Les formes artistiques qui correspondent notre temps s’inventent de moins en moins dans les lieux qui leur sont traditionnellement consacrs et qui induisent souvent un rapport de production-consommation. Elles s’inventent ailleurs.


Dans des squats artistiques, des friches industrielles reconverties, des territoires-hpitaux, hpitaux psychiatriques, prisons, milieux ruraux, quartiers difficiles, coles, laboratoires de recherche... - o l’art, en s’attaquant un problme humain, peut retrouver sa force et son sens. Il s’agit de replacer ces pratiques au cur de lieux de vie o se posent des questions vitales. C’est dans ces interstices que naissent et tentent d’merger des formes nouvelles qui chappent aux catgories de nos experts. Ces formes viennent de notre poque. Ou comme le dit Edward Bond, de notre futur.

Plus de cinquante ans aprs les dbuts de la dcentralisation thtrale, les enjeux contemporains de la cration ne sont pas ou mal pris en compte par l’tat franais. Les deux dernires dcennies ont vu la naissance d’outils nouveaux : centres d’art contemporains, centres chorgraphiques nationaux, scnes conventionnes, FRAC, conventions de dveloppement culturel, contrats de ville, cafs-musiques, etc. Et nous assistons aujourd’hui un embryon d’institutionnalisation de pratiques considres il y a peu comme marginales, comme les musiques actuelles ou le thtre de rue.

Ces lieux institutionnels, ces nouveaux labels, s’ils ont amlior les processus de diffusion et cr des opportunits nouvelles, ne remettent pas fondamentalement en cause notre relation de citoyens aux pratiques artistiques. Les initiatives qui renouvellent cette relation y sont accompagnes marginalement - dans une perspective normative -, tandis que les formes officielles meurent en laissant souvent devant nos yeux de belles coquilles vides destines l’approbation des spcialistes.
Face cela, de trs nombreuses quipes s’efforcent, dans une semi-obscurit, de retrouver le sens profond de leurs pratiques, dans des lieux o l’art retrouve une dimension d’change avec des populations et des territoires. Il s’agit de faire resurgir des paroles et des actes croiss entre des domaines aujourd’hui tenus pour trs distincts, le thtre, la danse, la musique, la philosophie, les arts plastiques, les sciences, la mdecine. Il s’agit de relier les pratiques artistiques la vie de notre socit, sans invoquer un alibi social » qui masquerait la pauvret de l’invention, ce quoi nombre d’quipes furent longtemps encourages. Il s’agit de dpasser le clivage entre esthtique et politique. Il s’agit de replacer l’exigence artistique au coeur de ces pratiques. Il s’agit de prendre en compte le lien entre l’identit culturelle et la fonction symbolique de l’art.

Les atermoiements des politiques en place dans notre pays montrent que rien n’est possible sans une prise de position volontariste sur la place de l’art dans la socit contemporaine. Prise de position qui, seule, permettra de rsister aux corporatismes et groupes de pression tendance conservatrice. Il faut marquer la valeur d’actions qui tentent de penser l’art au plus prs de nos vies, et, depuis au moins deux dcennies, ne sont pas reconnues comme elles le devraient. Ces actions mettent en question notre rapport l’art, notre rapport l’Autre et, au fond, le mode de civilisation auquel nous aspirons.

Nous ne nous satisferons pas du dfaitisme institutionnel qui se traduit par une interprtation passive des statistiques. Nous ne nous satisferons pas d’une approche quantitative de la politique culturelle (qui frquente quoi, quelles expos, quels festivals, quels spectacles marchent ») rduisant l’art, fut-il subventionn, un produit du march culturel et lui imposant la loi de l’Audimat. L’art, lorsqu’il est vivant, n’est pas vou la production d’objets, fussent-ils excellents. C’est un parcours symbolique inquantifiable, un processus d’change entre les hommes. Nous ne nous satisferons plus de l’octroi de miettes de la manne culturelle consenti aux quipes qui inventent sur le terrain des chemins diffrents, avec la volont de se rapprocher des territoires et des gens. Le manque d’engagement des reprsentants de la puissance publique et l’absence d’une volont politique d’tat - concrtise par des moyens - conduisent les artistes investis dans ces processus des situations prcaires, menacent la survie de nombreuses expriences, laissent des territoires entiers de notre socit vierges de tout change artistique. Tous ceux qui ont conscience de l’enjeu - de la ncessit - historique, doivent regrouper leurs nergies pour crer une force commune et le lieu d’un dbat ouvert.

En liaison avec la revue Cassandre et autour de mouvements comme celui qui vient de s’exprimer Millau, un groupe d’acteurs culturels et de chercheurs se runit pour construire un outil d’information, de solidarit, de connexion entre les quipes, les lieux, les individus. Un outil durable qui chappe au temps du politique et ses enjeux particuliers. Nous n’exigeons pas de l’tat et des collectivits locales qu’ils soient leaders dans l’invention de nouvelles actions artistiques. Nous attendons d’eux une conscience de ce qui chappe la ralit culturelle institue, et qu’ils soutiennent les initiatives indpendantes reprsentatives des mouvements qui agitent l’poque. Nous proposons de fonder un groupe de rflexion et d’action autour des pratiques artistiques en lien avec les populations, dont les premiers partenaires - non les tutelles -, doivent tre les collectivits publiques, et au premier rang d’entre elles, l’tat.

Rebonds - Quotidien - © Libration

Mis à jour le lundi 25 octobre 2010