Les pratiques culturelles innovantes dans les Pays d’Europe du Sud-est

Séminaire Banlieues d’Europe - 27 & 28 septembre 2002 - Berlin


Le réseau Banlieues d’Europe organisait à Berlin un séminaire sur "Les pratiques culturelles innovantes dans les Pays d’Europe du Sud-est" les 27 et 28 septembre 2002. Le texte ci-dessous n’est que le résumé des échanges qui ont eu lieu à Berlin.

banlieues.deurope@wanadoo.fr
http://www.banlieues-europe.com/


Après le repérage de projets innovants dans cette région, Banlieues d’Europe met l’accent sur la mise en réseau des acteurs culturels de ces pays ainsi que sur les projets de coopération Est/Ouest. L’approche choisie est de mettre en avant ce que nous avons à apprendre les uns des autres par l’échange d’informations, la confrontation de projets et le partage d’expériences afin de créer une dynamique de coopération. L’idée est de se mettre à l’écoute de ces acteurs culturels portant des projets spécifiques aux différents contextes dans lesquels ils s’inscrivent sans plaquer une grille d’analyse propre à chacun. La difficulté était donc de transmettre ces contextes et de bien faire comprendre l’enjeu de ces projets. Il s’agissait également de voir comment ces projets, créés dans un contexte particulier, envisagent leur développement dans les années à venir et quel rôle ils peuvent jouer dans cette perspective.

Dans ce mouvement de globalisation, les échanges se multiplient mais les inégalités se creusent. L’enjeu de ces rencontres, entre le phénomène d’uniformisation et de globalisation grandissant et celui du repli sur l’identité mythique, est le rôle majeur que doit jouer la culture à l’heure actuelle. Il s’agit bien de trouver de nouveaux repères et de nouveaux liens dans l’imaginaire et le symbolique pour changer les représentations et éviter ainsi les effets mortifères de ces deux phénomènes, rappelait Jean Hurstel dans son introduction. Qu’est-ce qui nous sépare ? Qu’est-ce qui nous réunit ? Sur quelles bases s’appuyer pour de nouvelles coopérations ?

Nous avons entendu, au cours de ces journées, une grande diversité d’expériences allant du Centre de décontamination culturelle et d’autres ONG (Red House, WHW, Remont etc..) à la politique culturelle de la ville de Plovdiv en passant par l’intervention d’artistes dans la restructuration des quartiers de Bucarest et la revitalisation du patrimoine.

Plusieurs grands thèmes ressortent de ces projets tels que la question de l’engagement politique des artistes et des acteurs culturels, la "reconstruction" des villes des Balkans ainsi que la question du patrimoine, le fossé entre les ONG et les pouvoirs publics, la mobilisation de tous les acteurs culturels pour répondre à des besoins spécifiques à ces pays (création d’outil et d’infrastructure par exemple), la question de l’identité nationale, l’ambivalence par rapport à l’Europe de l’ouest, les stéréotypes des uns par rapport aux autres ainsi que l’inégalité dans les échanges par exemple.

Il faut prendre garde à ne pas considérer l’Europe du Sud Est comme une région uniforme. Les contextes sont très diversifiés et transparaissent dans la mise en place des projets. Il est intéressant de souligner que la question des conflits récents dans la région n’a pas été abordée directement bien qu’elle résonne dans chacun des exposés.

Mais ce qui frappe tout d’abord, ce que l’on retient, ce sont des noms tels le « Centre pour la décontamination culturelle », le centre culturel « la maison rouge » et des images montrées par les uns et les autres : celle d’un cinéma à l’abandon et recouvert de panneaux publicitaires dans un quartier de Bucarest, l’inondation en générale de l’espace public par la publicité (encore à Bucarest), la clef anglaise comme logo de l’association Remont, le travail de cette plasticienne qui se prend en photo nue, rasée, avec comme sous-titre "cherche mari avec un passeport européen".

