne est reçue pour ce qu’elle est. On reçoit les gens un par un...

C’est le choix de se situer dans une certaine périphérie, de s’investir dans certains quartiers. Puisque Rennes est historiquement une ville assez centrée : la plupart des actions culturelles se passent dans le centre. On a fait le choix dès le départ de se situer à la périphérie de ce centre, mais nous voulions être au cœur d’une zone d’habitation. Nous avons la volonté de constituer un public naturel avec des rendez-vous qui relient une dimension plus festive, qui facilite l’accès des gens à notre lieu comme la Fête de la musique que l’on va relancer dans le quartier, et des choses qui relèvent plus de la recherche, de l’expérimentation comme La vilaine guinguette que l’on met en place depuis trois ans autour d’un bal organisé près de l’eau et où on trouve un certain nombre de petites formes, de propositions de recherche, expérimentales...

C’est une manière de tisser un rapport autre avec un public qui ne va pas faire le pas vers une démarche artistique de création et de recherche contemporaine. Mais avec cela on crée un public plus intéressant que la plupart de ceux que l’on rencontre dans certains lieux plus institutionnels...

Le lien au territoire se fait aussi dans le cadre de manifestations que l’on a pu mettre en place, comme les soirées « psch()tt ». Ce sont des soirées où les artistes du collectif et des artistes avec qui on a l’habitude de travailler peuvent présenter des formes courtes, des installations éphémères. Projets qui n’ont pas de cadre ou qui ne seront vus qu’une fois. Dans la communication, on ne précise pas qui va intervenir : on fonctionne sur un principe de curiosité totale... C’est la cinquième ou sixième soirée psch()tt. Les trois dernières soirées ont rassemblé entre 80 et 150 personnes.

Sur le quartier, je crois que l’on peut faire toutes les actions qu’on veut, c’est un travail extrêmement long pour arriver à retirer l’appréhension du public ; c’est très long de franchir le pas d’un lieu culturel... je pense que ça peut prendre 3-4-5 ans et plus. C’est aussi une dimension importante de notre projet.

Le lieu brasse donc différentes pratiques et manifestations et nous avons aussi mis en place des projets de rendez-vous et de temps qui vont vers la population comme par exemple pour Mardi gras, on a décidé de remettre sur pied le carnaval. Il n’y a pas de tradition carnavalesque à Rennes contrairement à Douarnenez. Ça nous paraissait important d’avoir une journée pour renverser les rôles. Donc on réclame un jour férié pour Mardi gras.... Ça commence à prendre de l’ampleur. La dernière manifestation a rassemblé cette année 200 personnes costumées avec des actions burlesques, absurdes, comico-naïves... cette année on a commencé à aller vers l’extérieur. De la même manière que l’on occupe aussi des espaces de vie comme avec les Apéroésies où l’on se retrouve dans les cafés, bars, salles communales... bref, je ne crois pas que l’on soit dans l’animation mais véritablement dans un acte artistique qui cherche un chemin vers les gens...

Là on est en train de quitter un lieu, on pense poursuivre et trouver un autre espace de travail. On recherche donc 1000 m2, dans la périphérie du centre ville de rennes. On travaille sur ce projet avec l’association Périscopage qui organise le festival de bandes dessinées du même nom et avec l’Oeil Electrique Edition (association qui développe la nouvelle trajectoire prise par la revue l’Oeil Electrique).

Parmi les collaborations qui nous tiennent à cœur, on a travaillé avec la compagnie Vis Comica l’an dernier pour la reprise du spectacle "Chut !". C’est très important que tous les artistes du collectif s’engagent dans chaque manifestation que l’on monte et en l’occurrence on avait vu le spectacle de Nathalie Tarlet qui a été joué 2 fois à Bleu Pluriel, c’est un beau spectacle qui n’était certainement pas achevé, qui avait besoin de jouer, et on trouver ça assez inadmissible qu’il n’y ait aucun lieu de diffusion qui prenne le pari d’accueillir ce projet, et voilà, nous on n’a pas une vocation d’être un lieu de diffusion mais c’était là important de monter un partenariat, de trouver un prolongement de rencontre pour cette compagnie.

Je crois que ça a été une belle rencontre pour la compagnie comme pour les Ateliers et les habitants, puisque les 5 dernières dates étaient à guichet fermé.

Pour conclure, on monte aujourd’hui un projet qui s’appelle le Caboulot. Le Caboulot est "un petit lieu mal famé à fréquentation régulière". On considère cela comme un lieu avant d’être un spectacle. Ce lieu réunit une douzaine d’artistes pendant 2 mois. 20 dates de représentation, 25 artistes, 3 soirs par semaine ouverts au public... je crois que c’est une démesure, un hors cadre qui nous va bien, qui légitime le cadre de notre aventure. On s’en donne les moyens.

On a eu une discussion avec Jean Michel Treguer qui travaille sur les lieux intermédiaires et notamment sur les différences qu’il peut y avoir entre les lieux selon les régions. On est allé à Lille ou les "lieux intermédiaires", ou "nouveaux lieux" sont beaucoup plus développés... Il existe une différence entre cette région et la nôtre : on n’est pas dans la même histoire, on n’a pas un taux de chômage aussi important, on n’est pas dans la même histoire industrielle et dans le gros vide qui l’a suivi. Je me demande à quel point il faut attendre pour donner de la place à la recherche, à ces rencontres artistiques, quand on voit le degré de mélancolie, de cynisme, de repli sur soi, de desabus qui est le fait de toute une partie de la population. Et ça c’est partout, que l’on soit à Rennes, à Lille ou ailleurs...

Yacine Mokhnachi, le Jardin Moderne, Rennes :

Le Jardin Moderne a été créé en 1997, sous l’impulsion du conseil municipal de la Ville de Rennes suite aux Assises de la Culture. Les acteurs culturels se sont rencontrés et se sont rendu compte que quels que soient leurs pratiques et domaines musicaux, subsistent les mêmes problèmes : Des manques en terme...
- de locaux de répétition
- de locaux pour travailler, de bureaux associatifs
- d’accès à l’information plus précise et pertinente par rapport aux activités du secteur musical

Nous nous sommes alors constitué en association, le Collectif, qui regroupe tous les acteurs du secteur musical sur la ville, et avons déposé un cahier de doléances à la ville de Rennes dans lequel étaient développés tous les problèmes rencontrés.

La ville de Rennes a entre-temps fait l’acquisition des anciens bâtiments kodak dans la zone industrielle qui ont été proposé à l’association. Sur les 1200 m2 de locaux, 600 m2 ont été investis très rapidement et ont permis l’ouverture en 1998 du Jardin Moderne avec 3 locaux de répétition, 3-4 bureaux associatifs et un centre de documentation spécialisé sur les musiques actuelles.

Au cours des années suivantes, les acteurs ont assez vite pris possession du lieu, le nombre de musiciens à répéter dans les locaux est très vite passé à une centaine et une dizaine d’associations y ont installé leurs bureaux. On a aujourd’hui environ 1000 adhérents dont une centaine d’associations.

L’année 2001 est marquée par le début d’un chantier d’extension qui a porté la superficie du bâtiment de 600 à 1200 m2, et le Collectif s’est trouvé envahi par de nouvelles demandes suite notamment à la fermeture de certaines salles de diffusion, des cafés-concerts, à la difficulté des associations de conserver leur licence, à la difficulté des SMAC de continuer à faire des premières parties... on s’est trouvé assailli par des demandes de plus en plus importantes autant de la part des groupes que des associations.

Je voudrais dire un mot sur le projet culturel qui définit les axes de priorité du Jardin Moderne : "répondre aux besoins essentiels des musiciens et des acteurs du secteur pour qui les circuits et les modes traditionnels de soutien dans le domaine musical sont inadaptés voire inexistants". Le jardin Moderne tente de combler ce manque en apportant des solutions, en se positionnant en dehors des démarches usuelles.

Ce projet est conçu comme un processus dynamique susceptible d’évoluer à l’épreuve de la réalité permettant un ajustement progressif entre les objectifs poursuivis et les problèmes rencontrés. L’orientation fondamentale du Collectif est l’aide à la création, l’aide à la diffusion et l’aide à la reconnaissance des musiques actuelles. 3 objectifs prioritaires ont été définis pour permettre de mettre en œuvre des actions :

- l’accompagnement des acteurs des musiques actuelles : en créant les conditions de la pratique, en accompagnant les acteurs en voie de professionnalisation, en accompagnant les pratiques amateurs, en développant les actions de valorisation des porteurs de projet ;

- l’identification et la valorisation des acteurs artistiques et culturels liés aux musiques actuelles : en accompagnant les projets de rencontre et d’échange, en accueillant des démarches innovantes liées aux musiques actuelles ;

- Permettre l’analyse du secteur des musiques actuelles : en évaluant et en communiquant les besoins du secteur, en proposant des solutions concertées, et en concevant les outils territoriaux de diagnostic du secteur.

Je voudrais maintenant revenir au fonctionnement de l’association, chaque personne ou chaque association peut être adhérente. l’adhésion prend deux visages : On peut être usager de la structure On peut aussi avoir envie de s’engager sur le secteur et ses enjeux en étant membre actif et en participant aux assemblées générales et CA. On a aujourd’hui environ 10 à 15% des usagers qui sont membres actifs de la structure.

En plus de gérer l’espace Jardin Moderne, le Collectif met aussi en place des commissions de réflexion. Tout dernièrement s’est posée la question de la fête à Rennes : le collectif a initié des rencontres et des sortes de forums populaires où chacun était invité à venir s’exprimer sur sa pratique festive. Ces rencontres ont duré deux jours et ont abouti à l’édition d’un cahier de doléances pour la gestion publique de la fête. Le collectif a aussi travaillé sur la notion de pratique amateur, il s’est aussi impliqué sur les problèmes liés au nouveau protocole du statut des intermittents : on a prêté nos locaux, notre photocopieuse et soutenu les initiatives des personnes concernées.

Le jardin Moderne est situé en zone industrielle, ce qui est très important puisque nous n’avons pas de voisins, donc on n’a jamais eu de problèmes de voisinage et de plainte liées à cela.

Les 3 fondamentaux du Jardin Moderne sont donc la répétition, liée à ce qu’on peut appeler la création ; la diffusion, c’est à dire pas seulement la diffusion artistique mais aussi le développement (nous intégrons dans ce chapitre l’ensemble des aides et des services qui sont proposés aux associations) ; et enfin le dernier c’est l’information et le pôle ressource, et je suis content d’apprendre que les arts plastiques commencent aussi à s’organiser en pôle ressource et en pôle d’information.

Donc la répétition, qui est un peu la colonne vertébrale du Jardin Moderne : nous avons 4 studios de répétition, il y a à ce jour plus de 200 groupes qui répètent, soit environ 800 heures de répétition cumulées par mois en 2004. Les locaux sont entièrement équipés, et le forfait de location pour 20 heures est de 60 euros. 14 boxes de rangement sont aussi proposés aux groupes. On propose aussi le filage qui consiste à une répétition en situation de concert : c’est une étape importante dans la carrière d’un groupe pour passer des studios de répétition à la préparation d’un set ou d’une tournée. On s’est rendu compte que ce service intéresse les groupes qui sont déjà en voie de développement, ceux qui bénéficient déjà d’une infrastructure technique avec sonorisateur, éclairagiste, et parfois tourneur.

On a aussi un studio de MAO qui est géré par un permanent et enfin un studio d’enregistrement.

L’autre volet c’est l’aide à la diffusion, donc les bureaux associatifs : 9 associations se partagent chaque année les espaces avec connexion Adsl, photocopieuse couleur, etc.. L’idée est de mettre ces moyens à dispositions de porteurs de projet pendant 3 années et voir au terme de ces 3 ans si l’association est pérenne, peut vivre de ses propres ailes et laisser la place à des projets naissants.
Nous avons aussi la salle de concert qui accueille chaque année entre 20 et 40 soirées associatives, avec une moyenne de 120 spectateurs. Cette activité n’est pas soutenue par nos partenaires financiers, et nous le faisons pour répondre à la forte demande des groupes et des organisateurs en raison de l’absence de ce type de salle sur Rennes.
Au cœur de la structure il y a aussi le café culturel, lieu de rendez-vous de la scène locale, avec une quarantaine de soirées par an, des rendez-vous d’improvisation, des DJ, des cartes blanches, etc...

Le centre de ressources répond à plus de 700 demandes annuelles, avec plus d’un tiers de rendez-vous personnalisés. De nombreuses ressources et bases de données sont proposées aux usagers.

(...) Je ne vais pas finir sans parler du budget qui reste très fragile. Sur un budget de 500-600.000 euros, 60% des charges sont liées aux ressources humaines, 10% à l’activité services, 10% à la restauration-bar, et 10-12% de frais de structures. Les recettes se composent de 50% de subventions, 30% d’autofinancement (bar/restauration notamment), 5% de mécénat et 10% d’aides à l’emploi. Nous sommes en pleine crise de croissance depuis 2001, il faut remplacer du matériel et acquérir de nouveaux outils. Au début nous étions 8 personnes, maintenant 15 avec 3 emplois jeunes, 2 CEC qui ne sont plus aidés, 1 CIE en cuisine dont la pérennisation arrive à son terme et un autre qui devrait pouvoir se pérenniser. (...)

Jean-Marc Imbert, la Quincaillerie, Le Vieux-Marché :

Je suis le président de la Compagnie Papier Théâtre. Et je suis aussi responsable d’un bureau d‘étude culturel qui travaille avec des collectivités locales dans la région et hors région. Je précise cela parce que la Compagnie Papier Théâtre gère un lieu qui s’appelle la Quincaillerie et le fait d’avoir cette double casquette permet de replacer le travail que l’on fait dans ce petit lieu culturel en milieu rural dans un contexte de politique départementale et régionale. Et le fait d’être président de ce lieu me permet lorsque je fais mes études de rappeler à mes interlocuteurs que le premier partenaire que l’on a dans le domaine de l’art et de la culture est le public, la population.

