Les espaces-projets face aux problématiques de labellisation - Avril 2011

ARTfactories/Autre(s)pART(s) a ouvert un atelier de réflexion sur la relation que les espaces-projets entretiennent avec le principe de labellisation [1] Le label n’apparaît absolument pas comme une fin en soi, mais plutôt comme un pis aller. Il est de plus en plus inadapté à l’évolution de la création artistique. Cette inadéquation prouve, une fois de plus, l’urgence d’impulser un profond changement des politiques publiques de la culture.


Les espaces-projets face aux problématiques de labellisation - Avril 2011

Les espaces-projets qui travaillent à une plus grande démocratie artistique et culturelle ont toujours été réfractaires à toute idée de labellisation. Comme l’explique Eric Chevance, délégué général de ARTfactories/Autre(s)pART(s), ces initiatives échappent à toute modélisation. Elles ne peuvent pas être enfermées dans des cadres institutionnels trop contraignants. Elles sont toujours très fortement contextualisées et intimement liées à la spécificité des territoires investis. Le projet doit donc pouvoir évoluer en fonction des transformations urbaines, politiques et sociales. Trop fortement identifié comme une démarche institutionnelle, il risque de créer un effet d’intimidation vis-à-vis des populations qui se sentent éloignées des pratiques culturelles dominantes. Enfin, le label crée de fait une hiérarchie, entre ceux qui ont ce sésame et ceux qui ne l’ont pas. Il légitime l’existence d’une élite, ce qui est antinomique avec le principe d’égalité démocratique.
© Mix'Art Myrys - Toulouse - 2011Mais les collectivités publiques et plus particulièrement l’État focalisent de plus en plus leurs actions sur les démarches labellisées et conditionnent leur financement à la possession de ce sésame institutionnel. Cette approche n’est absolument pas adaptée aux initiatives engagées dans un processus d’abolition des frontières entre l’art et les populations. Il subsiste un énorme décalage entre les principes énoncés et les politiques concrètement mises en œuvre. Chaque décision semble contredire un peu plus les intentions affichées de démocratisation. Comme le rappellera Claude Renard, ancienne chargée de mission NTA à l’Institut des Villes, les « Nouveaux Territoires de l’Art » n’ont jamais revendiqué une quelconque labellisation. Ces trois lettres correspondent plutôt à un signe de reconnaissance et de ralliement pour des initiatives qui, tout en étant parfois très différentes dans leurs modalités d’action et de fonctionnement, partagent les mêmes valeurs. Ce sigle n’a donc jamais eu vocation à fixer des opérationnalités. Il est juste la traduction d’une indispensable refondation des politiques culturelles. Ces démarches appellent d’autres formes d’évaluation et d’accompagnement.

En mettant en œuvre des projets transversaux, elles questionnent l’ensemble des problématiques qu’elles soient urbaines, sociales, économiques ou environnementales. Elles soulignent ainsi la nécessaire réforme des modes de gouvernance, d’administration et de régulation des affaires publiques. Certes, certains territoires de l’art sont des lieux labellisés. Mais ils ont le plus souvent profité d’un effet d’opportunité. Ce n’est pas tant le label qui était désiré que les moyens d’action supplémentaires qu’il induisait. Ainsi quelques Scènes nationales revendiquent leur appartenance aux NTA. A l’inverse, beaucoup d’espaces-projets engagés dans la démocratie artistique pourraient prétendre à ce statut, car, comme l’explique Geo Martinez de la Grainerie, ils répondent parfaitement, de manière totalement volontariste et avec beaucoup moins de moyens, aux cahiers des charges de ces structures labellisées. Il ne s’agit bien évidemment pas d’opposer les lieux institués aux espaces-projets dits « intermédiaires », mais de préserver la diversité des approches et des pratiques artistiques. De quel autre moyen disposons-nous pour répondre au défi multiculturel qui se pose à nous ?

De toute évidence, la décentralisation a facilité le mouvement de © La grainerie - Toulouse – 2011 démocratie culturelle. Les collectivités locales, moins obnubilées par le fantasme de l’excellence, ont participé à la structuration d’initiatives artistiques qui travaillaient au plus près des populations. Par leur enracinement territorial et leur souci du travail dans la proximité, avec les populations, ces espaces-projets ont su incarner cet élan de décentralisation culturelle. Ils ont essaimé un savoir-faire et un savoir-être artistiques qui sont désormais repris partout, même au sein des structures les plus institutionnelles. La Politique de la Ville, parce qu’elle était pensée de manière transversale et transsectorielle, a aussi été un espace d’expérimentation privilégié pour ces arts citoyens. Beaucoup de démarches de création atypiques ont su s’immiscer dans ces dispositifs qui, a priori, n’étaient pas prévus pour eux. Et pourtant, le déficit de reconnaissance est toujours aussi criant. Aujourd’hui, un retour en arrière est même à craindre. L’État en se recroquevillant sur une politique de l’excellence donne un très mauvais exemple, alors même que la crise économique et la réforme des collectivités territoriales amputent les marges de manœuvre des collectivités locales. La décentralisation est en panne et avec elle la possibilité d’inventer des modes de gouvernance plus démocratiques. Le souci de la rentabilité immédiate ne favorise pas l’expérimentation pourtant indispensable pour sortir des impasses dans lesquelles nous ont entraînés une telle situation de crise. Cette crispation incite les politiques publiques de la culture à se focaliser sur les démarches les plus consensuelles. Même la Région Midi-Pyrénées, la seule collectivité territoriale à avoir ouvert en 2003 une ligne budgétaire pour cinq espaces-projets identifiés NTA, hésite à s’engager dans une politique plus volontariste et plus innovante.

Aujourd’hui, la culture est trop souvent envisagée par les décideurs politiques au pire comme un outil de marketing et de promotion, au mieux comme une incantation déconnectée de tout principe de réalité. Comment imposer les problématiques artistiques dans le débat politique ? Elles n’apparaissent plus comme un enjeu électoral important. Sans doute les élus sont-ils persuadés que le sujet ne rapportera que très peu de voix aux élections. Et pendant ce temps, sur le terrain, des espaces-projets fabriquent du lien et de la civilité en réveillant les imaginaires des populations. Cette esthétisation de la vie vient contrecarrer l’anesthésie violente pratiquée à l’insu de tous par « la société du spectacle ». Mais loin d’être soutenues, ces entreprises citoyennes sont de plus en plus fragilisées. Elles sont sacrifiées sur l’autel d’une crise économique que l’on prétend résoudre en détruisant tout ce qui relève de la « gratuité » et de la « solidarité ». Alors que chacun connaît la vraie et unique urgence : reconstruire un projet de civilisation partagé. Au lieu de circonscrire toujours plus sa place dans la société, la culture devrait être, au contraire, le moteur de toutes les politiques. L’interpellation devra donc fédérer largement au-delà des seuls réseaux NTA pour impliquer tous les acteurs potentiels de cette nouvelle ère de la démocratie culturelle.

Fred Kahn
Textes rédigé à partir des propos tenus à Toulouse le 21 avril 2011 lors de l’atelier de réflexions « Les espaces-projets face aux problématiques de labellisation »

Quentin Dulieu (Af/Ap)
Coordination des Ateliers de réflexions

[1] Par label, nous entendons le statut accordé par le Ministère de la Culture et de la Communication à des théâtres, compagnies, lieux culturels… Par exemple : les labels de Centre dramatique national, Centre chorégraphique national, Scène nationale, scène conventionnées, Centre de Développement Chorégraphique, Scène de Musiques Actuelles, etc.

Mis à jour le vendredi 3 août 2012