Ce qui caractérise sans doute le mieux la région est le terme intensité, comme le soulignait André Rouillé. Intensité de la région, intensité des oeuvres, intensité des hommes, intensité des peuples. Et s’il nous reste des flash, des images, à l’issu de ce séminaire c’est sans doute parce que les Balkans se "ressentent" plus qu’ils ne s’expliquent. D’où la difficulté de transmettre dans ce cadre la complexité des contextes, les paradoxes de la région et l’image schizophrène véhiculée parfois par cette région comme le disait bien Milena Dragicevic Sesic en introduction :

"Aujourd’hui notre tâche est extrêmement difficile, nous devons réinventer notre territoire balkanique en mettant un terme aux préjugés et aux stéréotypes et nous devons par ailleurs réinventer la mémoire culturelle de nos villes. (...) Une des caractéristiques des villes des Balkans est d’avoir recours à des métaphores, métaphore de la violation, métaphore des ruptures etc. Nous utilisons également la notion de carrefour, de croisée des chemins qui n’impliquent aucune rupture mais où il faut néanmoins choisir la voie à suivre. Nous avons aussi des symboles qui jalonnent notre vie quotidienne, notre activité de création. Ces concepts véhiculent parfois une image un peu schizophrène de la vie dans les Balkans où nous souhaitons d’une part faire partie de l’identité européenne, de l’identité mondiale mais où d’autre part l’individu souhaite mettre en lumière ses différences et prouver que nous ne sommes pas comme vous, que nous avons des choses que vous n’avez pas, nous ne sommes pas rationnels, nous réagissons à nos sensations et c’est ce qui faite notre différence. Et souvent les gens apprécient ces différences qui marquent notre identité par rapport aux autres identités européennes aujourd’hui".

Cette ambivalence ressort également dans l’art comme nous l’explique Milena Dragicevic Sesic, l’art est encore très politique aujourd’hui, directement lié au contexte alors qu’en même temps il essaye de se défaire de cette dépendance du contexte en se repliant sur lui-même en tentant d’être aussi européen que possible dans le contexte actuel. Elle poursuit en disant que "les artistes dans les Balkans aujourd’hui ne font pas des interventions esthétiques, pour décorer, pour améliorer le cadre de vie des gens, pour donner une meilleure image mais ils agissent en provocateur pour impulser une réflexion, pour obliger les gens à se remettre en question".

D’un projet sur les panneaux de signalisation au Festival d’été de Belgrade en passant par le projet "Listen lillte man", Milena Dragicevic Sesic analyse ces différentes actions de "perturbation" comme des provocations urbaines visant à soulever l’absurdité de la situation ainsi que la part de responsabilité de chacun dans ce contexte, et à remettre en question les représentations que nous avons.

André Rouillé quant à lui cherche comment les événements de ce monde résonnent dans les oeuvres de cette région et voit les choses de la manière suivante :

"Mais si les artistes de la région connaissent bien le monde international de l’art et ses fonctionnements, la proximité avec l’histoire vive et ses paroxysmes confère à leur art une singularité : celle de se situer toujours entre l’art et la politique, celle d’avoir à compter l’histoire parmi leurs matériaux (...) Ils font de l’art politiquement, non pas au sens où ils se feraient les porte-parole d’une cause avec ses slogans et ses solutions arrêtées, mais dans la mesure où ils mettent (littéralement) en œuvres des questions qui engagent directement les devenirs de la région : la démocratie, la justice, l’écologie, les femmes, les frontières, les institutions internationales, etc. Leur art est politique en ce qu’il donne une visibilité aux individus et aux situations que l’exclusion et la domination s’efforcent de rendre invisibles (...).

Ces deux points de vue, de l’intérieur et de l’extérieur, l’une partant de la société pour analyser les interventions artistiques et l’autre partant des oeuvres pour comprendre les résonances du monde, proposent deux regards extrêmement différents, parfois s’opposant dans l’interprétation même des oeuvres et des actions, l’une parlant de mémoire et de traces symboliques et l’autre de devenirs.

Cette première confrontation pose les bases du débat alimenté par la suite par des expériences très diverses se rejoignant sur la volonté de jouer un rôle dans ces contextes de "transition", de créer des espaces d’expression libre ou encore de débattre de questions politiques par le moyen des pratiques artistiques. La question de l’engagement politique des acteurs culturels trouve différentes réponses et différents niveaux d’intervention.

