L’intgration des habitants l’acte de cration artistique est rcurrente au sein des espaces-projets reprsents dans ARTfactories/Autre(s)pARTs. Cette manire de faire est emblmatique d’une manire de penser le rle de l’art et de la culture dans notre socit. Entre lgitimit revendique et besoin de reconnaissance, les intervenants ont dbattu des spcificits de leurs dmarches.


►SYNTHSE COURTE

Une multitude de projets

La place des habitants dans la dmarche artistique est multiple, propre chaque projet et il serait contradictoire de donner une mthode ou une dfinition de la bonne ou de la mauvaise place. Celle-ci s’invente en fonction des diffrents partenaires, du territoire, de l’implication des uns et des autres. Dfinir une bonne place reviendrait nier la spcificit de ce type d’approche de la cration artistique qui est par nature exprimentale. On note nanmoins certains points communs entre toutes les pratiques rapportes durant cet atelier. Les artistes font appel l’exprience des personnes, leur vcu, leur singularit en somme, sur quoi la dmarche artistique vient reposer. Par le biais du recueil de paroles, d’objets personnels ou en mettant disposition certains outils de production (camra, enregistreur audio etc.), les habitants sont sollicits pour ce qu’ils sont dans le but de faire merger la matire du projet.

Cette matire est donc pour partie prexistante, comme le sont les territoires, les structures culturelles, sociales, ducatives, les histoires intimes et collectives avec lesquels l’artiste travaille sur une priode plus ou moins longue (de quelques jours quelques mois, voire parfois plusieurs annes). Il devient entre autres le catalyseur d’une mise jour d’une culture oublie ou ignore dont les habitants sont les premiers tmoins et les premiers acteurs. Il permet par exemple de mettre en lumire l’histoire partage d’un immeuble condamn la destruction, celle d’un quartier en cours de ramnagement ou plus modestement celle de meubles dont une personne souhaite se dbarrasser. Dans tous les cas, il y a la mme intention de valoriser les habitants et leur territoire. Non pas selon un ordre de valeurs morales mais en tant que tels, c’est--dire en tant qu’expressions singulires d’une interaction entre cultures individuelles et reprsentations collectives. Comme le dit un intervenant de l’atelier : Le but est d’aller au plus prs des habitants. » On l’aura compris, de telles dmarches artistiques ne cherchent pas donner des rponses sur une situation particulire mais questionner les rapports souvent impenss, parfois frictionnels, toujours loquents qui existent entre cultures individuelles et reprsentations collectives.

L’uvre d’art comme processus
L’acte de cration artistique s’apparente ici un processus. Il peut aboutir un spectacle ou une production publique mais ce n’est pas une finalit. C’est la dmarche qui fait uvre, ce qui ncessite une organisation propre. Chaque projet est co-construit avec l’ensemble des partenaires, rellement co-construit sans quoi l’chec, c’est--dire le dsintrt des habitants ou l’instrumentalisation de l’artiste, est assur. Quel que soit le nombre de partenaires, il est par ailleurs fondamental pour le porteur de projet d’viter le face--face entre l’artiste et les habitants, confrontation qui peut devenir strile, voire nfaste, tant donn les sujets sensibles abords dans ce type de projets. La prparation et le suivi sont donc capitaux pour faire vivre une dmarche artistique intgrant les habitants. Ces deux dimensions trs techniques ncessitent beaucoup de temps et de vigilance (montage de dossiers, runions, communication et information permanentes etc.) mais aussi une solide rflexion pralable. Les intervenants s’accordent pour qualifier de politique l’action qu’ils mnent, au sens o elle s’attelle artistiquement la faon dont les hommes vivent ensemble. Une action d’autant plus dlicate conduire qu’elle cre souvent une nouvelle interface entre les populations, les institutions et les lus. Avec tous les enjeux que cela reprsente.