La Quincaillerie est un espace de curiosité dans une commune de 1100 habitants, sur une communauté de communes de 7748 habitants au dernier recensement. La Compagnie Papier théâtre est une compagnie de théâtre jeune public, fondée dans les années quatre-vingt à Strasbourg, et arrivée par choix dans cette région extraordinaire au Vieux Marché en 1995 dans le Cotes d’Armor.

Depuis la compagnie est restée en compagnie mais ne fait plus de création, plus de tournée. Elle s’est implantée sur ce territoire et l’essentiel de son activité est la gestion et l’animation de la Quincaillerie.

La Quincaillerie est l’ancienne quincaillerie du village. Un commerce florissant au début du siècle dernier, dans une commune florissante, avec une activité de salaison de porcs, c’était un commerce assez riche. Et puis suite à de mauvais choix politiques dans les années 1900-1920, la commune a commencé à décliner au profit de la commune d’à côté. Donc on est arrivé dans une commune où les anciens disaient : "le Vieux Marché, c’est mort, il n’y a plus rien".

Dès 1996 on a entamé un travail avec l’école, avec les anciens, on a fait intervenir des amis artistes... On a mis en place un certains nombre d’ateliers qui ont généré des rencontres entre les jeunes, les anciens, les générations intermédiaires, avec les élus. Et on s’est implanté petit à petit sur le territoire, sans lieu au départ. On avait envie d’être là, de poser nos valises, on a décidé d’arrêter de tourner et de travailler avec les personnes qui habitent autour de nous.

Contrairement au Jardin Moderne qui dit n’avoir pas de voisin, à la Quincaillerie, on a que des voisins, on est en plein centre du village. Quand le projet de lieu est arrivé, le projet s’était déjà mis doucement en place dans la commune. Il se trouve que cet ancien commerce désaffecté dans les années 70 se libérait. On a visité et on a trouvé tels quels les étagères magnifiques, les meubles d’époque, les publicités du début du siècle : on a trouvé ça merveilleux. C’est un copain qui a acheté et qui nous en a donné l’usufruit.

On termine la troisième saison de la quincaillerie... 150 à 200 personnes passent chaque semaine. Tous les jours on trouve des ateliers arts plastiques, d’écriture, une chorale, des séances de projection le jeudi après midi que fréquentent essentiellement les anciens du village. On fait des projections en noir et blanc de documentaires... c’est une programmation art et essai en quelque sorte. Donc on met en place des activités tous les jours et une fois par mois une programmation, que se soit musique, conférence, théâtre...

A la quincaillerie on dit toujours "chaque fois qu’il y a une programmation c’est toujours plein, c’est génial"... bon il y a 50 places. Mais on s’aperçoit maintenant que lorsqu’on présente fin juin un spectacle programmé dans 4 autres lieux du département, qui eux n’avaient pas de réservations la semaine précédente, nous on était plein depuis 2 semaines. Il y a vraiment une habitude de fréquentation de ce lieu qui s’est mise en place.

Je termine par ce qui aurait dû être au centre de mon propos, à savoir la notion de voisinage. Nous on n’est pas des artistes, on travaille avec beaucoup d’artistes qui viennent montrer, créer, se ressourcer chez nous. Quand on vient jouer à la Quincaillerie, on a quasiment le public sur les genoux. Il y a cette relation qui est très proche entre personnes qui assistent et produisent. Dans le public, il y a toujours des enfants, des anciens, ce sont les gens qui habitent sur place, dans le village. C’est très important car la quincaillerie est née grâce à toutes ces personnes-là. Ce n’est pas nous qui sommes arrivés en disant « on va créer un lieu culturel dans un petit village rural ». C’est parce qu’il y a eu ces rencontres que l’on s’est installé. Ça correspondait au moment où on avait besoin d’un lieu pour continuer à développer ces rencontres-là. On avait envie d’un lieu où chacun en rentrant se sente comme chez soi.

Lorsque le spectacle dure une heure les gens restent trois heures. On met les chaises sur le coté et on propose thé café gâteaux. Le spectacle, la monstration artistique est le centre de quelque chose mais pas une fin en soi. On ne vient pas voir un spectacle et point final, et on ne sort pas seul avec ça. Les artistes restent, tout le monde est dans la même pièce.

On est une petite équipe associative, avec un permanent qui fait le travail de trois permanents. On se pose la question au quotidien : pourquoi on fait ça ? On est certainement beaucoup à se poser cette question : pourquoi on a envie de montrer du théâtre, des spectacles, de la musique ? Honnêtement on n’a pas la réponse. Simplement ce qui nous tient debout, c’est que même crevés, lorsque l’on rentre après une journée de boulot dans la Quincaillerie et qu’elle est pleine, on sait ce qui nous tient. Il reste essentiel que le lieu soit ouvert, que se soit un espace où l’on a envie d’entrer pour découvrir plein de choses différentes, et pour se découvrir les uns les autres... C’est merveilleux !

Table ronde II

Comment accompagner ces lieux-projets ?

Claude Renard, Institut des Villes, Paris :

Les intervenants de cet après-midi sont des professionnels et acteurs engagés : représentants d’institutions, d’associations, de friches... Le but étant de définir quels types d’appuis peuvent être utiles pour le développement de ces espaces-projets et plus précisément ce qui peut être apporté aux porteurs de projets sur la région.

Présentation des intervenants :

Hugo Montet, Friche RVI, Lyon
Il abordera les questions de sécurité pour les gens qui rentrent dans le lieu et les artistes qui travaillent dans le lieu, en partant de son expérience.

Nicolas Fily, directeur de L’autre idée, Rennes

Rôle de conseiller, accompagnateur et acteur de ces fameux Dispositif Local d’Accompagnement (DLA). Il nous expliquera la terminologie des DLA et les raisons de leur existence, comme l’intérêt qu’ils peuvent avoir auprès des opérateurs.

Anne Christine Micheu, chargée de mission à la DRAC Midi Pyrénées, correspondante chargée de mission sur Toulouse qui était auparavant en Bretagne.

J’ai pu constaté ce midi à quel point elle avait bonne réputation en discutant avec vous. Elle va témoigner de l’appui que peut représenter l’institution à travers la présentation d’une expérience précise "Mix’arts myris" et expliquer comment on arrive à faire bouger les choses.

Je suis la "rescapée" d’une mission voulue par le Ministère de la culture, plus particulièrement par le Secrétariat d’Etat à la décentralisation culturelle de Michel Duffour. Elle est également le fait d’une interministérialité de projets qui avait conduit d’une part à la commande de l’étude de Fabrice Lextrait, d’autre part à une mission qui continue à faciliter le travail des opérateurs, des élus, négocié avec les services de l’état. L’ambition de l’époque était de commencer une nouvelle période de politiques publiques.

Il avait été souhaité que nous puissions être placés dans un lieu qui s’appelle l’Institut des villes (GIP) dont les fondateurs sont : 6 ministères , 6 grandes associations d’élus urbains, la Caisse des Dépôts et Consignations et l’union nationale des HLM. L’Institut des Villes est présidé par le Maire de Rennes, Edmond Hervé. Les aléas administratifs font que je suis restée au sein de l’Institut des Villes pour porter cette mission sur les Nouveaux Territoires de l’Art. Il n’y a donc plus qu’une personne sur cette mission : mieux vaut une que personne. Les élus ont exprimé le besoin de continuer à avoir une réflexion sur ce sujet. J’ai essayé de maintenir un fil fragile entre élus, institutions et porteurs de projets.

Alors que se passe-t-il aujourd’hui sur le terrain ? Où en est la mission en question ?

Objectifs de la mission :

1. Prolonger l’interministérialité de projets qui avait permis une grande rencontre des lieux à Marseille en février 2002. A cette occasion, se sont réunis plus de 1000 acteurs qui ont porté des paroles sur le sens de leur action.

Je ne reviendrai pas sur le sens, car je suis tout à fait en affinité avec les discours du matin de Fazette et de René Lafite.

Ces paroles (artistes, élus, philosophes...) de gens qui étaient à cette rencontre ont été recueillies et réécrites pour faciliter la lecture. Une édition du recueil va sortir en juin « Nouveaux territoires de l’art » éditions Sujet Objet. Ce n’est absolument pas un label. Cette publication témoigne de la diversité des expériences.

On espère le faire circuler par le biais de la Ville de Rennes (on va essayer de le faire circuler partout en Bretagne), d’Artfactories, d’autres lieux, pour faire savoir sa sortie et faire circuler ce livre. J’espère que vous y trouverez matière à réfléchir. Dans ces textes, rien est étranger aux débats de ce matin. Ce livre peut alimenter tout ça, complexifie la réflexion, permet une filiation, facilite l’échange.

La complexité, l’analyse et l’échange sont salvateurs. Les difficultés qui se posent et l’originalité des réponses trouvées créent de l’innovation... Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas trouver des solutions pour travailler dans de meilleures conditions.

2. Accompagner les partenaires dans leur diversité

3. Mutualiser les savoir-faire

C’est pourquoi je remercie ceux qui ont pris l’initiative de cette rencontre : pour moi ce genre de rencontres est essentiel, c’est typiquement ce qu’il faut faire pour avancer. Que chacun d’entre vous parle des difficultés et des résistances rencontrées sur le terrain, permet de faire avancer d’autres lieux dans d’autres régions. Il me paraît nécessaire de se mettre en réseau et de mutualiser ces expériences singulières d’outils qui sont en train de se construire.

J’ai été confirmée en janvier 2003, après des discussions nombreuses sur la reconduction ou non de ma mission. Je me suis donc retrouvée seule, je ne pouvais pas évidemment remplir la mission d’une équipe de 6 personnes. J’ai alors choisi de faire des propositions au niveau national sur une quinzaine de lieux, sélectionnés en fonction des diverses facilités et difficultés qu’ils rencontraient. D’ailleurs les deux personnes présentées ici de Toulouse et de Lyon sont parmi les sites qu’on avait défini comme lieux d’observation.

Pour laisser place au débat resté en route, je vais lire quelques-unes des réflexions et des préconisations que j’ai ressorties de mes observations. Comme vous le savez, quand on travaille dans une administration comme le Ministère on est obligé de faire des notes de synthèse d’une demi page ou d’une page, ce qui est extrêmement frustrant : il est difficile en effet de synthétiser tout un vécu de projet comme cela. Mais ça a en effet un intérêt pour la communication et puis je m’aperçois au fil du temps que ça peut quelques fois faire avancer les choses !

Je voulais aussi dire une phrase de Jean-Marie Lot, qui était le directeur de la Maison de la Culture d’Amiens. C’était déjà une sorte de « nouveau territoire » des années 80. Il accompagnait des projets pas encore tamponnés par le Ministère : il disait « le projet est une piste d’envol et pas le plan d’une machine à voler ». Je souhaiterais que les institutions entendent bien qu’il est en effet plus facile de donner les plans d’une machine à voler que de construire une piste d’envol et que c’est pourtant tout l’enjeu. Ici, on est avec des gens qui construisent des pistes d’envols pour des projets dont on ne sait pas ce qu’ils vont devenir. Il faut que les institutions qu’elles soient représentantes de l’Etat ou des collectivités locales soient capables de prendre le risque d’accompagner ces pistes nécessaires à créer des objets inconnus mais au combien nécessaires à la transformation de la société.

Alors voilà les préconisations que j’ai relevées :

L’égalité des concertations et des délibérations est indispensable à l’échelle territoriale entre les collectivités locales, les entreprises culturelles artistiques et la population. Ces espaces ne se mettent pas en place « comme ça », et pour animer ces espaces publics de débats il est nécessaire de trouver dans un sens plus coopératif, un chef de file apte à animer ce nouveau type de comité de pilotage en respectant et encourageant la singularité de chaque projet. Ces lieux sont financés par différents ministères : ils développent des projets qui touchent à la fois l’urbain, le culturel, l’économique, le domaine social... Je pense qu’il est nécessaire de créer un chef de file de l’Etat réellement représentant de la transversalité de ces projets et qui puissent représenter les apports potentiels de chacun des partenaires sectoriels. Ces espaces de débats sont nécessaires car justement ce sont des éléments de développement social, économique, culturel. Il est nécessaire de mettre en cohérence ces partenaires et leurs dispositifs. Ça ne se fera pas par magie : l’Etat doit jouer un rôle de référent pour aboutir à une solution intéressante. Certaines initiatives sont déjà encourageantes comme on le verra avec Anne-Christine sur Toulouse, où la concertation a permis d’avancer. Je prêche donc pour la création d’un comité de pilotage dans lequel l’ensemble des partenaires qui pourront les accompagner, les financer, apporter leurs appuis puissent être réuni.

Dans ce type d’espaces peut se négocier un cahier des charges partagé par l’ensemble des opérateurs, comme la mise en place des outils d’une évaluation partagée sur les modalités selon lesquelles se développent leurs projets.

Pour mettre en pratique ces articulations indispensables, j’ai été récemment aux assises de la politique de la Ville puisque la politique de la Ville a dressé son bilan. Dans ce cadre, il y a eu un débat important sur la nécessité (qui venait de la salle) d’articuler rénovation urbaine et cohésion sociale. Comme par hasard à ces assises récentes, il n’a pas été question de la culture. Pourtant une partie de ces projets que l’on connaît sont nés avec l’appui de cette politique dans les périphéries, dans les centres mais aussi les périphéries.

Aujourd’hui cette absence de la dimension culturelle dans le débat sur les assises de la Ville est dangereux, contradictoire avec la volonté d’articuler les choses. On doit montrer que la culture a toute sa place dans cette politique de la ville comme dans la politique des campagnes.

Au-delà de cette reconnaissance, il faut sortir des dispositifs... ces mots sont très pesés par quelqu’un qui a fait des rapports qui s’appelle George Cavalier... il parle de « dispositifs sectoriels éphémères ». C’est très pesé parce que vous avez tous évoqué ce genre de dispositifs, des choses auxquels on se rattache pour monter ces projets et zou... ça s’en va et un autre interlocuteur arrive, qui ne prend pas en charge les mêmes publics, les mêmes actions. On court après... et tout est à recommencer ! Alors dans les ministères actuellement, on a besoin d’être délinquant pour parvenir à faire rentrer les projets dans les dispositifs, sinon les choses ne peuvent pas se faire. Il est nécessaire de sortir de cela et même pourquoi pas de la notion de dispositif pour accompagner chaque projet individuellement dans leur singularité et leur intégralité. Mais déjà, il faut commencer par sortir de ces "dispositifs éphémères".

