C’est un lieu somptueux, Lyon. Ceux qui sont passs de nuit sur les quais de Sane connaissent l’enchantement que procure la vue des Subsistances, magnifie par les clairages. Cet ensemble d’imposants btiments autour d’une large esplanade est aussi dot de galeries et d’une cour couverte, coiffe d’une immense verrire (1.500 m2) : une merveille tout droit venue du XIXe sicle.

Des studios, des bureaux, des espaces de rsidence sont en cours d’amnagement sur 8.300 m2, soit prs du tiers de la surface totale (22.500 m2 !)... L’ancien couvent du XVIIe sicle avait t reconverti et agrandi en centre d’approvisionnement militaire au XIXe sicle. D’o le nom retrouv de " Subsistances ", pour une autre fonction : les nourritures fournies par les Subsistances sont aujourd’hui (presque) entirement spirituelles, d’essence artistique. Pour ce qui est des nourritures roboratives, on peut du reste regretter qu’il faille passer au premier tage avec vue sur la Sane, dans l’unique restaurant install sur le site, pour goter aux exquises nourritures prpares dans un cadre thtralis souhait : charmant et chic, mais cher. Point de restauration lgre au rez-de-chausse, sans vue sur la Sane, pour tous ceux qui ne font que passer une heure ou deux ! C’est dommage, car on vient ici pour travailler, pour sjourner, ou tout simplement pour se promener. Il est vrai que cette friche, finance majoritairement par la municipalit lyonnaise, teste son fonctionnement depuis peine deux ans. Tout est encore possible ici, tant la version XXIe sicle des Subsistances commence juste imprimer son image dans le paysage culturel lyonnais, sans renoncer ses objectifs de dpart : tre un espace de risque et d’utopie.

Les espaces rnovs sont conus comme " des lieux o se met en œuvre un autre rapport l’conomie de la production... un lieu attentif aux mergences artistiques... dans la perspective d’une politique ouverte aux cultures du monde ". Vaste programme sur lequel Klaus Hersche, le directeur, et Nancy Tarrius, la secrtaire gnrale, sont pied-d’œuvre.



Entretien crois avec Klaus Hersche et Nancy Tarrius

"Grer l’ambivalence"

F. K.-" Espace de risque et d’utopie ", " laboratoire ", " lieu de fabrication et d’exprimentation ", " chantier permanent ", " lieu-phare ", " lieu de rflexion et d’intelligence " et encore " passerelle ", " plate-forme ", " espace public " caressant le rve de faire du lieu une " agora "... Tous ces termes, je les ai trouvs sur le site des Subsistances. Vous avez aussi parl de " friche municipale ". Une telle accumulation ne traduit-elle pas d’abord la difficult identifier clairement les Subsistances ?

Les Subsistances - Il faut revenir la gense du projet, qui tait de transformer les btiments en un lieu culturel alternatif... Lorsqu’il est adopt en conseil municipal [NDLR : en 1997], ce projet vise dj faire des Subsistances un lieu rsolument ouvert toutes les formes, toutes les disciplines. C’est pourquoi j’ai pu employer ce terme de " friche municipale ", pas trs heureux j’en conviens. On peut encore ajouter d’autres dfinitions. Les Subsistances sont aussi un lieu de patrimoine. De plus en plus de personnes et de groupes viennent ici, ne serait-ce que pour la visite. Et pour le plaisir. Mais avant tout, c’est un lieu intermdiaire, avec tous les possibles, et toutes les interrogations que cela suppose.

F. K. - Est-il possible de mener l’art hors des sentiers battus en rutilisant un site patrimonial, avec toutes les contraintes que cela suppose, et tout en tant soumis un fonctionnement institutionnel ?

Les Subsistances - Nous en sommes la deuxime anne de fonctionnement [NDLR : les Subsistances ont t inaugures en janvier 2001], il faudrait avoir un peu plus de recul... Il est vrai qu’tre en rgie directe [NDLR : c’est la Ville qui rgle directement les charges] est un systme lourd. Mais quel est le systme parfait ? Je n’en connais pas... Le fonctionnement associatif a ses limites, comme celui de la dmocratie directe.

