Point de vue # 11 : Lettre ouverte à Aurélie Filippetti - Bruno Lajara - Janvier 2013

Avoir 20 ans...

Madame la Ministre, cette année 2013 la compagnie VIESÀVIES aura 20 ans. Depuis sa création en 1993, je n’ai connu que l’association du mot crise et du mot culture.


Point de vue # 11 : Lettre ouverte à Aurélie Filippetti - Bruno Lajara - Janvier 2013

En 1993, je n’ai pas connu le doublement du budget de la culture des années Lang. 1993 c’est la fin de la Mitterrandie et le début de la Chiraquie avec la cohabitation. VIESÀVIES est née au début de ce que l’on a appelé les friches culturelles, j’en ai d’ailleurs co-dirigé une de 1994 à 1996 à Gentilly qui s’appelle toujours le Plateau 31. Donc les artistes qui voulaient créer dans ces années-là, les compagnies non-institutionnelles, décidaient de se prendre en main pour avoir des fabriques de théâtre. On fabriquait pour très peu d’argent mais on fabriquait.

Aujourd’hui les trois quarts sont soit fermées soit en très grande difficulté. D’ailleurs la gauche à son retour aux affaires trouvait ça "formidable" et avait créé une mission au sein de son ministère intitulée "les Nouveaux Territoires de l’Art", un beau nom me direz-vous mais le 21 avril 2002 a tué dans l’œuf ce qui devait être une révolution culturelle dans la prise en compte des pratiques culturelles pour et avec les gens. Nicolas Sarkozy n’a, malgré ce qu’on en a dit, pas touché réellement au budget de la culture, il a juste permis à une caste qui vomissait cette autre culture de l’affaiblir et voir de l’éradiquer.

Ce qui s’est passé c’est qu’une nouvelle ère est arrivée, celle des techniciens de la culture qui font carrière dans les institutions culturelles et des directeurs de salle qui font carrière tout court. La doctrine de la culture pour chacun a gagné. On cherche plutôt le nouveau metteur en scène de demain (quitte à le jeter aussi vite qu’on l’a porté aux nues) plutôt que de consolider les vrais projets de compagnie. Dans ma Région on forme au sein d’une école nationale (L’EPSAD) des comédiens qui ne savent même pas ce qu’est le travail territorial. La DRAC m’a demandé il y a deux ans de leur parler de mon travail dans le Pas-de-Calais, de leur montrer que la culture et l’art ne sont pas opposés. Ça a duré quatre heures. Trois ans de formation. Quatre heures sur l’action artistique. Point barre. Est-ce cela l’art que vous voulez pour demain ?

Vous avez cité dans votre blog il y a quelques années 501 BLUES comme un spectacle exemplaire, sachez Madame la Ministre que ce spectacle (déjà non aidé par la DRAC à l’époque) ne pourrait voir le jour. Pourquoi ? Parce que les partenaires de l’époque sont exsangues : Culture Commune, Scène Nationale connaît d’énormes difficultés, les Rencontres de la Villette n’existent plus sans parler des réseaux de diffusion parallèles qui sont sans le sou aujourd’hui.

Aujourd’hui je veux regarder devant et vous parler de deux réussites : Celle du Louvre-Lens malgré les railleries d’une certaine élite a connu son 100 000ème visiteur en moins de trois semaines ce qui prouve que quand on installe l’art au plus près d’un territoire qui a mis en place une politique culturelle depuis des années les gens viennent. La deuxième, et c’est celle dont je suis le plus fier c’est que lors de l’inauguration, vous avez été interpellée par une des ex-comédiennes de 501 BLUES qui a travaillé pendant quatre ans à la Maison du Projet du Louvre-Lens. Elle a contribué à la réussite du projet en faisant un travail d’accueil auprès des populations voisines du musée souvent coupées de l’offre culturelle. Vous lui avez dit : "C’est génial que vous soyez restée dans la Culture !". Elle, fille de mineur, ayant travaillé pendant 25 ans en confection a pu grâce à la Culture changer de vie et contribuer à faire naître à Lens un des plus grands musées du monde. Oui elle est restée dans la culture. La culture est fondamentale pour vivre. Surtout en temps de crise.

Mitterrand voulait changer la vie en 1981, la Culture le peut. Vous en avez les moyens. A vous de faire les bons choix. Le temps presse.

Je vous prie de recevoir Madame la Ministre, tous mes vœux de réussite pour cette année 2013 fondamentale dans l’espérance que vous saurez apporter aux Français.

Bruno Lajara
Metteur en scène, fondateur et directeur
de la compagnie VIESÀVIES, à Arras (Pas-de-Calais),
membre d’ARTfactories/Autre(s)pARTs.

Le 2 janvier 2013

Mis à jour le lundi 7 janvier 2013