Il faut reconnaître les compétences de "développeurs urbains" de ces espaces-là. Ces lieux, quand ils arrivent à résister aux difficultés qui leur sont faites dans leur implantation, ils représentent des marges innovantes et anticipatrices du développement local !

Aujourd’hui, dans un certain nombre de lieux que je côtoie, une des difficultés est de les placer au bon endroit pour les aides à la réhabilitation dans leurs phases d’investissement. Le bon endroit est leur place dans la maîtrise d’ouvrage, qu’ils participent à la maîtrise d’œuvre au côté des élus ou qu’ils la mènent en propre. Certains lieux ont réussi à obtenir ça. La difficulté juridique a été dépassée dans certains lieux.

De manière plus générale, il faut que les lieux ressources apportent des outils, des références. Il faut que ce type de structure puisse continuer à travailler ! Artfactories, par exemple, a su, au niveau national et international, apporter des outils de références. Il me semble essentiel de rappeler d’ailleurs que l’on ne serait pas là si Artfactories n’avait pas été là en préparation et en lien en amont.

Il faut travailler à la formation des acteurs. Il faut éviter les formations séparées. On avait, par exemple, initié dans cette région en 2002, avec la présence du DRAC Adjoint, une formation d’acteurs culturels, d’élus, de conseillers d’administration sur la notion de démocratie culturelle.

On peut retrouver un compte-rendu sur le site de la politique de la ville. Cette formation de l’observatoire des politiques culturelles a duré deux jours, elle a permis d’échanger sur des questions essentielles liées à la transversalité.

Nécessité de concertation des acteurs : on est toujours dans cette nécessité de travailler dans la transversalité. Il ne s’agit pas de la dire mais de la faire, avec comme on l’a évoqué un référent pour l’ensemble de votre projet.

Aujourd’hui, c’est un des premiers états des lieux collectifs. J’espère qu’on en aura d’autres qui se feront de cette manière-là. C’est un des très beaux exemples pour avancer là-dessus.

Je voulais rappeler que pour moi, le rapport de Fabrice Lextrait, comme la mission qui m’a été confiée en 2002, ne sont pas des testaments. René Char disait « notre héritage n’est précédé d’aucun testament ». Cette réflexion est à alimenter collectivement. Je suis un des acteurs qui veut faire avancer cela. Cette rencontre me permet de rencontrer de nouveaux acteurs et me permettra aussi de faire avancer la réflexion.

Citation d’une phrase qui correspond à mon état d’esprit du moment : « Comme la vie est lente et comme l’espérance est violente ». Apollinaire J’ai l’impression qu’on est un peu tous dans cette situation...

Hugo Montet, Friche RVI, Lyon

Je vais vous parler d’éléments techniques et stratégiques, à savoir comment choisir un lieu ? uu en tout cas, comment faire avancer un projet en prenant en compte les dimensions de sécurité et les normes associées ?

Les normes de sécurité ont tendance en général à contraindre le projet, et en même temps elles le supportent puisqu’elles donnent la possibilité d’une activité économique. Et si ces normes existent c’est aussi pour le bien des équipes qui travaillent car elles évitent aussi les accidents comme par exemple des charpentes qui s’effondrent ou des choses de cet ordre...

L’activité dans les friches n’est pas forcément dangereuse, pas plus que ne l’était le bâtiment dans son ancienne fonctionnalité industrielle ou agricole (hangar agricole, usine...). N’importe qui est à même de choisir le lieu, c’est-à-dire que l’on peut faire un petit diagnostic à l’œil. Il y a une multiplicité de lieux donc autant choisir ceux qui sont le plus facilement accessibles, aménageables, qui cadrent le plus avec l’activité que l’on souhaite développer.

Je vais commencer par situer le contexte : Je fais partie de la Friche RVI, une friche de 35 000 m2 au centre de Lyon, ancienne usine de véhicules industriels. Ce sont des immenses hangars. C’est une configuration classique avec des sheds en dents de scies (logo d’Artfactories) qui date du début du siècle, et qui a des propriétés intéressantes en terme de sécurité. Ce qui est intéressant au niveau du mode de fonctionnement à RVI c’est que cette friche culturelle est autogérée (entre 130 et 150 artistes). Il n’y a pas de permanents, pas de salariés mais un certain nombre d’élus annuels (système d’élections internes) qui se chargent de l’administration, de la gestion et des différents éléments techniques. Je m’occupe de la sécurité dans le lieu. Donc un certain nombre d’acteurs (comme moi) apprennent sur le tas, au fur et à mesure comment ouvrir un festival au public, comment éviter les risques incendies. D’ailleurs peu de formations existent dans ce domaine. La mise en œuvre de la première partie de la sécurité est assez simple.

Sur les questions techniques, il est nécessaire de faire le tour des grandes constituantes des éléments du bâti pour savoir s’il est intéressant à réinvestir ou pas. On peut le voir en le visitant, en quelques heures, il faut alors repérer les matériaux utilisés, l’état de la charpente et la circulation possible à l’intérieur de l’espace

A propos des Matériaux, les lieux « vieux » sont souvent gages de qualité. Après la seconde guerre mondiale, il y a eu une rationalisation des matériaux, donc une diminution de la taille des charpentes pour économiser des matières premières. Avant la seconde guerre, les structures sont plus robustes, et d’ailleurs elles sont encore là pour un certain temps.

Parmi les nouveaux matériaux qui se sont beaucoup développés après 1945, le béton armé est le meilleur gage de solidité pour la structure. Il est solide, cohérent et ne bouge pas trop.

Après viennent les structures métalliques, on retrouve ça partout en France, ce type de croisillons. Enormément d’usines sont construites sur un système modulaire, c’est à dire qu’une partie de l’usine peut s’effondrer sans endommager les autres.

Dans la construction industrielle notamment on trouve des systèmes modulaires. Par exemple, les croisillons avec piliers pour RVI : les dimensions du système modulaire sont de 12 mètres par 12 m, ce qui est un gage de qualité car la charpente est intégralement tenue par ça. Ce qui veut dire aussi que s’il y a une faiblesse quelque part et que l’on est dans un espace de type modulaire, on peut invalider juste une zone.

Par contre dans un bâtiment de type hangar, si un angle est fléchi ou tordu, il faut faire attention, car ça peut remettre en question toute la structure.

Ce qui est Important dans cette notion de structure, c’est que si la structure est saine on peut y travailler et on peut engager des études pour pouvoir accueillir du public sous certaines conditions.

Par contre, s’il existe un problème de structure, je déconseille de vous intéresser à cette partie car ça veut dire des investissements lourds.

Pour l’accueil du public, cette notion de charpente est essentielle puisque un des premiers tests de la commission de sécurité c’est le test de résistance à froid du bâtiment. Il s’agit de montrer que, en cas de neige, le bâtiment ne va pas s’effondrer. L’étude coûte assez chère, mais elle peut être engagée si les conditions décrites précédemment sont remplies.

Le deuxième point qui est essentiel pour les questions d’accueil du public, c’est la question de la circulation et des différences de sécurité. Si vous êtes dans des grandes structures, et dans le cas d’un accueil public, il ne faut pas être éloigné de plus de 30 m des sorties de secours. Les espaces industriels comme les bâtiments en zone rurale sont très bien aménagés pour ça. Comme on le voit ici, des grands portails permettent l’accès facile aux véhicules de secours et permet une évacuation importante. Ils permettent aussi des jauges plus intéressantes.

La question de la dégradation est aussi un point important : Attention aux fuites d’eau et aux infiltrations. Surtout pour un espace qui fuit abondamment lorsqu’il y a de la pluie, et surtout s’il y a de la maçonnerie de type pierre, brique, moellon. Cette fragilisation peut amener à condamner une zone.

Enfin la question de l’électricité qui est souvent problématique : Comment avoir un aménagement électrique à moindre coût pour que ça respecte la sécurité des personnes et les normes de sécurité qui sont complexes ? A RVI, on s’est considéré comme un chantier permanent. Le système électrique n’est pas pérenne, fixe, mais avec des câbles qu’on peut retrouver sur sur les dispositifs de concerts avec des boîtiers sécurisés. RVI est une structure mouvante, avec un turn-over important, des changements d’équipe... ce qui correspond à cette idée de chantier permanent. Si les câbles sont fixes, système pérenne, le changement nécessite de couper, raccorder... C’est compliqué, Lorsque le matériel est d’ores et déjà bon pour ce type d’installations ponctuelles, le cadre s’adapte, pas besoin d’être électricien et d’avoir une accréditation pour mettre ce système en place. Mais c’est toujours utile de faire appel à quelqu’un pour conseiller sur la mise en place, superviser le circuit.

Il y a également la question des matériaux, Quand vous aménagez, il faut utiliser soit des matériaux ignifugés (qui résistent un certain temps à l’incendie) ou qui ne brûlent pas (métal/ pierre/ placoplâtre..). Si possible ne pas utiliser de bois non traité. Dans le cas contraire, cela nécessite des coûts très importants pour ignifuger, traiter les matériaux. Bien sûr il faut proscrire papier et tissus.

Si cette première évaluation n’a pas été faite, on est en général peu crédible par rapport aux élus locaux et c’est assez complexe de rentrer dans une situation de confiance. On sait qu’en début de projet, on ne peut pas respecter les normes, on est donc obligé d’avoir un engagement des élus qui sont responsables.

Du moment que le projet est connu du maire, il y a également responsabilité partagée avec les élus locaux. Il y a alors un jeu qui s’instaure pour déterminer comment les élus locaux peuvent ne plus être inquiétés par ces questions là et comment les services techniques interviennent pour aider le porteur de projet ? Les services techniques sont très occupés donc il faut être capable de venir avec un certain nombre d’arguments, et de leur mâcher le travail.

D’autres acteurs en présence, comme les experts et commissions de sécurité, ou les cabinets de contrôle (Veritas, Socotec..) qui sont amenés à intervenir si le projet de réhabilitation est coûteux et aidé par des financements publics. Ils valident notamment les questions de charpente, de sécurité... Les experts se déplacent gratuitement, en tout cas les premières fois. Ce sont des personnes relativement passionnées. Ils peuvent aider à monter les dossiers avec nous. Ensuite ils en parlent aux services technique qui en parlent aux élus qui autorisent alors le passage en commission de sécurité. Cela permet l’ouverture au public.

Nicolas Fily, L’Autre Idée, Rennes

Je suis responsable d’une association, L’Autre Idée, qui intervient dans le cadre des Dispositifs Locaux d’Accompagnement (DLA).

Ce dispositif a été imaginé sous Jospin, mis en place sous Raffarin et suivi sans doute par Villeppin. En tous cas, cela prouve qu’il n’y pas de couleurs politiques pour ce dispositif.

Cette aide est prise en charge par l’Etat, la Caisse des Dépôts et Consignations, et par le FSE. Le dispositif est assuré jusqu’en 2008.

95 DLA sont mis en place en France. Chacun avec leurs particularités au niveau du découpage sur le territoire, en général la gestion se fait au niveau du département.

En Ille et Vilaine, pour le Pays de Rennes, le DLA est géré par le CODESPA. Pour le reste du département, le DLA est géré par Bretagne Développement Initiative (BDI) Cette même structure (BDI) gère les DLA pour le Morbihan, les Côtes d’Armor, le Nord Finistère. Le Sud Finistère étant géré par l’ALEF (Association Locale Emploi Formation).

Je donne ces renseignements pour vous permettre de les contacter si vous souhaitez bénéficier éventuellement d’un accompagnement.

La procédure des DLA :

Vous avez un coup de fil à passer à la structure opératrice des DLA (donc selon votre région d’implantation). On vous propose un entretien avec un opérateur qui fait un diagnostic de vos besoins. Vous devez lui faire une présentation de la problématique de pérennisation et de consolidation de l’activité... Le programme est mis en place dans un esprit du type « utilité sociale ». L’opérateur présente votre demande à un comité d’appui qui décide ou pas de vous soutenir et de mettre à disposition un expert (accompagnateur, consultant...). Quelqu’un est alors recruté pour solutionner un certain nombre de problèmes : identification, définition du projet, ou mise en oeuvre (communication, gestion administrative, financière, recherche de fonds...).

Ce dispositif est installé depuis septembre 2002 en Bretagne. Avec « L’Autre Idée », on intervient comme prestataires (accompagnateurs consultants) auprès des structures culturelles. Il y a de nombreux autres opérateurs sur la région. Nous ne sommes pas là pour faire notre publicité particulière puisque les opérateurs des DLA mettent en concurrence les structures prestataires.

Le comité d’appui est animé par un opérateur (BDI, CODESPA, ALEF...). Le dispositif est piloté par la DDTEFP associé à d’autres représentants de l’état (jeunesse et sports...) et les financeurs. Ces derniers vont évoluer dans le temps : on imagine que les collectivités (au vu de leur intérêt progressif pour ces questions) vont apporter des fonds complémentaires.

Cet appui est plus général que le seul secteur culturel : il concerne les acteurs de l’environnement, du sport, l’ensemble des porteurs de projet qui justifient d’une utilité sociale et qui sont créateurs d’emplois. Eventuellement, ces aides peuvent concerner les SCOOP. Ici dans la salle, un certain nombre de structures ont pu bénéficier de cet accompagnement (Les Moyens du Bord, La Grande Boutique, le Jardin Moderne, Les Ateliers du vent). Je pense que c’est intéressant, ça renforce la capacité de développement de la structure.

A quel stade interviennent les DLA : Pérennisation et développement du projet ? Création de projets ? Au début, ils ont été mis en place dans le but d’accompagner la pérennisation des emploi jeunes. Ensuite ça a évolué vers la consolidation d’activités à condition qu’il y est au moins un emploi dans la structure, et maintenant ça a tendance à s’assouplir avec un appui aux projets en cours de création qui ont pour objectif la création d’emploi.

