Si l’valuation s’impose de plus en plus dans le milieu culturel, elle ne se fait ni avec la rigueur ni avec la clart escomptes. Partags entre la revendication de leur singularit et la dfense de valeurs communes qu’ils cherchent promouvoir en particulier auprs des institutions publiques, les membres d’ARTfactories/Autre(s)pARTs ont essay durant cette journe de mieux cerner les raisons de leurs rticences l’gard de l’valuation.


Prsentation de l’tude mene par le Centre mile Durkheim
Suite un audit du TNT-Manufacture de chaussures commandit par ses tutelles, ric Chevance, son directeur, a fait appel aux chercheurs du Centre mile Durkheim (Bordeaux) pour rflchir aux modalits de l’valuation des lieux de thtre. Sa demande est ne du constat que l’audit ralis avait t men selon des rfrences qui n’taient pas celles du TNT, notamment qu’il ne prenait pas en considration son intrt pour les projets artistiques travaillant notamment avec le territoire o il est implant et la population qui y vit.
Quatre lieux ont t choisis pour cette tude conduite sur trois annes (2010/2012) : le TNT (Bordeaux), le Tnba (Bordeaux), le Carr – les Colonnes (St Mdard-en-Jalles et Blanquefort, en banlieue bordelaise) et la Gare Mondiale (Bergerac). Au moment de l’atelier de rflexion, ce dernier lieu remettait en question certains critres proposs par les chercheurs pour comprendre le fonctionnement de chaque structure, la Gare Mondiale tant moins destine des reprsentations publiques que les trois autres.

© Fabrique Pola - Bordeaux - 2011

En introduction de sa prsentation, Sandrine Rui a rappel que la lettre de mission envoye en septembre 2007 par Nicolas Sarkozy Christine Albanel (alors ministre de la Culture), avait marqu une rupture dans l’histoire contemporaine des politiques culturelles franaises, puisqu’elle prcisait que la culture n’tait plus un domaine d’exception. De fait, la notion d’innovation artistique a infiltr d’autres champs comme l’ont montr Boltanski et Chiapello, tandis que la LOLF (Loi organique relative aux lois de finances) a instaur des indicateurs de performance susceptibles de s’appliquer n’importe quelle structure ds lors qu’elle relve du domaine culturel. Dans ce contexte, l’valuation culturelle risque effectivement de ne pas se distinguer de modalits d’valuation en cours dans d’autres secteurs d’activit et d’ignorer ainsi la singularit de chaque lieu ou de chaque projet. En rponse cette situation, les chercheurs du Centre mile Durkheim se sont propos de fonder une valuation dlibrative matrise », o les membres de la structure culturelle concerne ne seraient plus objets mais sujets de l’valuation.
Chlo Langeard a par ailleurs prcis que les ples de dcision traditionnels avaient tendance clater pour laisser place des logiques transversales. la notion d’excellence artistique viennent s’ajouter des considrations lies au dveloppement territorial, l’ducation, au rayonnement touristique... Le temps de la ngociation interpersonnelle (entre directeurs de lieux et responsables des services culturels de collectivits par exemple) semble termin. Il est dsormais question de critres objectifs » qui obligent chaque lieu et chaque projet s’adapter un environnement toujours plus complexe.
Selon Sandrine Rui, l’valuation est une occasion de reprendre la main. Bien qu’elle mette chaque structure face ses ambivalences et ses limites, elle peut aussi produire de la connaissance, susciter des changes et, au final, aider matriser ses capacits d’action. Avant de terminer cette prsentation, la sociologue a fait part de quelques interrogations : qui doit prendre part l’valuation ? les spectateurs ? les habitants ? des critiques d’art ? Quelles sont les dynamiques qui interfrent avec celles des lieux culturels, et dont la comprhension est ncessaire pour ne pas faire de ces derniers les seuls responsables de certaines situations (comme l’absence de public un spectacle par exemple) ? Pourquoi l’valuation proprement artistique est-elle quasi systmatiquement laisse de ct dans les processus d’valuation de lieux ou de projets culturels ?