En tant que directeur, j’assume le pouvoir qui m’est confi. Je ne dfendrai pas l’ide d’une autonomie totale du lieu. Les objectifs de ma mission sont clairs, et ils ont t redfinis par une lettre de mission l’automne 2001 [NDLR : aprs l’annonce du plan de mandat de la nouvelle municipalit lyonnaise]. Personnellement, cela m’intresse beaucoup de grer cette ambivalence : tre un lieu municipal, et assurer une mission d’exprimentations artistiques. Par ailleurs, je constate que d’autres villes en France font aujourd’hui le mme choix de rhabiliter d’anciens btiments, avec des projets culturels innovants : c’est le cas par exemple d’Arcueil, ou encore de Pontoise.

F. K. - Comment les artistes investissent-ils les Subsistances ?

Les Subsistances - Il y a diffrentes faons de s’approprier le lieu. Nous nous apercevons aujourd’hui que les propositions qui nous sont faites changent. Il y a des artistes qui savent utiliser la rsidence en sortant de la logique de production - ou de coproduction - qui n’est pas notre priorit. Peu peu, s’instaure une relation de confiance, notamment avec les artistes de la rgion. Je ne parle pas uniquement des gens de thtre, car nous ne voulons pas privilgier une forme plutt qu’une autre. Les Subsistances sont tournes vers toutes les formes de cration et ont vocation accueillir des personnes, des compagnies qui laborent ici leur projet. Celui-ci pourra trs bien tre produit et prsent ailleurs !

En arrivant Lyon, nous avons t tonns, Nancy et moi-mme, de constater que les artistes n’avaient pas investi d’eux-mmes les Subsistances avant les rnovations. Ils auraient pu facilement " squatter " les lieux ! Mais ce n’est pas dans les habitudes lyonnaises, contrairement ce que l’on peut observer ailleurs, Berlin, ou mme Grenoble....

F. K. - Comment voyez-vous se dessiner la ligne artistique propre aux Subsistances ?

Les Subsistances - C’est un chantier permanent... Il n’y a pas de " saison " culturelle comme dans une institution classique. Nous avons pour mission de faciliter les processus de cration, de permettre aux uns et aux autres d’changer. On l’a vu en 2001 avec les " Quartiers d’octobre " (workshops arts plastiques et vido), avec les concerts de l’ARFI [NDLR : Association la recherche d’un folklore imaginaire] et le fantastique " buf " final - soixante musiciens sur scne -, avec les chantiers mens partir de tel ou tel auteur.... Nous tions aussi ravis d’accueillir le festival des Inattendus (festival de cinma) ou de proposer les rencontres autour d’Heiner Mller (thtre et arts plastiques).

Certaines oprations, comme cette dernire, la Muller Factory, sont complexes monter. En mme temps, il nous faut garder une souplesse d’accueil, une capacit de raction rapide. Et affiner, prciser les choses... Par exemple, concernant les " Quartiers d’octobre " 2002, nous avons souhait une implication plus forte du lieu. Il y a eu davantage de discussions sur le dveloppement du projet avec nos partenaires. Nous voulons davantage l’inscrire dans le rseau artistique, national et international.

F. K. - Et dans l’avenir proche, comment vont tre affects les espaces rnovs des Subsistances, les fameux 8.300 m2 ?

Les Subsistances - En fait, nous allons simultanment dans trois directions : un grand studio pour la danse, des espaces de travail pour le cinma ; l’hbergement d’une association fdrative dans un domaine particulier : ce pourrait tre le traitement du son, de l’image, ou pourquoi pas, l’enfance ; enfin, troisime direction, la possibilit de louer des espaces des entreprises culturelles.

Nous aimerions aussi organiser des ftes, des bals, de grands moments festifs, sur la base de la qualit artistique. Et aussi consacrer des espaces, ou un grand espace ddi l’enfance. Il y a des gens qui font un travail formidable et pdagogique autour des arts plastiques. Cela dit, il nous faut encore convaincre. Nous grons aussi un grand vide aux Subsistances [NDLR : seul un tiers des surfaces totales a t ramnag] et on n’a pas le droit de remplir. C’est une situation inconfortable.

Franoise Kayser
(avec l’amical soutien de Lyliane Dos Santos)

Mis à jour le mercredi 26 mars 2003