Il est intéressant à ce stade de rappeler les contextes dans lesquels se sont élaborés ces projets. Natasa Ilic nous présente son organisation, What how and for Whom, constituée de commissaires d’expositions à Zagreb et qui tire son nom de la première exposition qu’ils ont organisé en 99 articulée autour de ces trois questions. Son exposé sur l’histoire de la culture alternative en Croatie pose les bases de leurs interventions. Tout en s’inscrivant dans une continuité avec l’alternative des années 70 et 80, Natasa Ilic parle de rupture dans les années 90. "Dans le sens d’une production culturelle, le terme alternatif est souvent lié à des notions comme l’anti-art, l’avant-garde, la néo avant-garde, la contre-culture, ce qui est différent dans la forme et dans les contenus, progressif, radical, ce qui sort du lot et s’oppose à l’establishment, au traditionnel généralement bourgeois. Dans le contexte de"culturalisation" de tout, dans la situation où chaque avant-garde ou action subversive est immédiatement reprise comme une mode, il n’y a pas de culture alternative.

La culture alternative existait quand il y avait encore des idées alternatives sur l’ordre de la société, des idées politiques alternatives. (...) La production culturelle et artistique peut encore être alternative, non pas par sa nouveauté, sa différence, ses formes inhabituelles ou ses moyens d’expression, mais par son sens politique. Nous n’avons pas d’illusion sur notre potentiel d’articuler complètement des alternatives politique mais nos interventions sur la scène culturelle ont comme but d’introduire dans le débat public des sujets que nous considérons significatifs dans notre société et qui sont ignorés par la production culturelle de masse". Ainsi WHW pose des questions, monte une exposition à l’occasion de la réédition du manifeste communiste de Marx pour engager le débat sur le communisme et répondre au besoin d’interroger le passé communiste, aborde la question des mass médias etc. Toujours articulées autour des questions, What, How and for Whom, les manifestations de ce collectif interroge des sujets politiques par sa pratique artistique. "Nous ne faisons pas d’art politique mais nous travaillons des sujets politiques" ajoute-elle.

Krassimira Teneva évoque par une anecdote la méfiance des européens de l’ouest par rapport au nom du centre, "La maison rouge", et précise qu’il n’y a pas là d’ambiguïté politique comme le nom peut l’indiquer mais simplement la couleur de la maison ! Une fois encore, l’élaboration de ce centre culturel, en cours de rénovation et qui agit pour le moment hors les murs, répond à des besoins de la société bulgare et plus particulièrement à trois manques identifiés. Tout d’abord, l’idée est d’introduire à Sofia un lieu de débat, de liberté d’expression et de tolérance d’opinions. La Bulgarie n’a pas de tradition de débat public, ni de forum. C’est un système politique démocratique dans la procédure de vote par exemple mais pas à l’égard du citoyen. Ensuite, Red House veut être un outil et propose une infrastructure soutenant les groupes d’artistes indépendants de toute discipline artistique. Enfin, Red House aimerait être une plate-forme d’échange entre les décideurs politiques et les acteurs culturels du changement afin de combler l’absence de lien et de communication entre ces deux sphères.

Ainsi, Red House essaye d’insuffler un nouveau concept de la culture, celui de la culture du débat, faisant participer les gens à la vie publique, luttant contre les préjugés et stimulant l’ouverture d’esprit tout en espérant toucher également, et influencer, les décideurs politiques.

image 200 x 138 Le troisième projet présenté dans ce cadre part du principe qu’en 1995 à Belgrade, la société était contaminée par le nationalisme et qu’il fallait agir. Un groupe d’intellectuels de Belgrade est ainsi à l’origine de la création du Centre pour la décontamination culturelle à Belgrade. Les réactions ont été positives mais aussi négatives et ils ont reçu toute une série d’insultes et de menaces jusqu’à celle, la plus violente, de mort. C’est une petite équipe qui mène une multitude d’activité, plus de 200 programmes en 2001, de la production théâtrale au travail sur les droits des minorités en passant par l’organisation de débats. Le nom de ce centre interroge : est-ce la décontamination de la culture ou la décontamination de la société par la culture ? Dans le contexte de 1995, l’activité culturelle n’était pas aussi importante et il s’agissait alors plutôt de la deuxième solution. L’idée était de décontaminer la société par des actions culturelles ; le logo du centre porte d’ailleurs le symbole de radiation. Ce nom surprend souvent les européens de l’ouest, raconte Emil Holcer, alors que « chez nous cette expression n’est pas surprenante ».