Il ne s’agit pas d’une étude pour juger du travail mais d’un soutient, d’une aide et d’une analyse de la structure.

Opale est la structure ressource du CNAR, qui est relais par rapport aux opérateurs des DLA pour ce qui concerne les projets culturels. Luc de Larminat le directeur d’Opale est présent ici. Dans le cadre de cette mission, Opale met aussi en ligne des fiches pratiques (clarification des nouveaux types de contrats aidés, présentation d’un secteur particulier...).

Vous trouverez les informations sur le site www.culture-proximite.org

Au niveau régional, on peut trouver des informations sur www.cres-bretagne.org

J’aimerais maintenant témoigner de notre expérience par rapport aux associations et aux projets qu’on a pu accompagner depuis 3 ans (60 associations individuelles sur une douzaine de départements et une quarantaine en accompagnement collectif).

J’avais donc envie d’échanger avec vous autour de cette expérience qui m’a amené à faire un constat autour de 6 points :

1. La notion d’évaluation de projets On considère qu’il y a un défi partagé avec les élus sur cette notion d’évaluation. Les lieux réunis ici sont beaucoup plus à même d’évaluer leurs projets qu’ils ne le pensent. Apprendre à évaluer de manière formative et constructive, car généralement l’évaluation est perçue comme une sanction. Les structures ici présentes sont plus à l’aise là-dessus, en tous cas plus à l’aise que les projets historiquement implantés, plus à l’aise aussi que les projets portés par les institutions elles-mêmes. Les acteurs culturels et les institutions culturelles auraient donc tout intérêt à se regrouper là-dessus.

2. L’enjeu de la formation professionnelle On rencontre souvent des difficultés à renforcer les compétences et savoir-faire pour plein de raisons. Il est important que les acteurs culturels puissent se saisir de ça de manière suffisamment sérieuse pour renforcer la capacité de gestion de leur projet. Cette réflexion doit être menée de façon régionale avec les institutions.

3. La question de la représentation du secteur et des acteurs

et là c’est relativement dramatique puisque dans la culture on arrive pas à le faire : difficulté à se fédérer et à représenter autre chose qu’un discours... et il faut absolument qu’on s’affranchisse de ça, car en dehors des financements de la culture, il existe beaucoup d’autres sources de financement, sur d’autres lignes liées à l’emploi, l’économie, l’activité... des lignes qui permettent de consolider l’emploi, l’activité et donc de pérenniser les projets artistiques.

4. La prise en compte de l’information et de l’accompagnement

Même s’il est souvent difficile de la trouver, l’info est là tout comme les dispositifs d’accompagnement. Il est nécessaire que les acteurs prennent conscience de cette information et de ces dispositifs d’accompagnement pour affronter une réalité : la non-exclusivité des financements publics de la filière culture. Les financements ne viennent pas que des services culture (Conseil général, Conseil régional, DRAC), et les acteurs culturels, les nouveaux lieux auront du mal à consolider leurs activités s’ils ne s’emparent pas d’autres financeurs potentiels. On voit au quotidien des projets mourir. Il faut alors interpeller les acteurs de la région, de l’Etat, les interlocuteurs habituels pour avoir accès à ça, à ces autres types d’aide. On sait combien les acteurs culturels ont parfois des difficultés à trouver ces possibilités de financement et c’est aux acteurs publics de faire circuler l’information.

5. La mutualisation

On a fait une grille avec trois secteurs :
- procéder à la recherche collective de moyens,
- avoir une représentation commune de nos projets, entreprises, actions et donc de notre secteur,
- avoir une gestion partagée des outils et savoir-faire.

6. Le rôle et la place de l’Etat

On le constate : c’est une des questions centrales. Surtout pour ce qui concerne la Drac : incompréhension des lieux et des nouveaux projets qui se développent sur le territoire. On retrouve des témoignages d’incompréhension notamment autour de la notion de processus de création plus que celle de production finie... Il y a des attentes par rapport aux actions de médiation portées par l’Etat.

Manque certain de visibilité : quelle est la politique de l’Etat au niveau de la région ? Quelle est la capacité de l’Etat à accompagner la mutation du secteur et des acteurs ? On est au cœur de cette mutation qui se situe autour de l’action culturelle, on sent même que l’action culturelle est déjà une notion connotée et est en train de changer.

Nous évoluons davantage vers une nécessité d’accompagnement plus que dans une confrontation de logiques issues d’une histoire passionnante mais en évolution.

Anne-Christine Micheu, DRAC Midi Pyrénées, Toulouse

Merci pour l’accueil. Ce qui est relevé ici se retrouve un peu partout.

Je vais donc parler d’un collectif, qui a 10 ans aujourd’hui et qui s’appelle Myx’Arts Myris

Comment s’est-il constitué ? de façon assez classique puisque dans l’agglomération toulousaine, qui représente un territoire énorme, il n’y a pratiquement pas d’espaces de travail pour les artistes quels qu’ils soient, amateurs ou pas.

Il y a donc une pénurie croissante de lieux avec une démographie galopante due à l’absorption sur l’agglomération de la population régionale. Ce collectif répondait à la carence d’outils de travail : il a développé des nouvelles pratiques, notamment autour de l’inter-pluridisciplinaire, il a manifesté le souhait de s’adresser à de nouveaux publics qui ne fréquentait pas les institutions et il s’est positionné en dehors de la question de la valeur de l’art.

Sorte de Squatt itinérant, ils ont occupé en 2001, juste avant les élections, l’ancienne préfecture, 8000 m2 sur 5 étages. Des premières actions, un grand succès populaire, mais pas un grand succès avec le propriétaire qui a fait une demande d’expulsion au préfet. Or à 3 mois des élections une expulsion n’aurait pas forcément été bienvenue.

Donc un premier protocole s’est mis en place entre la Ville de Toulouse, le Conseil Général, le Conseil Régional et la préfecture avec une volonté collective de reloger ce projet. Et à partir de là, la ville de Toulouse a proposé des sites et la préfecture a suivi.

A ce moment-là sort le Rapport Lextrait qui pointe cette initiative comme une des plus importantes sur le territoire national en soulignant non seulement la dimension d’expérimentation artistique d’un côté mais aussi un lieu original d’insertion d’artistes et de publics en précarité.

Donc à partir de là, il commence à y avoir une double lecture du projet, ce qui permet aux collectivités de commencer à subventionner le collectif.

Arrive 2004, un peu avant les élections, et une visite de l’ancien ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, qui dit en gros au préfet "un squatt est un squatt, on va vous nettoyer ça".

Donc ordre d’expulsion et la ville de Toulouse marque une volonté politique forte en opposant son refus d’expulser le collectif, alors que tout le monde était en campagne, avec un discours sécuritaire, alors que le lieu avait une mauvaise image sur une partie de l’électorat dans la mesure où ça n’est pas un lieu insonorisé, avec des musiques électroniques qui causent quelques nuisances, et en plus situé dans un quartier de Toulouse équivalent au 16ème arrdt de Paris.

A partir de là, l’association a redoublé d’initiatives citoyennes pour mobiliser une bonne logique populaire et une bonne logique médiatique, ce qui a amené la ville de Toulouse à débattre entre une logique sécuritaire et une volonté de soutien à l’émergence et à l’action culturelle. Enfin le Maire a tranché et la ville est fermement intervenue auprès du préfet pour que l’expulsion n’ait pas lieu et qu’on travaille sur une construction avec pour mot clé "la sortie par le haut".

A partir de là le préfet a appelé la Drac et on a travaillé à la mise en place d’un comité de pilotage avec la Région, la Ville, la DRAC et le Conseil Général, une équipe de travail qui avait déjà travaillé sur d’autres dossiers, ce qui a facilité les choses.

La méthode appliquée a été tout d’abord de rechercher un lieu, or l’après-AZF a réduit la possibilité de trouver des lieux en état, toutes les tentatives qui avaient été proposées n’étaient pas adaptées au projet. Il y a eu donc une activation de recherches et l’association en a trouvé un qui a obtenu l’aval des partenaires publics.

Le préfet souhaitait un accord des partenaires publiques avant la signature du contrat et on a donc travaillé sur la base d’une convention culturelle dans laquelle on a essayé de définir le projet, de mettre en avant des valeurs, de donner des principes d’évaluation, définition des missions, des objectifs, sur les questions artistiques mais aussi de rapport aux populations, au quartier, et aussi des questions d’insertion et d’accompagnement artistique.

Cette première base de travail a permis à chaque élu d’aller dans sa collectivité et de renforcer le document. Mais suite à quelques critiques, "une convention trop intellectuelle, avec trop d’idées", on a commencé à dégraisser, et on a confronté cette convention avec la réalité du lieu.

On est donc arrivé à un principe d’accompagnement, avec une première convention sur un projet de relocalisation et d’accompagnement du comité de pilotage pour réimplanter le projet, avec au bout d’un an une nouvelle convention d’objectifs. On est donc parti là-dessus sauf qu’il y a eu x allers-retours, dans les réunions les acteurs changeaient du tout au tout, avec des réflexions qui tuent, car c’est quand même un sujet particulièrement instrumentalisé dans les champs politique et médiatique.

(...) un bail locatif a été signé entre l’agglomération et le propriétaire, ainsi qu’une convention de mise à disposition entre l’agglomération et l’association, une convention culture entre les quatre partenaires publics et l’association et un protocole entre les quatre partenaires publics qui contribuent à part égale au paiement du loyer et une aide de 120.000 euros en gestion déléguée. L’association reçoit de l’agglomération une délégation de maîtrise d’œuvre et maîtrise d’ouvrage.

Il a été entendu que le projet restait fidèle à lui-même, sachant que lorsque l’on commence à prendre en compte un certain nombre de paramètres, et notamment les normes de sécurité, on a tendance à vouloir construire une scène nationale. Et c’est une tendance naturelle. Plus on fait de la norme, plus on se ça rassure, plus ça coûte cher, et plus on fait de l’institution, et moins les porteurs de projet se retrouvent dans leur cheminement.

Débat avec la salle

Claude Renard

Le temps n’est pas le même pour tous... Edmond Hervé s’intéresse au temps (grand chantier de réflexion en cours) Le temps vécus par les artistes : temps différents....

Anne-Christine Micheu

Nous sommes dans le temps des militants. On cherche à mutualiser. Quand on y arrive ! Parce qu’il y a eu des militants dans les services. Il existe une convention mise en place par la ville de Lyon pour le soutien aux collectifs artistiques. Quand une ville ne veut pas, même si soutien des autres élus, c’est difficile Ex : du collectif des diables bleus à Nice. Les collectivités locales tentent des nouvelles manières de travailler. Ex : la Seine Saint-Denis qui tente la transversalité. Il ne faut pas chercher des financements que dans le domaine culturel. Il faut chercher des financements ailleurs : mais où les chercher ? Tout dépend de chaque projet : je pense par exemple à l’Europe.

Yuna Lebraz, L’Affaire Maritime, Douarnenez

On fait que ça des dossiers. Il faut de la trésorerie. Les dossiers européens c’est de la merde. On y passe des heures et on a rien au bout du compte. Quand est ce qu’on fait du culturel ? La fonction d’administration bouffe le temps des projets.

Nicolas Fily

Aux états généraux de la fête, on a dénoncé cette fonction d’administration qui bouffe le temps des projets. Mais cette fonction d’administration et de gestion, de toute façon c’est comme ça, faut le faire. Peut-être faut-il la partager entre plusieurs structures ? On peut réfléchir à la mutualisation. C’est vrai que certains crédits européens comme Le FSE ne sont pas accessible pour des structures toutes seules. Par contre dans d’autres secteurs, ils parviennent à lever des fonds collectivement. Dans le secteur social, ils ont des vrais soucis, des difficultés sur le terrain, et là aussi le temps est largement compté. Pourtant ils y arrivent. Enfin il existe des fonds européens plus faciles à obtenir comme le FSE micro-projet (mesure 10b) : il y a 6 commissions par an, c’est un dossier de 4 pages, c’est maximum 23 000 euros, temps d’intervention sur 6 mois jusqu’à trois ans. C’est valable au moins jusqu’à la fin de l’année.

Yuna Lebraz

Je suis emploi-jeune, ça fait 15 ans que je bosse, Jean-Christophe est en CEC. Les nouveaux emplois sont pour les moins de 30 ans et les plus de 45 ans !! On est sur des salaires qui ne sont pas imaginables, il n’y a même pas de professionnalisation dans le secteur de la culture, il n’y a pas de valorisation de nos professions. On va employer d’autres jeunes alors que nous sommes professionnels de la culture depuis des années ? Je ne comprends pas ce que veulent les collectivités.

Nicolas Fily

Il y a d’autres possibilités. Les services culturels ne sont pas là pour s’occuper de la question de l’emploi et de la formation. L’interlocuteur culture est un appui, il va nous aider à aller sur des fonds gérés par d’autres services : à eux de faire remonter. Les fonds culture ne sont pas extensifs, ils ont même tendance à diminuer.

Claude Renard

Les crédits Politique de la Ville sur les actions émergentes dans les quartiers ont baissé de 50 %. Il faut faire évoluer les modes de financements des projets culturels. Et pour cela, il y a en effet besoin d’une capacité d’expression collective. Pour avoir travaillé sur de nombreux sites, les acteurs sont très copains, se tapent dans le dos, mais pour se retrouver collectivement pour défendre leurs besoins, ils y vont en ordre dispersé et rentrent dans des critères sectoriels déjà établis. On reste enfermés dans ces dispositifs.

Des expertises collectives permettraient de faire avancer cette idée que la culture n’est pas la seule aujourd’hui à pouvoir financer et accompagner ce type de projets. On peut penser au Ministère de l’emploi et de la solidarité, le Ministère de l’Equipement, même pourquoi pas on parlait de sécurité tout a l’heure, auprès du Ministère de l’intérieur...

Tous doivent s’y mettre. Il est important que tous dialoguent. Mais il faut un interlocuteur unique pour ces interlocuteurs-là. Il y a pourtant des niches d’emplois de fonctionnaires qui pourraient apporter des compétences, on peut trouver des accompagnements dans les services de l’Etat qui pourraient être utiles.