Les liens ainsi tablis entre les personnes constituent une des principales spcificits des dmarches artistiques voques lors de cet atelier. Fondamentalement, les habitants et l’artiste sont logs la mme enseigne et tous subissent de manire conjointe les effets de ce processus. Pour l’artiste, sa manire de faire se trouve remise en question au cours du projet en fonction des ractions des personnes, de leur implication et de ce que le territoire et la population vont rvler sous l’action du travail artistique. D’o la nuance faite par un intervenant pour distinguer les uvres cres partir des gens et celles cres avec eux. Ceci dit, l’artiste et les habitants possdent des rles distincts et il importe de ne pas les confondre. Si elle est empreinte du vcu des habitants, l’uvre (le processus) produite conserve la marque de l’artiste, sa subjectivit. Elle tmoigne d’une recherche formelle, certes dpendante des habitants, mais dont l’artiste a la responsabilit et, finalement, la conscience. Quant aux habitants, ils bnficient leur tour d’un retour sur soi initi par le processus artistique qui leur permet de se rapproprier leur histoire, leur habitat, leur quartier et de gagner en conscience critique. De l, pass le temps du projet artistique, c’est en acteurs de leur propre (espace de) vie que les habitants vont poursuivre le processus de cration.

Quels enjeux politiques et culturels ?
De telles dmarches renouvellent le dbat sur les politiques publiques de la culture et le rle de l’artiste dans la socit. Pour certains participants, l’enjeu consiste clairement renverser les thses de la dmocratisation culturelle dont beaucoup reconnaissent l’chec aujourd’hui. L’ide voulant que les uvres d’art aient le pouvoir d’clairer les individus traduit une hirarchisation des personnes et de leurs gots esthtiques trangre aux projets voqus. Mme s’il y a recherche et proposition formelles, les enjeux dans ces cas sont moins esthtiques que politiques et thiques. Il s’agit avant tout de reconnatre la diversit culturelle comme dynamique et valeur ajoute du travail artistique. Cette approche n’exclut pas les autres modes de production, mais elle revendique sa valeur artistique propre et une reconnaissance publique spcifique.

© Atelier d’urbanisme utopique – Bruit du Frigo (Bordeaux) – 2007/2008
© Atelier d’urbanisme utopique – Bruit du Frigo (Bordeaux) – 2007/2008

ce titre, l’artiste ne saurait tre pris pour un intervenant ou un animateur. Il travaille au contraire en crateur et place sur le mme plan ce type de dmarche et la cration d’un spectacle de forme plus conventionnelle. Mais ce cadre d’action fait de lui un mdiateur, quelqu’un dont le savoir-faire porte sur la rvlation d’une parole et d’une existence. sa manire, il accompagne la transformation d’un territoire et d’une population. Il acquiert, ses propres yeux et ceux de la communaut, une certaine utilit, une place part entire.
C’est bien sr la mme chose pour les habitants, qui est propose une place de premier ordre aussi bien dans la dmarche artistique que dans la socit. L’objectif est bien de les reconnatre dans leur dignit en faisant de leur propre culture un vecteur de reconnaissance et le biais pour se rapproprier leur existence, leur histoire, l’espace public o ils habitent. Fondamentalement impliqus dans la dmarche artistique, ils sont placs au rang de coproducteurs de l’uvre et d’acteurs principaux de leur territoire.

Une reconnaissance ncessaire
Aux yeux des institutions, ces dmarches sont encore trop particulires, difficiles identifier et donc reconnatre. La preuve en est l’inadquation des critres d’valuation institutionnels et du travail effectu par ces artistes et les acteurs culturels qui les accompagnent. Une telle inadquation oblige les membres d’ARTfactories/Autre(s)pARTs imaginer d’autres systmes d’analyse, issus de la dfinition prcise de leurs projets, opposables terme ceux des institutions : N’ayons pas peur d’une lgitimit qui proviendrait de nous-mmes. »

Sbastien Gazeau
Rdaction / Textes rdigs partir des propos tenus Loos-en-Gohelle le 8 dcembre 2008 et Bordeaux le 4 fvrier 2009 lors de l’atelier La place des habitants dans la dmarche artistique »

Quentin Dulieu (Af/Ap)
Coordination des Ateliers de rflexions

Mis à jour le vendredi 5 novembre 2010