Pour répondre plus précisément à la question posée, Emil Holcer resitue les choses dans leur contexte : nous ne nous considérons pas comme un élément politique de la société mais comme une petite organisation qui essaye de survivre. La Serbie n’est qu’au début d’un processus de changement, on commence à apprendre les règles.

Les réactions dans la salle sont intéressantes puisque la question qui est posée est celle du "comment" la culture peut-elle être vecteur d’engagement politique. Or, dans de tel contexte, créer ces lieux ou mettre en place ces projets ne sont-ils pas en eux-mêmes des actes politiques ? On remarque à travers la diversité des expériences une forte volonté de faire, d’agir en stratégies de résistance. Et les réponses à cette question du "comment" sont multiples.

Par exemple, François Matarasso donne deux exemples d’engagement. Le premier est une expérience à Belfast, un groupe communautaire de la jeunesse de Belfast, rebaptisé aujourd’hui le collectif de la zone de guerre, qui est né du rejet de la société que leur imposaient leurs pères. Cela fait 20 ans que ce groupe opère à Belfast au travers de différentes actions et sans que ce soit un engagement politique en tant que tel au départ, ils se sont créé un espace neutre qui offre une alternative de vie dans la société. En partant d’une idée symbolique, on peut arriver à un engagement politique. Le deuxième est celui d’un projet dans une petite ville de Macédoine qui a nécessité de consulter l’ensemble des habitants et les pouvoirs publics. Ainsi, pour construire une bibliothèque, ils ont dû faire preuve d’engagement démocratique. "C’est peut-être cela aussi l’impact politique, prendre conscience que l’avenir de la ville leur appartient et s’engager dans tous ces échanges politiques pour mettre en place leur projet".

Cette question importante a traversé ces deux journées de réflexion puisqu’elle motive, à des degrés différents, la création même de ces lieux ou associations qui vont au-delà de la création d’outil de travail, de la mise en place d’infrastructure soutenant la création artistique et d’ateliers de formations qui sont déjà des missions essentielles.

Ainsi on retrouve dans Remont la volonté de se créer un espace. Rassemblant des artistes ayant des pratiques très différentes, cette association s’est montée en 1999 à Belgrade pour se créer "un havre de paix" où échanger des idées librement.

Silvia Cazacu quant à elle différencie trois degrés d’implication des artistes, de représentation culturelle, dans la ville de Bucarest. Pour le quartier Militari, très défavorisé, la culture commence au degré zéro c’est dire simplement par introduire la possibilité d’envoyer les enfants à l’école. Dans un autre, l’exposition délocalisée "d’un plasticien du centre ville" dans un quartier room a été le début d’un dialogue avec les populations. Le troisième exemple est celui de Subreal, un collectif d’artistes intervenant in situ dans le cadre du projet "des interviews avec la ville" visant à analyser l’espace urbain et notamment sa contamination par les mass médias. Ils se mettent en scène dans ces quartiers afin de dénoncer les plans d’urbanisation par le biais d’illusion d’optique, de photomontage etc.

Jean Hurstel pose le rapport de force existant entre la culture et le champ politique de la manière suivante :"Nous sommes un petit fusil face à des bombardiers. Et nous n’avons pas d’impact dans ce rapport de force ni dans le champ politique proprement dit. Par contre, nous avons un impact dans le symbolique et dans l’imaginaire, et cela peut influer sur ce rapport de force car les représentations que nous avons peuvent être modifiées. Nous contribuons à un changement mais il ne faut pas se faire d’illusion sur sa rapidité".

Et c’est vrai que chacun des projets témoigne de sa contribution au changement même si ces actions semblent parfois isolées, marginalisées. D’où la nécessité d’instaurer des échanges est/est. Il est parfois plus facile pour ces structures de coopérer avec des gens d’un pays de l’Europe de l’ouest qu’avec un de leurs voisins. C’est dans ce cadre de coopération est/est que s’inscrit le projet Balkan Umbrella Magazine de Remont.