Enfin pour rappeler la capacité d’expertise des acteurs du milieu artistique et culturel, on peut évoquer la lutte des intermittents. Si on peut dire aujourd’hui que ça a beaucoup évolué par rapport à ce qui avait été proposé dans le protocole, c’est grâce aux intermittents eux-mêmes,

Luis Ramirez, Résonance, Riantec

Dans la plupart des régions, ils vont créer environ 500 emplois tremplins cette année. Au niveau de la Région Bretagne, il n’y a que 100 emplois tremplin à gagner ! et très peu pour la culture ! La disproportion des moyens est tellement énorme. On est combien ici et combien d’emplois prévus ?

Nicolas Fily

Ça n’est pas un dispositif avec pour objectif central de soutenir la politique culturelle, c’est une opportunité, c’est un plus, s’il y en a 100 c’est déjà ça,. Il y a d’autres voies. Il faut aller au-delà des barrières de la culture.

Claude Renard

La prochaine table va apporter série de réponses très concrètes en terme de mutualisation. Le bouquin de Lextrait n’est pas seulement pluriel mais collectif, je crois qu’on a besoin de faire un travail collectif.

Yacine Mohknachi

Je suis désolé que Nicolas Fily tienne le même discours qu’il y a trois ans sur un problème de représentativité des acteurs culturels à un échelon régional, pour sortir justement de nos ghettos, de la sectorisation entre arts de la rue, musique, théâtre, danse... Depuis un peu plus d’un an, il a été missionné via l’association l’Autre Idée, par la DRAC et la Région notamment pour mettre en place une "étude diagnostic action" sur la formation et l’emploi dans le secteur culturel. J’ai eu le privilège d’entendre à mi-parcours, l’hiver dernier, une espèce de pré-diagnostic ou pré-bilan. Es-tu en mesure aujourd’hui d’apporter quelques pistes, des choses concrètes, fiables ? et qui ne soit pas seulement un discours qu’on pourrait assimiler à un discours purement politique pour dire "qu’il y a des solutions...vous les trouverez....cherchez bien !"

Enfin, j’aimerais dire à Claude Renard que concernant la capacité d’auto-expertise de leurs actions, jamais les intermittents, la coordination nationale n’a été écoutée. La preuve, c’est que l’avant-projet de loi présenté par la coordination avec le soutien de politiques de l’UMP et du PS n’est elle-même pas passée. Donc cette capacité d’expertise des acteurs n’est jamais écoutée par les pouvoirs publics.

Claude Renard Il me semble qu’un certain de nombres de pistes ont été données, Evidemment, en 3 ans il ne pouvait changer radicalement de discours puisque la situation n’a pas vraiment changé sur le plan des orientations. Pour mon expérience personnelle, effectivement ma mission NTA s’est vue réduire d’une équipe de six à une personne, alors qu’elle aurait pu mener ce travail de mutualisation, d’accompagnement, d’expertise,... c’est sûr que ça n’a pas fait avancer le schmilbick. Et c’est bien parce que vous avez décidé ici de faire cette expertise qu’on avance... Malgré tout, les choses bougent. On a mis en place un groupe interministériel autour des NTA. Et ce qui se passe ici sera pris en compte au niveau de ce groupe de réflexion.

Nicolas fily

Pour répondre sur l’étude, c’est un travail qui a été lancé fin 2003 et qui s’est terminé en mars 2005, de repérage d’acteurs, de formations... Le rapport a été rendu, je suis convaincu qu’il va être utilisé, communiqué. Ca demande un peu de temps, d’analyse politique, de négociation entre les services de l’Etat et de la Région, mais je pense que des solutions devraient apparaître au début de l’été, en tout cas on a proposé un certain nombre d’objectifs et une trentaine d’actions pour essayer d’avancer sur ce problème de la relation emploi-formation.

Table ronde III

Mise en réseau et mutualisation de moyens

Stéphane Corcoral, Collectif l’œil électrique éditions, Rennes

Cet atelier aborde donc deux thématiques : celle de la mutualisation de moyens et celle de la mise en réseau.

Le thème de la mutualisation a déjà beaucoup été abordé dans les précédentes tables rondes. Reste alors à approfondir : Quel intérêt à se mettre en réseau pour les structures représentées ici ? Quels choix de dimension de réseaux, local, régional ou même international ? Avec des interlocuteurs complémentaires ou entre structures équivalentes ?

La question de l’intérêt est essentielle sachant que l’on est dans des structures ou le temps est une denrée rare. Sachant que le temps passé à faire du réseau est du temps à prendre sur celui du temps de la mise en œuvre du projet.

Même question sur la mutualisation : on entend que ça, énormément employé depuis quelques temps mais... peut devenir un piège. Attention à ce que la mutualisation ne devienne pas une « carotte » ou une obligation. Parfois les politiques demandent des temps mutualisés sur les méthodes, l’emploi... ce qui apparaît quelquefois délicat. La mutualisation doit pouvoir résister l’épreuve de la réalité.

Les intervenants pourront peut-être apporter quelques éléments de réponses sur ces questions.

Christophe Popovics, Actes-if, Paris

L’intitulé d’Actes-if est « Réseau solidaire de lieux culturels franciliens »

C’est une très bonne transition avec la table ronde précédente puisque l’on va pouvoir parler concrètement de qu’est ce que ça veut dire de se mettre ensemble pour faire des choses, et en quoi ça peut servir nos projets ? Et tu disais est-ce que finalement on est pas en train de perdre son temps en faisant du réseau ? je pense que ce qui fait qu’Actes if fonctionne et se développe c’est qu’il apporte des services extrêmement concrets et utiles à ses adhérents.

D’abord sur cette notion de réseaux solidaires je tiens à dire qu’Actes-if est un réseau ce n’est pas un label, pas un cadre ou une sous-institution. C’est le regroupement de lieux culturels qui ont choisi ensemble des choses à mener, et la façon de les développer... ils les ont mis en œuvre ensemble.

Et à chaque fois que le réseau a pris une direction différente de la volonté des adhérents, il y a eu évidemment des retours. Il n’y a pas de pas de prises de décisions par quelques-uns, c’est quelque chose d’entièrement partagé.

Actes-If s’articule autour de plusieurs choses :
- des services aux adhérents
- un outil de réflexion sur les problématiques rencontrées : il permet de partager les difficultés et de partager des solutions empiriques "Moi j’ai trouvé cette solution, tu peux peut-être l’essayer" ces échanges aident de manière concrète.

En résumer le fonctionnement est basé sur principe mathématique bien connu du "1+1=4" : ensemble on peut faire plus que chacun individuellement. Il y a 16 adhérents plus 1 membre associé qui n’a pas de lieu mais semblait suffisamment proche de ce qu’on défend. Ce sont globalement des lieux dits intermédiaires ou atypiques d’île de France (c’est un réseau régional).

Comment ça fonctionne ? Comment on entre dans ce réseau ?

Les "critères" font peur... Pas de critères en tant que tel pour rentrer dans Actes-if. Fonctionne sur la base d’une charte et d’un règlement intérieur. La charte regroupe les grands objectifs de fonds de ce qui fondent notre réunion « pourquoi se fédère-t-on ensemble ?" » plutôt que de définir critères précis qui pourraient créer un effet d’exclusion ou un effet d’aubaine (je vais rentrer dans le moule pour correspondre ), on a préféré lister des points de convergence.

A l’exception de 4 points Fondamentaux, il n’y a pas nécessité d’exhaustivité pour les autres points. Pas d’éléments de définition unique : car on est bien conscients qu’on ne peut pas définir les lieux intermédiaires. Il existe autant de lieux que d’artistes ou d’équipes qui les dirigent.

Les 4 points fondamentaux sont :

- L’indépendance artistique (indépendant des tutelles : la direction n’est pas liée aux pouvoirs publics (pourtant certains lieux sont nés sous impulsion, volonté municipale) mais gérée par une association indépendante. Vigilance sur cette notion ;

- La pluridisciplinarité (certains peuvent avoir une dominante artistique, chacun d’entre nous développe des projets qui croisent différentes disciplines) ;

- Le soutien à l’émergence artistique : nous aidons les jeunes artistes en développement. Accompagnement de la prise de risque à cet endroit-là, avant qu’ils ne soient labellisés ou reconnus.

- Le rapport au territoire

Je ne veux pas singulariser Actes-If par rapport aux projets présentés ici ce matin

Comment en sommes nous arrivés à Actes-If ?

C’est une association 1901 fondée en 1996, qui fonctionne depuis 1997.

Réseau créé par 3 lieux de musiques actuelles avec objectif premier la professionnalisation : mieux connaître le fonctionnement de nos métiers pour mieux se former.

Aujourd’hui la configuration est de 6 lieux de musique, une dizaine d’autres disciplines. Le réseau s’est ouvert sur l’ensemble du territoire francilien.

3 salariés travaillent à Actes-If

Les financements d’Actes-If : 130.000 euros de budget au total dont :

- 2/3 de subventions Drac, Région, aides aux emplois-jeunes
- 1/3 de fonds propres

Les nouvelles actions mises en œuvres s’articulent autour de 5 grands axes :

1er axe- La professionnalisation

- Un service traitement de la paie dans le respect de la législation : Actes-If auto-subventionne ce service et propose cela à un coût raisonnable bien en dessous de ce qui se trouve dans le champ concurrentiel. Ce service très pratique est très utilisé par les adhérents.

- Sécurité des ERP : Actes-If finance des diagnostics sur l’état de la sécurité dans nos lieux : le but n’est pas d’être transmis à une commission de sécurité, mais permet à chaque lieu de savoir ou il en est : permet de savoir ce qu’il faut faire à très court terme, à moyen terme...et à plus long terme... Un tiers des lieux ont profité de ça l’année dernière.

- Formations : Actes-If sollicite des organismes professionnels de formation pour mettre en œuvres des formations adaptées aux demandes particulières qui s’expriment au sein du réseau. (tour de tables par mail / retours).

Les formations sont généralement gratuites pour les structures parce qu’elles sont financées par les fonds de formation professionnelle continue. Quand les formations ou les employeurs ne sont pas éligibles, Actes-If prend en charge 75% de la formation. Ce qui permet à la structure d’assumer son coût.

2ème axe : la mutualisation

Alors concrètement, on se met ensemble pour faire quoi ?

- pour imprimer des flyers : en se regroupant, on arrive à voir des coûts défiant toute concurrence. Pour les connaisseurs 5000 exemplaires recto-verso à 120 euros. Vous apprécierez !!

- vérification des extincteurs

- mutualisation des emplois : cet aspect n’est pas encore beaucoup développé. Mais nous venons de recruter un Webmaster au mois de janvier qui apporte ses compétences dans différents lieux adhérents sur les aspects nouvelles technologies. Ça pourrait se développer avec les relations presse..

- Communication : on édite un programme commun et on a mis en place un site Internet (programmation, actualité des lieux, centre de ressource...) : www.actesif.com

- Représentation des adhérents : on fait du lobbying en allant voir les institutions. On pèse d’avantage dans les débats politiques pour la reconnaissance de la singularité de ces lieux... Cet axe est beaucoup développé depuis 3 ans depuis la mise en cause des emplois jeunes comme celle du régime d’intermittents du spectacle.

3ème axe : mission d’observatoire

On a constaté qu’il était difficile d’obtenir des informations stables sur les modes de fonctionnement de nos lieux. Actes-if produit des outils d’analyse pour mieux connaître ces lieux. Par exemple on a mené dernièrement une enquête sur l’état de l’emploi dans nos lieux. Premier constat significatif : Emplois jeunes + intermittents = 97% de nos salariés. On ne se demande plus alors d’où vient la fragilisation de nos projets.

Prochainement, une étude sur « les publics » va être mise en place : sont-ils les mêmes que ceux des structures plus institutionnelles ? quels sont leurs âges ?... L’observatoire permet de faire remonter l’information des lieux.

4ème axe : solidarité et partage

Cet axe est fondateur, dans le sens ou c’est ce qui a fait le choix de se fédérer.

2 projets pour illustrer cet axe : Depuis 2004, Actes-If a choisi de coproduire des événements artistiques qui regroupent au moins 3 adhérents. On cherchait à échanger des choses sur le fond, donc sur l’artistique. On a essayé un festival. On a choisi cette formule pour le moment. Ce n’est pas un projet de diffusion en commun pour réduire des coûts ou....

C’est des lieux différents qui produisent ensemble un projet artistique partagé.

Actes-If peut attribuer sur ces projets environ 4000 euros.

Et tout juste créé le « fond de solidarité financière ». C’est une idée qui vient du regroupement autre(s)part (s) qui a commencé a travaillé de manière très approfondie sur ce projet avec la caisse solidaire Nord pas de calais. On a tous connu des passages difficiles en terme de trésorerie : subventions pas arrivées, voire pas notifiées alors que les projets sont en cours de mise en œuvre, sans attestation pour aller voir la banque, on n’est pas en très bonne position. On a choisi de mettre en place un système de garantie par le biais d’une caution, bloquée à la banque. Les adhérents peuvent emprunter une somme sans avoir besoin de notification.

Concrètement : on a créé un comité de pilotage constitué des gens des lieux qui examinent la demande au regard de ce qu’il connaissent de la structure.

Les critères sont surtout la nature de la demande qui concerne le manque de trésorerie, et si la demande est légitime et pas trop risquée. La banque garde évidemment un droit de veto, mais elle a tendance à être en confiance. On a mis en place un système complémentaire si la banque n’est pas d’accord avec le comité de pilotage, en trouvant que c’est trop risqué. C’est là qu’intervient la somme bloquée par Actes-if qui donne une garantie à la banque pour emprunter.

Dans quel ordre ça s’est fait ?

Histoire spécifique à Actes-If. Au départ le regroupement s’est fait sur la volonté de répondre à des questions très pratiques. Mais dans le fond, on se rend compte que l’éthique commune était importante, c’est gens ne se sont pas retrouvé par hasard. Mais ça c’est formalisé plus tard, au moment ou la Charte a été réécrite en 2000 (Antoine Beaufort initiateur avec le Bathyscaphe de ces rencontres a fortement contribué à sa réécriture). Les notions plus politiques sont arrivées plus tard. C’est aussi l’adversité qui fait que...entre remise en question du régime des intermittents, abandon du dispositif emplois jeunes, autant d’éléments de fragilisation... on s’est dit "profitons du fait d’être seize pour faire entendre notre voix plus fort".

