L’évaluation des espaces-projets artistiques et culturels - Janvier 2011

Si l’évaluation s’impose de plus en plus dans le milieu culturel, elle ne se fait ni avec la rigueur ni avec la clarté escomptées. Partagés entre la revendication de leur singularité et la défense de valeurs communes qu’ils cherchent à promouvoir en particulier auprès des institutions publiques, les membres d’ARTfactories/Autre(s)pARTs ont essayé durant cette journée de mieux cerner les raisons de leurs réticences à l’égard de l’évaluation.


L’évaluation des espaces-projets artistiques et culturels - Janvier 2011

Présentation de l’étude menée par le Centre Émile Durkheim Suite à un audit du TNT-Manufacture de chaussures commandité par ses tutelles, Éric Chevance, son directeur, a fait appel aux chercheurs du Centre Émile Durkheim (Bordeaux) pour réfléchir aux modalités de l’évaluation des lieux de théâtre. Sa demande est née du constat que l’audit réalisé avait été mené selon des références qui n’étaient pas celles du TNT, notamment qu’il ne prenait pas en considération son intérêt pour les projets artistiques travaillant notamment avec le territoire où il est implanté et la population qui y vit. Quatre lieux ont été choisis pour cette étude conduite sur trois années (2010/2012) : le TNT (Bordeaux), le Tnba (Bordeaux), le Carré – les Colonnes (St Médard-en-Jalles et Blanquefort, en banlieue bordelaise) et la Gare Mondiale (Bergerac). Au moment de l’atelier de réflexion, ce dernier lieu remettait en question certains critères proposés par les chercheurs pour comprendre le fonctionnement de chaque structure, la Gare Mondiale étant moins destinée à des représentations publiques que les trois autres.

© Fabrique Pola - Bordeaux - 2011 En introduction de sa présentation, Sandrine Rui a rappelé que la lettre de mission envoyée en septembre 2007 par Nicolas Sarkozy à Christine Albanel (alors ministre de la Culture), avait marqué une rupture dans l’histoire contemporaine des politiques culturelles françaises, puisqu’elle précisait que la culture n’était plus un domaine d’exception. De fait, la notion d’innovation artistique a infiltré d’autres champs comme l’ont montré Boltanski et Chiapello, tandis que la LOLF (Loi organique relative aux lois de finances) a instauré des indicateurs de performance susceptibles de s’appliquer à n’importe quelle structure dès lors qu’elle relève du domaine culturel. Dans ce contexte, l’évaluation culturelle risque effectivement de ne pas se distinguer de modalités d’évaluation en cours dans d’autres secteurs d’activité et d’ignorer ainsi la singularité de chaque lieu ou de chaque projet. En réponse à cette situation, les chercheurs du Centre Émile Durkheim se sont proposé de fonder une « évaluation délibérative maîtrisée », où les membres de la structure culturelle concernée ne seraient plus objets mais sujets de l’évaluation.
Chloé Langeard a par ailleurs précisé que les pôles de décision traditionnels avaient tendance à éclater pour laisser place à des logiques transversales. À la notion d’excellence artistique viennent s’ajouter des considérations liées au développement territorial, à l’éducation, au rayonnement touristique… Le temps de la négociation interpersonnelle (entre directeurs de lieux et responsables des services culturels de collectivités par exemple) semble terminé. Il est désormais question de critères « objectifs » qui obligent chaque lieu et chaque projet à s’adapter à un environnement toujours plus complexe.
Selon Sandrine Rui, l’évaluation est une occasion de reprendre la main. Bien qu’elle mette chaque structure face à ses ambivalences et à ses limites, elle peut aussi produire de la connaissance, susciter des échanges et, au final, aider à maîtriser ses capacités d’action. Avant de terminer cette présentation, la sociologue a fait part de quelques interrogations : qui doit prendre part à l’évaluation ? les spectateurs ? les habitants ? des critiques d’art ? Quelles sont les dynamiques qui interfèrent avec celles des lieux culturels, et dont la compréhension est nécessaire pour ne pas faire de ces derniers les seuls responsables de certaines situations (comme l’absence de public à un spectacle par exemple) ? Pourquoi l’évaluation proprement artistique est-elle quasi systématiquement laissée de côté dans les processus d’évaluation de lieux ou de projets culturels ?