SYNTHSE COURTE

Au risque de la comparaison
Ds lors qu’elle peroit de l’argent public, toute structure culturelle est susceptible d’tre value, c’est--dire place dans l’obligation de rendre compte de l’utilisation qu’elle fait de cette ressource. Sans discuter du principe qu’aucun n’a remis en question, les participants l’atelier ont dbattu des manires et des conditions dans lesquelles les valuations taient menes. Il est apparu qu’il n’y avait pas d’approche constante et systmatique de l’valuation, sauf dire qu’elle dpend toujours du contexte ! Elle ne porte donc jamais uniquement sur le projet d’un thtre ou sur la manire de travailler d’une compagnie, mais elle procde d’une comparaison. Soit avec ce qui existe sur un mme territoire, soit avec des modles de ce que devrait tre un thtre, une compagnie, une cration, etc.

Pour une valuation rciproque

© Fabrique Pola - Bordeaux - 2011

Dans un cas comme dans l’autre, les participants ont tmoign du manque de clart avec laquelle l’valuation tait mene et dnonc une certaine forme d’injustice. Qu’on la croie stratgique ou non, cette injustice porte d’abord sur l’absence ou l’insuffisance de considration porte chaque structure dans sa singularit. On ne comprend jamais assez ce qui fait la spcificit d’un lieu ou d’un projet. Mais on ne comprend jamais non plus vraiment quelles sont les motivations profondes de l’valuation, car les institutions publiques et leurs reprsentants rendent rarement compte des conceptions et des critres qui dictent leur approche. L’envie d’en dcoudre sur ce terrain avec les institutions varie selon les expriences et les sensibilits de chacun, certains s’accommodant de l’absurdit de la situation, l o d’autres esprent une confrontation loyale. La mise jour des fondements de l’valuation implique, pour qui la demande, d’entreprendre une remise en question de son travail et de ses propres conceptions. Ce qui renvoie ce que disaient les chercheuses du Centre mile Durkheim au dbut de cette journe, savoir que toute vritable valuation tait la fois dsirable et anxiogne.

Action publique et indpendance
Constatant qu’ils partageaient tout autant le souci de dfendre la singularit de leur dmarche que d’affirmer leur ambition de faire uvre publique », les membres d’ARTfactories/Autre(s)pARTs prsents ce jour-l ont redit la ncessit (et la difficult !) de se retrouver autour de valeurs communes. Ou plus prcisment de dfinitions qui les aideraient mieux se faire comprendre des institutions. C’est videmment un enjeu stratgique de taille puisque cela leur permettrait notamment de proposer d’autres modles de ce que pourrait tre un thtre, une compagnie, une cration. Non par souci corporatiste, mais plutt pour faire valoir la dimension publique spcifique de leur action, c’est--dire la nature politique de leur engagement artistique et culturel. Or il semble que cette dimension soit difficile reconnatre par les institutions qui, par dfinition, ont du mal admettre que des structures indpendantes revendiquent des missions de service public. Nes de la volont de quelques individus, contre toute attente institutionnelle, qui sait si ces initiatives ne sont pas values pour marquer la diffrence fondamentale qui existe toujours entre les indpendants » et les lgitimes » ?... L’valuation, sous des dehors objectifs, est une procdure minemment politique qui en appelle la confrontation des points de vue, voire au rapport de force. Reste savoir de quelle manire il convient de les provoquer et de les faire voluer. Peut-tre en les dplaant sur le terrain qu’occupent les membres d’ARTfactories/Autre(s)pARTs : l’intersection de l’artistique, du politique et du philosophique.

Sbastien Gazeau
Textes rdigs partir des propos tenus Bordeaux le 25 janvier 2011 lors de l’atelier intitul L’valuation des espaces-projets ».
Quentin Dulieu (Af/Ap)
Coordination des Ateliers de rflexions

Mis à jour le vendredi 19 octobre 2012