La structuration de réseaux peut évidemment s’imaginer complètement différemment ailleurs.

Laurie Blazy, COUAC (Collectif d’Urgence d’Acteurs Culturels), Toulouse

Chaque territoire est en effet différent, il faut savoir créer les outils qui correspondent le mieux à leurs propres besoins. Le Collectif Urgence d’Acteurs Culturels de l’agglomération toulousaine, plus communément appelé COUAC est une association de type collégiale qui réunit une soixantaine d’acteurs culturels de ce territoire.

Le projet est né après les grèves de 1995, les grèves des intermittents, et les occupations de Mix’Arts Myris. Comme le disait Anne-Christine Micheu, Mix’arts c’est une grosse histoire à Toulouse. C’était 8000 m2, 300 artistes,... et le COUAC c’est à un moment donné un certain nombre d’acteurs très dispersés qui ont répondu à des mouvements de ce type pour se rencontrer, croiser leurs histoires, et petit à petit ils se sont organisés. Au départ contestataire, on a évolué pour devenir force de proposition et se faire entendre.

L’association fonctionne en collégial, c’est à dire que pour garder la diversité du collectif (on n’a pas de bureau ni de président), une collégiale de 13 personnes est élue par l’AG annuelle. Ca permet à des petites, moyennes et grosses structures d’être représentants de cette association auprès des acteurs culturels comme auprès des institutions.

Sur le projet de l’association, il y a une activité qui nous occupe aujourd’hui, c’est la redéfinition du rapport des institutions aux acteurs culturels. C’est aussi la redéfinition du rapport des acteurs culturels à l’institution. De cette structure de contestation, on est devenu au fur et à mesure un interlocuteur à part entière. Interlocuteur de la ville avec laquelle on organise des groupes de travail dans lesquels viennent les collectivités et l’Etat. L’idée utopique serait de construire une culture commune pour nous permettre d’appréhender les mêmes questionnements chacun de là où on est avec nos propres responsabilités.

Mais Toulouse connaît un déficit d’espaces de travail, de diffusion. L’agglomération de Toulouse ne possède pas de scène de musiques actuelles pour un bassin de population de 400.000 habitants, et la deuxième ville étudiante de France. Il existe par contre un réseau dense d’acteurs associatifs. Donc on est sur ce paradoxe depuis très longtemps à Toulouse. On a longtemps été sur une bagarre permanente.

Sur le COUAC proprement dit, il y a un premier niveau, celui que les acteurs ont besoin de s’informer et de se former : l’expérience des uns aide les autres. Et on est parti du principe qu’il devait y avoir le moins de rétention d’information possible.

Mix’Arts Myris au début comptait un noyau d’une quarantaine de personnes. Ils ont appelé des acteurs culturels du territoire à venir préparer l’occupation de la préfecture avec eux... Quand on a investi l’ancienne préfecture, il n’y avait pas que Mix’Arts, il y avait en permanence un monde fou, d’autres acteurs culturels pendant les 6 mois d’occupation. Et l’ensemble de ces acteurs se sont approprié les problématiques portées par ce collectif. C’est pourquoi le COUAC s’est installé dans les locaux de l’ancienne préfecture pour être partie prenante de cette bagarre-là.

Ca a duré 4 ans, aujourd’hui Mix’Arts déménage, nous on ne sait pas encore où, mais on va peut-être y rester, on ne sait jamais.

Par rapport à la mutualisation, il y a quelque chose qui me paraît important, c’est que la mutualisation n’est pas une négation des spécificités. Je crois que ça permet d’affirmer la spécificité de chacune des entités qui se regroupent à l’intérieur d’un réseau, ça revient à des enrichissements mutuels, à participer à la responsabilité citoyenne. Je crois qu’il y a une véritable entraide qui se met en place entre acteurs. Mais la réalité rattrape souvent les acteurs, par manque de disponibilité, de peurs,... j’ai m’impression aujourd’hui que les acteurs sont en repli, alors qu’en temps de difficulté, il faut ouvrir, trouver les outils à mutualiser. Nos partenaires ont tout à gagner à ce que les acteurs s’organisent, se fédèrent, pour réfléchir ensemble plutôt que d’avance sur des revendications éclatées.

La Communauté d’agglomération toulousaine est jeune, elle a choisi d’inscrire dans son premier contrat d’agglomération trois nouveaux territoires de l’art dans des projets d’aménagements. C’est une collectivité qui revendique une identité par rapport à ces choix-là. Le COUAC est associé à un ensemble de réunions. Les lieux concernés par ce plan de réaménagement sont Mix’Art Myris, La Grainerie (caserne militaire), et L’usine (dans un lieu construit). (...)

Présentation du COUAC :

L’association a été fondée sur le constat qu’il n’y avait pas, dans l’agglomération toulousaine, de lieu de réflexion et de coordination, ni d’outil de proposition en matière de développement de la politique culturelle dans les champs non couverts et pris en charge par l’institution.

Une association dont l’objet porte sur 4 axes de réflexion et d’action :
- La proximité, l’accessibilité, la démocratie de la culture et de l’acte artistique
- La reconnaissance de la culture en tant que service d’utilité publique et la défense de sa dimension non marchande
- L’ouverture de lieux, de création, de diffusion, de formation et d ‘échanges
- La redéfinition du rapport des institutions aux acteurs culturels

Un mouvement fédéré et fédérateur : Au fil du temps et des expériences, le Couac est ainsi devenu le seul opérateur culturel agissant sur un champ aussi large, outil indispensable et fédérateur, qui favorise un travail de proximité dans tous les domaines qu’il recouvre. Les structures professionnelles membres du Couac ont trouvé là un lieu nécessaire d’échanges avec les partenaires professionnels sur la ville, facteur d’un équilibre sain entre des acteurs agissant dans des domaines très sectorisés. Le Couac, est ainsi devenu pour les institutions et les collectivités un interlocuteur incontournable.

Communication professionnelle et institutionnelle : Au-delà des projets en cours, des rencontres régulières sont organisées entre les membres du collectif afin de favoriser la réflexion, l’échange et une dynamique de construction et de proposition. Le Couac organise de nombreuses rencontres professionnelles et s’inscrit comme interlocuteur dans différents groupes de travail comme l’expérimentation de la décentralisation culturelle ou encore le comité de pilotage des 2 friches acquises par la ville de Toulouse.

Le Couac c’est aussi une liste de discussion sur internet ouverte à tous, la Couac_list, qui favorise les échanges et le débat, tant sur les questions de politiques culturelles que sur l’agenda culturel. Et un site : http://www.couac.org Outil dans l’outil, le site du Couac est destiné à relayer l’information auprès des adhérents et du grand public : missions et fonctionnement du collectif, actualité des groupes de travail...

Transmission : Le Couac intervient pour des organismes dans le cadre de formations aux métiers culturels et artistiques.

Le Couac est également devenu un véritable promoteur de projets culturels et citoyens. Pour mémoire la Mascarade qui a rassemblé 15000 personnes le 24 février 2001 dans les rues autour d’une trentaine d’équipes artistiques. Pour l’année 2002, citons Escale, projet qui a fédéré une quarantaine d’équipes artistiques et permis la réalisation d’un événement ambitieux donnant à voir dans 5 lieux différents et pendant 3 semaines la diversité et la richesse de la création toulousaine et de sa région à un large public. En 2003, c’est le Cabaret du Couac qui voit le jour, permettant la rencontre entre artistes et techniciens venus de différents univers, rencontre entre une équipe artistique et un lieu, rencontre avec un public qui devient acteur de la soirée.

Stéphane Guiral, L’Elaboratoire & La Villa Mon broumpft, Rennes

Une petite remarque pour commencer : je trouve dommage que l’on parle de table ronde et que la disposition soit frontale. C’est alors difficile d’échanger de manière horizontale.

Habituellement je suis artiste de rue, donc là je vais essayer d’être bref. Alors je suis ici pour parler de mutualisation, de réseaux. Il se trouve que l’Elaboratoire s’est créé dans une volonté de mise en réseau.

Au début, l’Elaboratoire c’était une douzaine de jeunes compagnies qui ont eu besoin d’un lieu pour travailler. On a trouvé un lieu, et puis on a fait un dossier pour obtenir un lieu dont la mairie était propriétaire. Les lieux et les compagnies se sont multipliés. Aujourd’hui l’Elaboratoire et la villa Mon Broumpft regroupent 45 compagnies soit environ 150 personnes qui sont usagées de cette friche.

On partage notre lieu de travail. Quand je dis on le partage, on le partage vraiment : on l’a pas sectionné, on le gère ensemble. Depuis 10 ans nous n’avons pas de salarié, nous fonctionnons avec des élus. On fonctionne en autogestion.

On a peu de moyens donc on partage. On n’a pas grand chose, on se sert les coudes. D’ailleurs un de nos rêves c’est de mutualiser avec des riches.

Concrètement, on partage ces espaces qui sont aussi bien des ateliers de construction, de mécanique, des salles de répétitions. Des espaces de vie aussi... 40 personnes mutualisent leurs vies. Ils vivent sur le même lieu, à La villa Mon Broumpf, avec des espaces de vie communs. Et chacun se construit son confort (la plupart se sont aménagé une caravane). Le lieu a vraiment cette fonction de vie collective. La plupart sont précaires, certains plus en difficulté que d’autres, ils peuvent ici vivre confortablement pour exercer un métier qui est souvent assez précaire et qui crée de l’instabilité. Voilà.

Donc on vit depuis 10 ans avec l’envie de faire. Pas forcément de multiplier, d’accroître notre champ d’action, mais de faire, de grandir. Bientôt va quand même se poser la question du lieu. Le plan d’urbanisation de la ville de rennes a choisi de « réhabilité » la zone industrielle des Chardonnet sur laquelle on vit. Contraints et forcés, on imagine alors un relogement, on est en discussion. Mais pas forcément exponentiel... Et pas forcément dans l’idée d’un passage à l’emploi fixe, parce que souvent on crée un emploi administratif, puis deux, trois et puis on a besoin d’un quatrième pour gérer les autres. Voilà notre démarche.

Pourtant on est confronté aux mêmes problèmes de sécurité, de besoins administratifs. On est confronté à une offre très forte dans le milieu, donc on doit communiquer pour se faire entendre et travailler. La question de l’emploi revient fréquemment, forcément. Surtout avec la remise en question du statut intermittent, la fin des emplois jeunes, les artistes et compagnies ne sont pas dans de super positions.

Donc en revenant à cette idée de mutualisation, en plus des 150 personnes regroupées chez nous, on a imaginé rassembler d’autres lieux et artistes et écrire une Charte de Développement Culturel Durable, sans idées préconçues, en reprenant à la base. On a arrêté cette démarche pour se greffer sur les Etats Généraux de la fête. On trouvait ça essentiel, et on voulait faire valoir que l’art sans fête c’est pas de la culture !

L’idée est de faire un constat rapide et simple : on n’est pas des experts, mais on est sur un espace vécu. On connaît le territoire sur lequel on est installés.

(...) On a défini des catégories :

- les frangins : structures très proches
- les cousins : ça marche mais ils ont moins de problèmes ; ils sont davantage reconnus, subventionnés
- alors vous ce serait les cousins germains, les bretons

L’idée est de construire des bases solides pour partager des réalités et des réflexions. Partager aussi des manières de faire et de penser que l’on n’a pas encore envie de dire à certains, notamment nos pratiques de l’illégalité.

Les institutions seraient les « tontons » ; les centres culturels Les « vieux oncles », les dinosaures de la culture Les collectivités territoriales, « les parents » : on ne peut pas s’en passer et il faut leur rendre des comptes.

"Les enfants et les grands-parents", ce sont les gens.

D’ailleurs je voulais revenir sur une intervention qui m’a un peu gêné. Il est ou le public ? Qui a dit qu’il lui manquait quelque chose ? Ils ont la Télé. Qui dit qu’ils en ont besoin ? On fait ça parce qu’on en a envie, pas parce que les gens en ressentent un besoin fondamental. C’est la conviction qui nous guide.

On a envie de continuer ces réflexions en reprenant à la base, en partant du vécu, en échangeant simplement sur nos réalités, et en avançant pas à pas.

Anne Lalaire, Artfactories, Paris

Nous développons depuis 2002 une plate-forme internationale de ressources pour les lieux de culture et d’art nés de projets artistiques citoyens. Notre association Artfactories a pour objet de développer un espace et des outils ressources d’entraide et de coopération pour des lieux/projets investis dans des démarches artistiques citoyennes sur leur territoire.

Artfactories a créé un espace à la fois de ressources, de réflexions, de solidarité d’échanges et de coopérations aujourd’hui largement reconnu au niveau national et international.

Le centre de ressources est le fruit d’une longue expérience développée à travers la coordination du réseau TransEuropeHalles réalisée de 1994 à 2001. Celui-ci reste l’un de nos partenaires privilégiés au niveau européen parmi d’autres réseaux avec lesquels nous collaborons également (Banlieues d’Europe, IETM, Fonds Roberto Cimetta, EFAH, Triangle Arts Network...)

Face à la multiplication évidente et repérée des lieux-projets en France et au niveau international, Artfactories a mis à disposition ses compétences et ses ressources acquises à travers les différentes activités-projets portées depuis 1994. L’objectif est de donner à toutes ces équipes des moyens de mutualiser leurs initiatives et d’échanger sur les réflexions et les convictions qui les impliquent quotidiennement.

Nous cherchons à identifier/repérer les lieux projets à travers le monde afin de sortir les projets de leur isolement, valoriser ces initiatives et donner une visibilité internationale à ce phénomène grandissant.

Notre travail de repérage ne se veut pas exhaustif.

