Les fabriques, lieux imprévus


Préface du livre "Les fabriques, lieux imprévus", TransEuropehalles, 2001

Dans le paysage urbain de l’Europe de la fin du XXème siècle, beaucoup de lieux-symboles d’une ère industrielle, marchande et militaire, se vident de leur raison d’être et tombent en déshérence, leur mémoire en suspens.

« Friches industrielles, chancres urbains, espaces silencieux », cette terminologie de l’absence désigne le passage brutal d’une époque à l’autre, qui laisse des quartiers défigurés, des populations désemparées... et ouvre des perspectives d’occupation imprévues. Parmi ces lieux désertés, certains, ré-utilisés, retrouvent peu à peu une nouvelle vie. Les enjeux liés à leur protection rejoignent ceux d¹une génération d’artistes et d’acteurs culturels qui veulent agir sur leur société et leur époque.

Ces architectures disponibles, qui n’imposent aucun usage ou contenu spécifique, savent s’adapter aux projets les plus improbables et ont le goût d’en être modifiées. En n¹induisant aucune posture, aucun rôle prédéterminé, elles offrent une liberté salutaire à la recherche, à la création artistique contemporaine, et aux rencontres associatives, ouvrant la voie à de nouvelles expériences. L¹articulation de volumes différents, transformables et polyvalents, permet d’y développer des actions très variées, d’y rassembler des populations diverses. « On y entre facilement. » Tout dans ces architectures invite à la fabrication, l¹expérimentation, la convivialité, l¹invention, au croisement des individus, des formes, des arts et des cultures.

Tout y concourre à stimuler des situations, des contextes, bouleversant les règles du jeu imposées par la structure architecturale d’espaces culturels traditionnels < cadres d’une relation passive ou consumériste à la création.

En un temps de remise en cause radicale de la place tenue par l¹art dans notre société, ces lieux fortement chargés de l¹histoire d¹un monde en mouvement, deviennent naturellement les territoires privilégiés d¹un lien renouvelé avec la société contemporaine.

Halles, entrepôts, casernes, bâtiments construits à des fins de production industrielle ou de commerce, trouvent aujourd’hui un nouvel usage.

En favorisant l¹apprentissage de nouvelles démarches par l’échange et la confrontation des artistes entre eux et avec les publics, comme avec d¹autres domaines de la pensée et de l¹action, ils peuvent répondre à des demandes, des besoins, des désirs, auxquels s¹adapte mal l¹institution culturelle classique. Ils sont le champ idéal de pratiques en devenir dont la forme n¹est pas définitivement fixée et dont on ne peut, par définition, prévoir les modalités d¹expression. Ils peuvent, en un mot, répondre à des situations nouvelles qui dépassent largement notre rapport traditionnel à l¹art.

Culture et création n¹y sont plus vécus seulement comme accumulation de savoirs ou production de spectacles et d¹objets : ils peuvent enfin (re) devenir, un moteur essentiel de la transformation de la vie des hommes entre eux.. Cette ré-utilisation, cette ré-affectation, en rendant possible un retournement de sens et de situation< de « délaissés » à convoités, d¹inadapté à adéquat, de passé et périmé à porteur de futur et de renouveau symbolise une re-construction : ces nouveaux lieux de culture transforment l’environnement urbain des populations voisines Ils ont pour effet d’encourager les initiatives citoyennes, de permettre aux habitants, d¹échanger émotionnellement et intellectuellement, de se regrouper autour de désirs communs et de retrouver, à travers la création, le goût d¹être les acteurs de leur propre territoire et de leur vie. Issu du terreau alternatif de la fin des « sixties », ce phénomène de récupération et de transformation d’espaces abandonnés, resté relativement marginal jusqu’aux années 80, se précipite, en Europe et dans le monde, depuis la seconde moitié des années 90.

Poser un regard européen sur des questions qui restent traditionnellement circonscrites au territoire local, régional ou national, permet d’ouvrir le champ des possibilités en se confrontant à un type d’expériences radicalement différent. C’est dans cet esprit que les pionniers se regroupèrent en un réseau informel qui prit le nom de TransEuropeHalles en 1983. Les liens tissés au niveau européen se révèlent utiles à l’identification du sens initial de chaque démarche et à son mode d’évolution dans le monde contemporain. Ils contribuent également à l’émergence de nouvelles compétences, tout en renforçant des modes d’apprentissages autour de nouvelles formes de création.

L’expérience accumulée par le réseau stimule l’esprit d’ouverture et de coopération de ses membres ainsi que la transmission de cette expérience auprès des différents partenaires. Les porteurs de projets similaires bénéficient notamment d’une aide informelle pour les accompagner à différentes étapes de leur développement.

Ce livre est la première occasion de raconter certains parcours, de décrire des conceptions et fonctionnements particuliers, de partager les visions des premiers aventuriers à s’être engagés dans la réhabilitation de ces « cathédrales de l’industrie, du commerce ou de l’armée » au profit de nouveaux imaginaires démocratiques.

Espaces de résistance et de production socioartistiques, de dialogue et d’affirmation, scènes ouvertes sur la cité et le monde. Des lieux vivants, impertinents et parfois chaotiques. Espaces évolutifs et « recyclables », de fête et de réflexion, de fabrication et de diffusion, d’expérimentation et de solidarité. Leur pluridimensionnalité physique (l’utilisation des architectures), intellectuelle (la variété des projets) développée dans un esprit d’indépendance revendiquée à l’égard du marché et du politique <, a donné naissance à une nouvelle génération de lieux de culture.

Mis à jour le mardi 19 mai 2009