Les pratiques expérimentales - Mars 2008

Réfléchir aux pratiques expérimentales revient à se demander où elles ont lieu et dans quelles conditions. L’association ARTfactories/Autre(s)pARTs regroupe différentes expériences menées dans ce sens et qui partagent certains points communs. Dont celui de mettre en perspective les relations existant entre les artistes, les œuvres et les individus.


© X-situ #1 – Friche RVI (Lyon) - 2010

► SYNTHÈSE COURTE

La primauté du processus sur l’objet fini
S’il existe un point commun entre toutes les pratiques expérimentales évoquées lors de cet atelier, c’est de considérer la recherche comme une fin en soi, sans obligation de résultat. Toutes ces expériences, qu’elles s’organisent dans des lieux ou à travers des événements de type festival, privilégient la transdisciplinarité et le travail collectif ; toutes remettent en question le statut de l’œuvre artistique, sa fabrication et les modes de sa réception. Dans cette perspective, le processus importe autant que l’objet auquel il va parfois jusqu’à se substituer, de sorte qu’il convient de parler d’expérience sensible plutôt que d’expérience esthétique. Ce qui se réalise ne peut pas en effet se juger à l’aune de catégories esthétiques préexistantes et les participants à un tel dispositif se trouvent eux-mêmes partie prenante d’un acte (celui de vivre cette expérience) et d’une œuvre (ce qui s’est produit).

La notion de dispositif comporte ces deux aspects et témoigne du déplacement fondamental opéré au sein du schéma classique créateur-œuvre-spectateur.

Ainsi l’artiste peut ne pas maîtriser totalement son œuvre, qui elle-même peut ne pas être un objet fini. Quant au public, il peut ne pas être assigné à la seule fonction de voir/écouter/lire/sentir l’œuvre.

Contrairement à l’expérimentation scientifique qui analyse un objet en le mettant à distance, l’expérience sensible dont il est question ici inscrit le sujet à l’intérieur même du dispositif pour modifier la perception qu’il a de lui-même et de son environnement.

Dans l’industrie ou dans l’institution culturelle, les conditions ne sont pas réunies pour permettre ce déplacement fondamental. La première distingue d’un côté la pratique et de l’autre la consommation culturelle ; la seconde impose à chaque chose et chaque personne une place bien précise. Au contraire, les expériences regroupées au sein de l’association Af/Ap se confondent avec le lieu où elles se déroulent et accordent une attention toute particulière au public (qu’il faudrait plutôt appeler récepteur voire habitant…). Permettre que ces expériences aient lieu, et donc qu’elles aient un lieu, est un enjeu de premier ordre pour les participants présents lors de cet atelier.

Lieux à part et spécificités du lieu
Où est-ce possible ? A priori n’importe où, pourvu qu’on le décide. En réalité, de préférence dans des endroits ordinaires, généralement désaffectés, dont la fonction et l’usage sont vacillants au sein d’une société. Ce sont des friches industrielles, des fermes en ruine, des hangars abandonnés, des barres d’immeubles promises à la destruction... Remettre en question l’expérience esthétique implique de le faire dans un lieu lui aussi remis en question : c’est le terrain idéal pour jouer avec le réel et l’imaginaire qui sont la matière première de l’expérience artistique. © La Gare Franche avant travaux (Marseille) - octobre 2006 Ce ne sont donc pas tant les territoires eux-mêmes qui sont nouveaux mais les rapports qu’on entretient avec ceux qui existent déjà. Plutôt que de créer ailleurs, il s’agit de créer autrement. Et il faut préciser dès lors que la notion de territoire n’est pas strictement géographique, mais s’apparente à un espace (virtuel, relationnel etc.) où l’on créera en rompant avec les usages institués. Ceci dit, il se trouve que l’usage marque durablement certains équipements culturels où il apparaît difficile de travailler autrement. Dans ce cas, et ce pour relancer l’histoire de l’action culturelle, il importe de travailler autre part. Cette volonté partagée par les différents acteurs concernés (artistes, porteurs de projets etc.) interroge néanmoins l’envie des spectateurs (récepteurs, habitants etc.) qui ne sont peut-être pas prêts pour participer à ce type d’expériences…

C’est là un problème qui oblige tous ces nouveaux praticiens à ne pas rester figés dans leur action, ni dans leurs relations avec l’extérieur. Et à veiller à ce qu’on ne les cantonne pas, au prétexte qu’ils revendiquent une recherche sans obligation de résultat, dans la précarité, l’absence de reconnaissance et l’éternelle émergence.

Sébastien Gazeau
Texte rédigé à partir de la synthèse de Pierre Gonzales et Jules Desgoutte (Friche RVI, Collectif ABI/ABO, Lyon) réalisées à Sainte-Foy-Lès-Lyon le 19/03/08 lors de l’atelier de réflexions « Les pratiques expérimentales »

Pierre Gonzales et Jules Desgoutte (membres d’Abi Abo, friche RVI, Lyon)
Préparation et animation de l’atelier de réflexions

Quentin Dulieu (Af/Ap)
Coordination des Ateliers de réflexions

Mis à jour le vendredi 5 novembre 2010