Nous développons ainsi différents outils ressources dans le but de générer et faciliter les échanges de savoir-faire, de compétences et d’idées et les échanges artistiques entre les porteurs de projet. un site ressources www.artfactories.net où figure :
- des brèves sur notamment les différents appels à résidences, à collaboration, à soutien...
- un répertoire de lieux aujourd’hui riche de près de 300 projets internationaux où sont présentés les projets
- une boîte à outils conçu comme un espace de mutualisation d’informations pratiques utiles à des lieux en démarrage ou pour aider au développement des lieux de type convention d’occupation, budget, organigramme, convention de résidence, plans...

- des outils pour aider à la mobilité, aux financements des projets...

- et des éléments de réflexion sur ces nouveaux lieux de culture, sur la reconversion du patrimoine industriel Parmi nos activités, on peut aussi citer un centre de documentation sur les lieux de culture indépendants basé à Mains d’œuvres, une newsletter mensuelle @rtfactories diffusée à plus de 2000 personnes , une formation « développement et gestion des lieux de culture indépendants » ouverte aux opérateurs culturels en collaboration avec l’Université d’été Maastricht-Amsterdam et la Fondation Félix Méritis, et enfin des ateliers/séminaires/rencontres.

En 2004 Artfactories a co-organisé deux rencontres : la première à Dakar (Kër Thiossane) regroupant une trentaine de porteurs de projet sur le continent africain, et la deuxième à Shanghai (BizArt).

Cette année nous travaillons à la mise en place d’un festival "Art pour la Transformation sociale" entre l’Europe et l’Amérique Latine sur des projets artistiques en lien avec les populations, le territoire. Et nous avons participé à la mise en place de cette rencontre en Bretagne.

Tous les services que nous proposons sont gratuits. En effet, nous nous adressons à des équipes déjà en situation de précarité économique. Nous pensons remplir des missions d’intérêt public c’est pourquoi nous avons contracté avec le Ministère de la Culture une convention triennale de 2002 et 2004. Nous sommes en train de signer une nouvelle qui a priori va diminuer de près de la moitié.

L’équipe est composée de 4 salariés dont deux emplois-jeunes terminés depuis 2003 et 2004.

Clôture de la rencontre

Christian Provost, Vice président du Conseil général des Côtes d’Armor, chargé de la Culture et de la Jeunesse

Je suis arrivé seulement cet après-midi, donc je vais peut-être être redondant ou décalé par rapport à ce qui s’est déjà dit, vous m’en excuserez. Sur le thème du rapport entre territoire et lieu, et en particulier à quel moment un lieu devient alternatif, j’aurais tendance à dire que c’est la complémentarité des lieux qui fait la richesse des espaces culturels et des territoires. Dans ce département des Côtes d’Armor, il y a un Office départemental de développement culturel dont je suis le président, et avec lequel on va investir à certains moments des territoires, des lieux qui au départ ne sont pas faits pour accueillir un propos artistique. Car je crois qu’on peut aussi bien passer un moment d’une grande richesse artistique dans un beau théâtre, parfois à mes yeux un peu trop sacralisé, et d’aller au bout du bout, dans un appartement, une petite ferme ou une grange, où, grâce à la magie de ses moyens techniques, l’Office Départemental est capable de transformer le lieu comme j’ai pu le vivre dernièrement dans un festival. On est ici dans un lieu qui apparaît comme "alternatif" et je crois que c’est important que la culture puisse investir tous les espaces, tous les territoires, aussi bien l’appartement d’un milieu prolétarien que d’aller dans une scène nationale en passant par tous les autres.

Je vais limiter mon propos au financement des lieux alternatifs. Quand on est dans un lieu comme celui-ci, effectivement, au travers des discussions que j’ai parfois avec mon collègue maire de Pommerit le Vicomte, on se dit que ça n’est pas possible, qu’on doit fermer, qu’on n’a pas le droit d’être ici dans des conditions telles. S’il y avait un problème lié à la sécurité lors des ateliers que mène Eric Mariette avec des enfants, je suis sûr que les parents que vous êtes seraient les premiers à lui en faire reproche.

Donc il y a bien un moment où il est nécessaire de réfléchir sur les conditions d’accueil du public dans le cadre de ces lieux alternatifs. Il est important d’être à l’écoute de ces normes de sécurité, quelle que soit l’âme du lieu. Parce que je crois en effet que tout lieu a une âme, et que ces lieux alternatifs ont peut-être une puissance supplémentaire permettant à la création de s’exprimer avec originalité.

J’étais venu au tout début où Eric Mariette s’est installé à Pommerit le Vicomte, et je ne peux que souscrire à ce qu’une compagnie vienne s’implanter dans le monde rural, c’est très important. Mais c’est vrai que quand je suis venu ici, j’ai vu un spectacle remarquable qui parlait de la résistance, et mes yeux faisaient le tour des lieux en me demandant si le toit allait me tomber dessus. Le politique que je suis, comme mon collègue qui veut soutenir ce lieu, doit faire en sorte que le public soit accueilli dans de bonnes conditions.

Je crois qu’il faut qu’il y ait des lieux dont je vous ai entendu parlé avec tout le bonheur que vous arrivez à transmettre, où le propos artistique a quelque chose de particulier.

Et j’entends parfois dans ce département que les artistes n’ont pas la place qu’ils devraient avoir dans les lieux institutionnels, publics, toutes ces salles polyvalentes qu’on n’arrête pas de construire dans ce département. Moi je ne cesse de me battre avec mes collègues pour leur dire qu’il est nécessaire que dans ces lieux vous puissiez accueillir des artistes pendant trois semaines. Sauf, qu’il y a la diffusion, le programme à l’année, l’école de musique qui fait son spectacle, le loto, le bal à papa, une rencontre des enseignants, et je mesure bien que dans la polyvalence de ces lieux il y a une place qui manque, c’est celle des artistes à travers une certaine permanence. Donc je crois qu’il faut réfléchir sur des aides ici, et j’ai besoin d’évoluer, et j’ai besoin d’échanger à ce sujet avec les services de la Région et les collègues vice-présidents des autres départements, car j’ai certainement à tort tendance aujourd’hui à considérer que l’argent public ne doit pas aller dans des lieux de ce type, dans des lieux privés.

Mais je sais aussi qu’on aide déjà les monuments historiques qui sont des structures privées. Dans le département, on est en train de réfléchir aux conventions signées avec les monuments historiques privés, auxquels on donne des subventions très importantes, dans lesquelles on leur précise qu’ils seront aidés à la condition qu’ils ouvrent leurs lieux au touristes et à la culture. Donc cette réflexion m’amène à m’interroger, et je demande aux services du département de m’aider dans cette entreprise, sur les modalités de soutien d’un lieu privé, dans un cadre légal, par exemple avec un bail emphytéotique, ou je ne sais pas pour quelle durée. Car je sais que ces lieux privés, comme le Bathyscaphe, ont une véritable mission de service public. Donc nous allons réfléchir, dans un cadre réglementaire, en respectant les normes de sécurité, sur les moyens d’aider ces lieux qui sont aujourd’hui des lieux d’aventures culturelles nécessaires, et qui sont peut-être là, je dois l’avouer, parce que les services publics ne font pas vraiment ce qu’ils devraient.

Mais d’un autre côté je me dis qu’on ne pourra pas répondre à tous les collectifs d’artistes qui demandent tous à avoir un lieu.

Et pensons qu’on est là entre gens de la culture mais qu’il y a d’autres champs de la vie économique qui vont demander aussi des bâtiments, Donc voilà où j’en suis de ma réflexion, je ne sais pas où est la vérité, Je sens que ça bouge, je sens qu’il faut qu’on y réfléchisse, et je sais qu’un des services du département, au-delà des aides que l’on donne au fonctionnement aux artistes et aux compagnies, réfléchit sur les aides à l’investissement. Car aujourd’hui, oui naturellement à l’aide au fonctionnement, oui à l’équipement, mais où doit-on se positionner, dans quel cadre réglementaire et de contrepartie de mission de service public, pour aider certaines formes d’investissement dans ces lieux ?

Bertrand Dupond, La grande boutique

Tout d’abord, pour rebondir, nous ne sommes pas des lieux « alternatifs », nous sommes des alternatives, ce qui me semble très différent.

On fait travail réel de territoire, d’animation culturelle, de projet artistique, et par conséquent, par rapport à une politique régionale, départementale, territoriale, il s’agit de prendre en compte ces nouveaux acteurs car nous sommes des acteurs de la vie culturelle à part entière.

Quant à la programmation dans les salles communales, où en effet il n’y a pas d’accompagnement, qui sont vides de projets, et qui poussent en Bretagne comme des champignons, les artistes n’ont rien à y faire. Soyons désobéissants, à un moment il faudra peut-être occuper ces lieux-là.

Sylvie Robert, Vice-présidente du Conseil régional de Bretagne chargée de la culture

Je remercie les organisateurs. Ces rencontres ont demandé de l’énergie et de l’organisation. C’est pourquoi je voulais tous vous remercier. C’était important pour moi en tant que Vice-Présidente à la Région depuis un an de pouvoir assister à cette rencontre.

Suite à l’intervention de Stéphane Guiral, j’ai appris que j’étais maman de l’Elaboratoire, et je peux vous dire à ce sujet que l’éducation de mes enfants n’est pas simple !

Avec Marie-Pierre Bouchaudy, Directrice à la culture, on essaie de configurer une politique culturelle, et ce n’est pas simple en effet. On y arrivera, peut être sur d’autres bases, et c’est bien ça la difficulté. Je sais que ces années de transition ne sont pas simples pour vous.

C’est une façon à la fois de continuer, tout en essayant de travailler à une sorte de pédagogie de rupture. Ce n’est simple pour personne. Donc passer une journée comme celle-là et vous entendre c’est important, même si j’ai envie de vous dire que j’aurais aimé que l’on conceptualise davantage les problématiques. Je suis assez directe dans mes propos, ceux qui me connaissent le savent. Alors je suis en effet politique, élue, institution comme c’est dit, en tout cas je me considère aussi comme partenaire. Lorsque l’on essaie de reconfigurer une politique, on a besoin d’avoir des tentations et des tentatives collectives de conceptualisation. Surtout dans un contexte politique très difficile puisqu’il n’y a pas véritablement d’orientation politique nationale, et je le dis clairement, en présence de la Drac.

Je souhaite que sur ces questions, les autres régions prennent le pas. En tant que Présidente de la Commission Culture de l’Association des Régions de France, je vais essayer de convaincre mes collègues, et de relier cette réflexion avec les problématiques soulevées aujourd’hui.

Pour autant, si on a envie de reformuler les choses, les réponses ne sont quand même pas simples à apporter. Alors je crois que la journée d’aujourd’hui est importante. Marie-Pierre Bouchaudy le sait bien car elle a travaillé au côté de Fabrice Lextrait, et d’ailleurs elle m’éduque chaque jour sur ces questions et je l’en remercie. Il y a eu une sorte « d’arrêt » d’un processus et vous avez essayé, au côté des collectivités territoriales, d’apporter des réponses.

J’avais envie que l’on se repose la question des enjeux, puisque plus que jamais les enjeux évoqués aujourd’hui sont des enjeux de société. Il me semble que cette réflexion a eu court assez récemment dans le ministère, depuis que Duffour a mis ces questions à l’ordre du jour, et il a du mérite car on sait qu’il a eu des difficultés, avec Catherine Tasca qui n’était pas sur le même registre. Donc considérer, comme il l’a avancé, que les enjeux sont certes culturels mais pas seulement culturels semble essentiel. Vous l’avez dit en filigrane.

Il me semble qu’il ne faut surtout pas que vos projets soient identifiés comme des ovnis, confinés dans un secteur avec ses propres enjeux. Ces projets sont liés à l’aménagement du territoire, à la solidarité, à l’enjeu du logement, de l’environnement. Il y a un besoin essentiel aujourd’hui de s’emparer de la dimension environnementale, je n’emploie pas le terme de « développement durable » parce que maintenant...

Aujourd’hui, il y a besoin de sensibiliser tous les ministères, tous les secteurs des collectivités sur ces questions. Ne croyez pas qu’il est simple d’accéder à la transversalité comme ça. Quand on est adjoint à la Culture, on travaille difficilement avec les autres secteurs : c’est une bataille. Les services techniques ont des enjeux qui sont les leurs. Le service culturel est petit et les services techniques monstrueux. L’élu à la culture est un peu tout seul, les élus à l’urbanisme ont plus de poids. Dans un service région, il est difficile pour nous de défendre auprès de l’Economie qu’effectivement des aides économiques peuvent intervenir dans les industries culturelles sur les labels indépendants, pour l’édition. Parce que l’on est sur des modèles économiques qui sont formatés. On a besoin de trouver de nouveaux modèles... Pas simple non plus d’imposer le 1 % culturel pour les ouvrages dont la région est maître d’ouvrage. Pas simple sur les questions d’emplois. Je vais en parler puisque la région a été interpellée sur ces questions. Ce n’est pas la culture qui est à l’initiative de ces emplois tremplins. Par contre nous avons demandé à ce que la culture puisse s’y inscrire. Parce que le problème, c’est l’ensemble du monde associatif aujourd’hui. Avec la suppression des aides Fasild, des emplois jeunes... on s’est retrouvé dans une fragilité du secteur des associations. Et qu’à un moment on a dit que la culture avait des spécificités. Qu’avec effectivement ces dispositifs pour les moins de 30 ans... ce n’est pas viable ! Ce sera de l’empirisme, ça avancera peu à peu... C’est comme ça qu’on arrivera à faire entendre les particularités de ce secteur. Ce n’est pas évident de trouver des dénominateurs communs. Ceci étant, comme disait Nicolas Fily, c’est une des réponses mais ce n’est pas la seule.

Ces enjeux de société sont essentiels. Je suis politique et socialiste comme vous le savez. Je considère aujourd’hui que la logique libérale vers laquelle nous allons de plus en plus fortement s’est complètement substituée à l’expérience sensible des individus, que nous sommes sur des conditionnements esthétiques. On est dans un formatage aujourd’hui, nous avons besoin de retrouver des expériences singulières du sensible pour tout simplement savoir que nous existons. Cet enjeu est important et mon souhait est que la Région y apporte des réponses publiques.