Le projet Balkan Umbrella Magazine part de l’idée de faire dialoguer des centres culturels des Balkans. Le processus est le suivant : ils trouvent un partenaire dans une ville, ils choisissent un sujet de débat, s’échangent des mails, puis organisent des conférences, font des recherches, écrivent des textes et /ou réalisent des oeuvres qui donnent lieu à une publication commune. Ainsi le numéro Belgrade/Zagreb est consacré à la scène artistique des années 90 en Yougoslavie et son rôle pendant ces années-là, un autre traitait du rôle des médias dans la production artistique en associant des commissaires d’expo et des artistes de Belgrade et Sofia. On ressent encore une fois cette nécessité de débat, de reprendre la parole après quelques années où l’expression était limitée.

Melentie Pandilovski évoque la difficulté de mettre en place un réseau dans cette région. Dans les années 90, il n’y avait aucun réseau en l’Europe de l’est, en tout cas pas de réseau est/est. Le premier était un réseau international d’art contemporain lancé par la conservatrice du musée d’art contemporain de Budapest qui allait de la Bosnie au Kazakstan. En 1999, il a pris une tournure différente, s’appelle réseau international d’art contemporain et il est basé à Amsterdam pour des raisons pratiques et juridiques. Il s’agissait alors de fournir des informations sur les artistes de l’Europe de l’est via un site internet comportant également un calendrier d’événements, les contacts etc... Ce réseau était gigantesque et ils ont décidé de mettre en place un réseau propre à la région des Balkans en 2000, Balkan Art Network, dans le but de faciliter la production artistique, de proposer des formations et d’établir les règles d’un marché de l’art. Ce réseau informel dynamise l’art contemporain dans les Balkans. Parallèlement à Ban, un autre réseau à l’échelle de la région du Sud-est (Seecan, toujours dans le même domaine) se constitue avec comme objectif premier de mettre en place une base de données. Ces premières expériences de mise en réseau essayent de palier aux difficultés d’échanges d’informations, de formation, d’aide et de soutien à la création artistique et tentent de s’imposer comme institution afin d’entrer en dialogue avec les autorités publiques locales. En effet, il est intéressant de souligner que les financements proviennent du gouvernement français, grec et de fondations comme Soros.

Il est d’ailleurs frappant d’entendre la place prépondérante prise par les ONG sur le terrain de la culture et le peu de liens entretenus avec les pouvoirs publics.

Comme l’a si justement souligné Jean-Philippe Gammel du Conseil de l’Europe, il ne faut pas exagérer le fossé entre les ministères et la société civile car on voit en Serbie par exemple une forte volonté des ministères de s’engager dans de nouvelles coopérations établies sur des bases saines. Néanmoins, ce fossé existe. Sans doute par la méfiance absolue envers ce milieu dont ils étaient les premiers à souffrir. Ce qui pose la question du relais des actions de ces ONG et de leur impact peut-être dans la mise en place de politiques culturelles dans cette région. Le terrain est très actif mais quel relais politique pour défendre ces cultures et pour résister aux pressions ?

"Il n’y a pas une ligne sur la culture dans le pacte de stabilité. Au niveau des gouvernants, la culture n’existe pas. Alors que je pense que justement dans ces pays là, la guerre est née de la haine, des représentations, de l’imagination de chacun par rapport aux autres. Si la culture n’est pas dans ce champ du conflit, dans ce champ de la représentation conflictuelle et si elle n’arrive pas à les rassembler, c’est uniquement de la décoration ! C’est extrêmement frappant de voir qu’au niveau des gouvernements ou des institutions internationales il n’y a pas de culture. La culture est sur le terrain par les associations et elle n’a pas trouvé la jonction avec les gouvernants etc. C’est quand même un problème car cette volonté, cette vitalité doit aussi se nourrir d’une reconnaissance institutionnelle nationale et internationale sans quoi la bonne volonté et le bricolage ça va un temps mais ça ne peut pas assurer la pérennité de ces actions" ajoute jean Hurstel.

