Point de vue 3 : La culture pour chacun : une approche tout à la fois large et étriquée de la culture… - oct. 2010

En septembre 2010, Francis Lacloche, Conseiller au Ministère de la Culture, remettait une note au Ministre énonçant un programme et des perspectives autour de la notion de « la culture pour chacun »… Quelques remarques de Philippe Henry.

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André Malraux l’avait déjà mise en avant lors de la présentation du budget de la culture à l’Assemblée nationale le 27 octobre 1966. Même si sous certains aspects cette note pourrait nous sembler favorable, et permettre le développement de « nouvelles » actions artistiques et culturelles, cette annonce demeure un « pot pourri », sans moyens financiers réels, qui soulève de nombreuses interrogations…

Que le Syndeac s’énerve à la lecture du projet de programme "Culture pour chacun", qui n’est finalement qu’un petit programme (de l’ordre de 77 millions € prévus dans le PLF Culture 2011) en dit quand même assez long sur leur difficulté à laisser un peu d’air dans le développement culturel contemporain de l’art.

Certes, il est aidé par le fait que ce projet s’en tient à une approche tout à la fois large et étriquée de la culture. Si l’ensemble des pratiques symboliques qui constituent une culture a bien une fonction de création d’une identité commune et d’un lien commun (lien social) entre les individus qui partagent cette culture, il relève aussi de la capacité donnée à chacun de construire des parcours et des identités diversifiées, singulières et ouvertes aux autres. Par ailleurs, les pratiques artistiques font bien partie de cet ensemble, mais ont leurs propres spécificités, dont le projet ne dit absolument rien.

Par contre, il entretient une confusion, aujourd’hui comme hier, irrecevable entre les pratiques artistiques et les pratiques culturelles, plus largement entre l’art et la culture. Donc, on trouve bien dans ce projet de programme des éléments idéologiques qui peuvent entrer en résonance avec ce que défendent, au moins dans l’idéal, les démarches développées entre autres dans les friches culturelles. Mais après une mention pouvant paraître sympathique sur la nécessité d’"impliquer dans un processus actif d’appropriation et de création" nos concitoyens (et quelques autres mentions de ce type), la réalité de la mise en œuvre et des financements proposés fait ressortir une autre musique.

Dans le dossier de presse (29 septembre 2010) de présentation du budget 2011 du Ministère, le programme Culture pour chacun concerne essentiellement (p. 33) : l’éducation artistique et culturelle, l’enseignement de l’histoire de l’art (en lien avec les ressources numériques d’ailleurs), les lycées et plus spécifiquement les "internats d’excellence", la mise en place du "plan rural" (dont "un meilleur ancrage des pratiques culturelles dans le quotidien des populations"), des actions en faveur des "publics empêchés ou éloignés de l’offre culturelle" : actions culture-justice, culture-santé, pour les handicapés, avec les fédérations d’éducation populaire et les associations nationales de solidarité, mais aussi actions culturelles dans les quartiers (plan Dynamique Espoir Banlieues). Et si on regarde le dossier complet du PLF 2011 de la mission Culture accessible via le site du Ministère de l’Économie et des Finances, les chiffres prévus apparaissent dans toute leur précision. Si le Ministère de la Culture annonce une hausse de 3,6% du programme Culture pour chacun entre 2010 et 2011, le récapitulatif financier précis montre une baisse prévue de Crédits de paiements, entre 2010 et 2011, de 6,2% de l’action 02 du programme 224 (Soutien à l’éducation artistique et culturelle) et de 15,7% de l’action 04 du même programme (Actions en faveur de l’accès à la culture). Pour mémoire et même si les lignes ne recouvraient pas exactement les mêmes choses, la baisse, entre 2009 et 2010, avait été déjà de 17,3% pour l’action 04 (l’action 02 était, elle, en progression de 4,1%). Tout cela, je le rappelle, pour un montant global prévu pour 2011 du programme Culture pour chacun (qui relève essentiellement des ces deux actions 02 et 04 du programme budgétaire 224) de 76,9 millions € en effet. Soit très précisément 2,88% du total de la mission Culture (2.672,8 millions €), est-il besoin d’ajouter un commentaire ?!

Mettons enfin en regard ce montant assez ridicule du programme Culture pour chacun avec celui de l’action 01 du programme 131 (Soutien à la création, à la production et à la diffusion du spectacle vivant), soit 663,3 millions € prévus pour 2011 (- 0,5% par rapport à 2010) et l’on verra très clairement que :

1 - La messe est dite entre les annonces et les moyens disponibles ;

2 - Le Syndeac n’a vraiment pas à s’inquiéter de cette "bricole", même si, en effet, le projet pour ce programme énonce (p. 10) qu’il faudrait bien aller vers "une modification progressive, mais réelle, des cahiers des charges des établissements sous tutelle et la nomination d’acteurs convaincus et actifs en faveur de la culture pour chacun à la direction des établissements de tutelle" (on voit le poil à gratter induit !).

Non, définitivement, je continue à plaider pour mon hypothèse de la prise en considération et la mise en œuvre d’un véritable "second pilier" pour le développement culturel de l’art dans notre pays (cf ma leçon d’Avignon 2009, désormais publiée : HENRY Philippe. Arts de la scène : un tournant nécessaire. collection Entre-Vues. Avignon. Éditions Universitaires d’Avignon. 2010. 80 p.).

Je plaide également pour une argumentation plus sérieuse à propos des fonctions d’intermédiation qui devraient être partout renforcées, telles qu’elles apparaissent tout particulièrement dans ma dernière étude sur les friches culturelles.

Philippe Henry a été Maître de conférences, HDR au département Théâtre de l’Université Paris 8 – Saint-Denis. Il poursuit désormais à titre personnel ses recherches sur la socio-économie du spectacle vivant et les démarches artistiques en lien avec des populations d’un territoire donné. Il est membre fondateur d’Autre(s)pARTs et membre d’Af/Ap. Contact : phenry4@wanadoo.fr, (+33)143794346, 77 rue de Charonne - 75011 PARIS.



Voir également :

- Communiqué du Syndeac. Chacun pour soi ou l’art pour personne. 2010.
- BENHAMOU Françoise. "Pour Frédéric Mitterrand, le problème de la culture c’est la culture". In Rue89. 10/11/2010.
- CONROD Daniel. "Le glas de la “culture pour tous”". In Télérama n° 3174. 11/11/2010.
- DESCHAMPS François. "La « culture pour chacun », ou comment lutter contre "l’intimidation sociale" ?". Éditorial de la lettre d’information du réseau culture. 11/11/2010.
- HAYOT Alain (Délégué national du PCF à la culture). "Le populisme au service du marché". In L’Humanité.fr. 03/12/2010.
- NOIRIEL Gérard. "Défendons autrement la culture pour tous !". In Le Monde. 05/11/2011.
- VINCENT Jean-Pierre. "Défense de l’art pour tous". In Le Monde. 19-20/12/2010. P17.
- WALLACH JC. "La "culture pour chacun" : nouveau paradigme ou chant du cygne ?". In La Scène n° 59 - Hiver 2010-2011.

Mis à jour le lundi 12 mars 2012