SYNTHÈSE COURTE

Au risque de la comparaison
Dès lors qu’elle perçoit de l’argent public, toute structure culturelle est susceptible d’être évaluée, c’est-à-dire placée dans l’obligation de rendre compte de l’utilisation qu’elle fait de cette ressource. Sans discuter du principe qu’aucun n’a remis en question, les participants à l’atelier ont débattu des manières et des conditions dans lesquelles les évaluations étaient menées. Il est apparu qu’il n’y avait pas d’approche constante et systématique de l’évaluation, sauf à dire qu’elle dépend toujours du contexte ! Elle ne porte donc jamais uniquement sur le projet d’un théâtre ou sur la manière de travailler d’une compagnie, mais elle procède d’une comparaison. Soit avec ce qui existe sur un même territoire, soit avec des modèles de ce que devrait être un théâtre, une compagnie, une création, etc.

Pour une évaluation réciproque
© Fabrique Pola - Bordeaux - 2011 Dans un cas comme dans l’autre, les participants ont témoigné du manque de clarté avec laquelle l’évaluation était menée et dénoncé une certaine forme d’injustice. Qu’on la croie stratégique ou non, cette injustice porte d’abord sur l’absence ou l’insuffisance de considération portée à chaque structure dans sa singularité. On ne comprend jamais assez ce qui fait la spécificité d’un lieu ou d’un projet. Mais on ne comprend jamais non plus vraiment quelles sont les motivations profondes de l’évaluation, car les institutions publiques et leurs représentants rendent rarement compte des conceptions et des critères qui dictent leur approche. L’envie d’en découdre sur ce terrain avec les institutions varie selon les expériences et les sensibilités de chacun, certains s’accommodant de l’absurdité de la situation, là où d’autres espèrent une confrontation loyale. La mise à jour des fondements de l’évaluation implique, pour qui la demande, d’entreprendre une remise en question de son travail et de ses propres conceptions. Ce qui renvoie à ce que disaient les chercheuses du Centre Émile Durkheim au début de cette journée, à savoir que toute véritable évaluation était à la fois désirable et anxiogène.

Action publique et indépendance
Constatant qu’ils partageaient tout autant le souci de défendre la singularité de leur démarche que d’affirmer leur ambition de faire « œuvre publique », les membres d’ARTfactories/Autre(s)pARTs présents ce jour-là ont redit la nécessité (et la difficulté !) de se retrouver autour de valeurs communes. Ou plus précisément de définitions qui les aideraient à mieux se faire comprendre des institutions. C’est évidemment un enjeu stratégique de taille puisque cela leur permettrait notamment de proposer d’autres modèles de ce que pourrait être un théâtre, une compagnie, une création. Non par souci corporatiste, mais plutôt pour faire valoir la dimension publique spécifique de leur action, c’est-à-dire la nature politique de leur engagement artistique et culturel. Or il semble que cette dimension soit difficile à reconnaître par les institutions qui, par définition, ont du mal à admettre que des structures indépendantes revendiquent des missions de service public. Nées de la volonté de quelques individus, contre toute attente institutionnelle, qui sait si ces initiatives ne sont pas évaluées pour marquer la différence fondamentale qui existe toujours entre les « indépendants » et les « légitimes » ?… L’évaluation, sous des dehors objectifs, est une procédure éminemment politique qui en appelle à la confrontation des points de vue, voire au rapport de force. Reste à savoir de quelle manière il convient de les provoquer et de les faire évoluer. Peut-être en les déplaçant sur le terrain qu’occupent les membres d’ARTfactories/Autre(s)pARTs : à l’intersection de l’artistique, du politique et du philosophique.

Sébastien Gazeau
Textes rédigés à partir des propos tenus à Bordeaux le 25 janvier 2011 lors de l’atelier intitulé « L’évaluation des espaces-projets ».
Quentin Dulieu (Af/Ap)
Coordination des Ateliers de réflexions

Mis à jour le vendredi 19 octobre 2012