Cette question est intrinsèquement liée à celle des financements de ces projets, peu abordée mais néanmoins importante ! La plupart de ces projets sont financés par des Fondations internationales et très peu par les ministères ou collectivités locales et territoriales. La culture n’est pas un enjeu important pour les politiques. D’ailleurs il n’y a pas une ligne sur la culture dans le pacte de stabilité. Alors avec le retrait actuel des Fondations installées dans les Balkans comme Soros par exemple et l’absence de fondations européennes (la Fondation du Roi Baudouin est une des seules à travailler dans ces régions dans le domaine de la culture et défend l’idée d’impliquer les pouvoirs publics dans leurs projets avec les ONG), que va-t-il advenir de ces projets ? "Living Heritage met un point d’honneur à impliquer les pouvoirs locaux et en leur donnant la possibilité de porter des projets. "Il y a là un véritable rôle à jouer pour les donateurs indépendants, il faut impliquer les pouvoirs publics afin de pouvoir contribuer à faire remonter les bonnes pratiques à partir des projets locaux via le processus de décentralisation particulièrement difficile en Europe du Sud Est". dit Fabrice de Kerchove.

Melentie Pendilovski est très inquiet sur cette situation : " Il faudrait permettre au minimum à une fondation de s’installer dans la région car je pense qu’après le retrait de Soros, 90% des projets vont fermer leur porte".

D’où l’importance du projet mené par La Fondation du Roi Baudouin et du programme Mosaïc du Conseil de l’Europe. Le premier intervient non seulement financièrement mais également dans un rôle de conseil méthodologique pour revitaliser le patrimoine en tant que ressource culturelle. Le deuxième donne peu d’argent mais joue un rôle capital de sensibilisation des ministères aux politiques culturelles mais aussi d’interface entre ces institutions et les ONG.

"Les ministères ont des problèmes financiers notamment car 90% de leur budget part dans les salaires et c’est très difficile de supprimer des postes dans ces institutions. Une autre explication est qu’on a formé de nombreuses ONG qui ont maintenant plein de gens compétents alors qu’il y a un problème de formation dans les institutions nationales et il faut rattraper le temps à ce niveau là aussi" dit Jean-Philippe Gammel.

La formation est un élément important pour ces pays dans les années à venir. Et là encore à des échelles différentes, selon les contextes : des workshops ou trainings de Red House aux programmes universitaires en train de changer en Macédoine pour être plus "adaptés" aux besoins actuels, en passant par les ateliers de formations pour les jeunes mis en place en Serbie par Remont et l’université de Plovdiv.

Ces différents exemples nous montrent toute la diversité de cette région. Sans faire de raccourci, on peut dire qu’on a senti de grandes tendances par pays : une Serbie très dynamique qui foisonne de propositions (notamment à Belgrade), une Croatie qui développe sa scène artistique, une Bulgarie plus en retrait qui essaye d’introduire une culture de débat, une Roumanie qui subit cette situation de transition comme ils disent. Pour bien comprendre ces contextes très variés, il faudrait évidemment revenir sur l’histoire, l’économie etc.

Il existe une forte volonté du milieu artistique et culturel de représenter une avant-garde, dans le sens historique et donc militaire du terme, c’est à dire être cette première ligne de front pour ouvrir la voie.

"Pour moi c’est un formidable espoir que j’ai senti et une leçon sur la capacité à inventer dans des situations les plus difficiles et en même temps reste ces questions comment, suite à cette explosion et retombée atomique, comment pouvons-nous décontaminer et aller plus loin pour que de nouvelles représentations et valeurs se mettent en place (là le rôle de la culture est essentiel, sur le devenir, de nouvelles représentations et de nouvelles références) c’est le rôle de la culture que d’inventer le monde nouveau à partir de la reconnaissance de l’explosion et de ce qui s’est passé, si nous ne faisons pas cela nous n’avons rien fait. Nous sommes là réellement dans une réalité historique et imaginaire dans laquelle les artistes et les acteurs culturels sont les premiers concernés et pour l’instant ces projets sont marginalisés au niveau national et international, prise de position politique à affirmer c’est clair et si nous ne le faisons pas ici entre nous et le transmettre ailleurs, ce sera un échec Il faut avoir un débat sur cette question là. Cette rencontre n’est qu’un début, nous allons continuer à Banlieues d’Europe à interroger et questionner régulièrement cette région de l’Europe et ces projets, cette région c’est la question de l’Europe" conclut Jean Hurstel.

Mis à jour le mardi 12 mai 2009