Si on peut qualifier le sens d’une intervention publique d’avantage sur des aspects d’exigence de l’art plus que d’excellence artistique, c’est vrai que l’on sera particulièrement attaché à la démarche, au processus, à l’expérimentation... Je sais que ce n’est pas partagé par tout le monde, je pense que ce n’est pas forcément partagé par la Drac pour en avoir discuté.

Cette démarche est compliquée à intégrer car ça implique un nouveau rapport au temps. C’est vrai que je suis dans une ville avec un maire qui ne me parle que de ça, mais c’est essentiel. On parle des états généraux de la fête mais personne comme acteur public ne s’est emparé des questions du temps. Cet autre rapport au temps que vous avez, nous devons l’inscrire dans nos réponses. Vous avez parlé de conventions pluriannuelles, de ne plus être dans une urgence. Le temps du projet se décale du temps que nous vivions au sein de l’institution. Mais là aussi pour harmoniser ces temps ce n’est pas simple, et les réponses passeront aussi par là si on essaie collectivement (avec les autres partenaires) d’inventer des nouvelles réponses. C’est la même chose en ce qui concerne les « critères ». Je sais que les critères sont excluant, j’en parlais avec Actes-If ce midi. Alors quels autres modes de réponse inventer ?

Une chose m’a embêtée ce matin. Je pense qu’il faut se dégager des logiques de rupture. Vous êtes dans des logiques de rupture : de l’institutionnel/du non institutionnel, du rural/de l’urbain... J’ai dit à une personne des Ateliers du Vent que je connais bien, qui est dans ma ville, qu’on ne peut pas qualifier et juger les publics : il n’y a pas des bons et des mauvais publics. Je crois que c’est important de ne pas se situer là. On a toujours envie de se positionner contre, mais aujourd’hui, c’est dépassé. Forcement je viens d’une institution, je pourrais vous dire que ce n’est pas juste de vous positionner contre l’institution. Si aujourd’hui en tant que collectivité territoriale on a envie d’accompagner vos projets, c’est vrai qu’on ne le fera surtout pas dans ce genre de logique-là. J’en ai entendu ce matin qui ne m’ont pas inquiétée, mais plutôt déçue. En tout cas, je crois qu’il faut que l’on dépasse collectivement cela. On n’a pas envie de s’arrêter là ! En tout cas, cette logique de rupture alimente des logiques beaucoup plus dangereuses.

Au-delà des aides financières commencent à se mettre en place (ou continuent selon les endroits) des modes d’accompagnement qui ne sont plus seulement adossés à des dispositifs. On a parlé ici d’évaluation partagée, d’un certain nombre de « points de convergence ». J’ai entendu tous ces termes-là, mais je crois que là aussi on a du travail à faire et je crois qu’on a intérêt à le mener ensemble ! Sortir des stricts dispositifs, ça ne pourra reposer que sur une relation de confiance et sur des modalités d’évaluation communes. Les contrats sont à développer par projet, et d’autres modes sont certainement à inventer : on en est pas loin...

Une chose me tient à cœur : à Avignon va se tenir un débat pensé au niveau national sur le thème « Artistes et territoire : est-ce que vous êtes de quelque part ? ». Si on est là pour vous aider à être quelque part, j’aimerais qu’on se dise aussi et que vous vous disiez un jour que vous êtes vraiment universels, et c’est ça qui sauvera la création artistique.

Ce que je découvre aujourd’hui, c’est qu’à la différence d’une ville (puisque j’ai la chance d’être élue sur les deux collectivités), la Région n’existe pas en tant que telle : on ne peut faire qu’avec... A la différence d’une ville où on qualifie, on identifie une politique culturelle, j’arrive sur un territoire qui a une histoire bien sûr, mais sur lequel il y a déjà des politiques de villes, d’agglomérations, de département, d’Etat... La Région est la dernière des collectivités nées dans les lois de décentralisation. Rien d’ailleurs ne l’oblige à mettre la culture comme compétence régionale dans cette entité, d’où l’importance de la complémentarité avec les découpages et les politiques préexistantes.

Bien entendu il y a des régions plus ou moins avancées dans la mise en place de leur soutien au secteur culturel, citons le Nord-Pas-de-Calais, certains ont été précurseurs. Chaque région avait inscrit ses compétences culturelles autour des notions générales de développement culturel, développement local... mais aujourd’hui il me semble que l’on a besoin de faire évoluer ces annonces et d’identifier les objectifs, de définir de véritables politiques culturelles.

En Bretagne l’évolution tient à deux choses :
- la définition d’une politique culturelle en tant que telle.
- réussir à territorialiser cette nouvelle politique culturelle. Le volet de territorialisation de la politique peut se mettre en place quand la définition est cohérente avec ce qui se passe sur le territoire. Il est vrai que les lieux ont poussé comme des champignons ces dernières années. Certains projets ont été accompagnés, mais parfois sans cohérence et avec des écueils.

Il faut alors réussir à rendre ces deux dimensions cohérentes. La territorialité passe par l’invention, car peu de choses ont été faites en la matière.

Armel Veilhant

Je voulais revenir sur la notion de rupture que vous avez évoquée au début de votre intervention. La rupture est une source d’énergie, c’est une confrontation. Ça rentre dans le débat citoyen. S’il y a une alternative à l’institution, une alternance, c’est bien qu’il y ait une proposition différente. Chaque génération, chaque époque a apporté ses points de rupture. Il faut leur rendre leurs mérites.

Sylvie Robert

Je ne souhaiterais pas que la rupture soit excluante.

Yvelyne Danard, metteur en scène

Les lieux n’ont pas poussé comme des champignons, je ne crois pas.

Certains lieux ont beaucoup de vécu. Il y a rupture s’il n’y a pas d’écoute. Face à ces propositions multiformes et ces lieux déjà éprouvés, les politiques ne peuvent que prendre la balle au bond.

Et sur le frein à financer des lieux privés , il faut se poser la question : pourquoi ce sont des lieux et des initiatives privées ? On va pas attendre 80 ans pour faire. Il faut faire sans, sinon on crève là-dedans.

Après il faut soutenir parce que c’est ça la politique culturelle, c’est son rôle.

Elisabeth Gautier-Desvaux, Directrice régionale des affaires culturelles de Bretagne

Beaucoup de choses ont été dites que je partage. Me revient le mot de la fin, après des échanges très denses et très divers aussi bien techniques, que problématiques, que politiques.

Je remercie tout d’abord les organisateurs.

Nombre de réquisitoires ont été prononcés à l’encontre de l’Etat et de la DRAC. Je ne vais pas esquiver ces critiques. En tout cas je me réjouis encore et selon vos dires du rôle majeur de l’Etat dont on sait qu’il est aujourd’hui intimement lié aux partenaires que sont pour lui les collectivités territoriales. Le dialogue engagé depuis plus d’un an, au lendemain des questions d’indemnisation chômage pour les intermittents a encore davantage resserré nos liens. Il nous a amené à multiplier nos échanges, et a incité à définir plus avant les politiques nationales et les transcrire à la lumière d’une connaissance intime du territoire. Même si cette connaissance n’est pas forcément suffisante. Travail que mes collaborateurs exécutent au quotidien sur le terrain, avec une passion et une application que nous partageons très étroitement.

Je regardais tout à l’heure le recensement effectué de lieux qui a permis de faire avancer notre connaissance dans ce domaine des lieux non pas alternatifs, puisque alternatif est une notion binaire ; des lieux que l’on a qualifiés d’« intermédiaires » ou en tout cas de ces propositions innovantes, « d’autres équipes » ou de projets qui entretiennent des relations différentes au territoire, à des populations et des publics. Sur la liste des 20 lieux, la Drac soutient la moitié d’entre eux. Sur les 11 autres projets mentionnés à la suite des fiches individuelles, 5 lieux sont soutenus. Je ne dis pas cela pour dire que tout va bien dans le meilleur des mondes, mais pour préciser que nous sommes là en soutien sur une partie importante des projets présentés ici.

Je dois repréciser que nous ne sommes pas là en recherche d’excellence. Sylvie vous évoquiez le terme d’excellence, mais vous n’avez pas pu m’entendre prononcer ce terme, et il n’est pas porté par la Drac. Nous sommes davantage dans une recherche d’exigence. L’Etat ne se permet pas de délivrer des certificats d’excellence. Et pour revenir à cette question d’expertise, nous nous efforçons chaque jour davantage de la partager en invitant les collectivités aux instances autour desquelles nous évoquons le travail accompli par un certain nombre de lieux et d’équipes...

Je vais repartir de vos attentes, celles exprimées dans votre invitation. Vous souhaitiez que soient identifiées des propositions, que soient fédérés ces lieux (à ce sujet, ce qui a été présenté par Actes-If est en effet intéressant à explorer plus en avant). Vous souhaitiez aussi sensibiliser les collectivités locales et l’Etat aux enjeux soulevés par les nouveaux territoires de l’art, autrement dit recueillir une reconnaissance, et jusqu’au bout on pourrait dire une « légitimité ». Alors là-dessus la reconnaissance est un terme à double sens. C’est à la fois « identifier, reconnaître, prendre en considération » pour cela je pense que vous avez là assurément franchi une étape, mais sur laquelle nous pouvons en effet progresser plus en finesse d’analyse, notamment par l’exploitation des propositions menées au jour le jour. Mais reconnaître c’est aussi légitimer ou demander la reconnaissance d’une catégorie spécifique, ou en d’autres termes « institutionnaliser pour partie le non institutionnel ou ce qui ne se reconnaît pas dans l’institutionnel », labelliser ces autres lieux de création, de diffusion, de rapport au territoire...

Il est nécessaire de resituer mon discours par rapport à la mission fondatrice de l’Etat, et de la Drac comme relais en région. C’est de promouvoir largement et d’accompagner une politique culturelle d’intérêt général, sans particularisme, sans sectarisme, sans ghetto (artistique, topographique). De mettre en place une politique culturelle ouverte et équilibrée, dans laquelle notre rôle principal est d’établir du lien.

En résonance avec les autres politiques culturelles territoriales, il s’agit de reconnaître les projets existants. C’est dans cette approche globale et non pas globalisante que nous nous devons de coopérer avec les autres instances publiques. Alors quelle est concrètement notre mission à présent ? évidemment, nous allons poursuivre cet état des lieux, individualisé, en identifiant proposition par proposition les projets de création et de diffusion exigeants qui développent un réel rapport au territoire, une relation à la population.

Je terminerais en citant 4 maîtres mots largement cités pendant la demi-journée à laquelle j’ai pu être associée :

1. l’importance de l’interministérialité Je ne m’étendrais pas sur ce terme qui a largement été décrypté. Je ne le considère pas comme une recette pour assurer les fins de mois d’un ministère de la culture, mais plus comme une interministérialité susceptible de relayer toutes les facettes des initiatives.

2. la pluridisciplinarité Pluridisciplinarité que vous assumez et vivez au quotidien la part la plus innovante de vos propositions artistiques. Pluridisciplinarité indiscutablement chaînée à la question des territoires. Pluridisciplinarité à la faveur de la connaissance des territoires, de la capacité à mettre en écho l’existant et ce qui est en gestation, lien à faire avec autres collectivités pour mettre en œuvre des réponses plus adaptées et individualisées.

3. le dialogue avec les collectivités J’évoquais en préambule à quel point le dialogue s’était resserré entre collectivités publiques, singulièrement au sein de la Commission Régionale des Professions du Spectacle, au sein de la Coreps. Nous aurons l’occasion prochainement de formuler quelques pistes de travail pour la période qui vient. Une de ces pistes consiste en cette plateforme d’échanges territoriaux entre différents partenaires. Une autre piste que nous vivons à l’échelle du bassin de vie que constituent les pays qui représentent une perspective à échelle humaine d’identification des différents acteurs.

4. L’autre véritablement politique régionale est celle de l’accompagnement des résidences artistiques sur laquelle nous travaillons avec le Conseil Général du Finistère ; le Conseil Régional de Bretagne ; le Conseil Général des Côtes d’Armor, représentés ici. J’ai le sentiment que nous sommes à la veille de proposer une plateforme d’accompagnement des résidences pour pouvoir démultiplier les accompagnements.

Pour terminer je souhaite répondre aux interpellations qui ont été formulées tout à l’heure, et que je renverserai comme un postulat d’engagement tangible que nous faisons tous au jour le jour sur le terrain, considérant qu’il n’y a pas de monopole de l’implication et de la passion. J’ai entendu « comprendre le processus de création », processus en marche que vous considérez incarner plus que d’autres, je dirais avec d’autres. Les Professionnels de la Drac dont c’est le coeur de métier, sont là au jour le jour pour le suivre avec vous.

Vous avez dit « lire et mieux comprendre, lire donner à lire ». Nous avons travaillé avec la Région, à la mise en place d’outils partagés comme Théâtre s en Bretagne, Musique et Danse en Bretagne qui apportent aide à la formation, information...

Et puis vous avez dit « médiation », « intermédiaires », « interlocuteurs d’accompagnement », c’est sur ces chantiers que nous poursuivrons encore une fois dans une interrogation resserrée avec les collectivités.

Avant de terminer, je voulais vous faire partager mon intérêt pour ce genre de conversation démocratique qui ne se termine pas ici, que nous poursuivrons avec vous, et je m’y engage.

Thierry Salvert, Président de l’Affaire Maritime, Dournenez

Vous avez parlé du temps, il y a urgence. Notre lieu est juste soutenu par la commune de Douarnenez. Nous avons aujourd’hui besoin de prouver l’importance d’un lieu comme celui-ci dans une ville comme Douarnenez. Sur nos lieux, entre les statuts d’intermittents, de RMI, des emploi-jeunes... il y a urgence puisque ce lieu a permis à des artistes de sortir de la précarité et une remise en cause risque de faire retomber tous ces efforts. Il y a urgence. Et si on ne reçoit pas un message fort de la part de la région ou de la Drac... Ce n’est pas dans un an ou dans deux ans, c’est aujourd’hui.

Propos recueillis par Fanny Herbert et revus par Antoine Beaufort

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Mis à jour le mardi 11 mars 2008