L’art et le territoire : entre geste singulier et production d’un bien commun - Avril 2012

Comment les projets artistiques qui portent une volonté de lien avec un territoire articulent dans leurs démarches les deux registres du singulier et du commun ? En quoi ces projets participent-ils au développement de la démocratie artistique ?

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L'art et le territoire : entre geste singulier et production d'un bien commun - Avril 2012

► SYNTHESE COURTE

L’aventure de la Gare Franche, située à Saint-Antoine, dans les quartiers Nord de Marseille, va servir de catalyseur aux débats. En effet, cette démarche, inventée par l’artiste Wladyslaw Znorko et mise en œuvre par l’équipe du Cosmos Kolej, éclaire parfaitement la problématique de l’atelier de réflexion. Comment installer la création contemporaine au cœur d’un quartier très populaire ?
La force du témoignage de Céline Rousseau, l’administratrice du lieu, place d’emblée les échanges sur le terrain de la confrontation avec le réel. Cette expérience unique ne prétend pas être exemplaire, mais elle s’avère emblématique dans sa capacité à développer des stratégies de production qui sans rien céder sur l’exigence artistique vont également resserrer les liens sociaux. Et nous ne sommes pas face à une posture purement intellectuelle. Si l’entreprise de transformation du monde passe aussi par la parole, c’est uniquement parce que cette dernière possède une forte valeur pragmatique. Illotopie Le citron jaune - Port Saint Louis du RhôneCéline Rousseau raconte comment une friche désaffectée a pu devenir un lieu où la séparation entre l’art et la vie a été pour partie abolie et les mots de cette jeune femme traduisent des actes. Les conditions de l’échange sont donc posées : ici, dire c’est faire.

L’expérience de la Gare Franche démontre que l’art est un levier puissant pour éclairer les enjeux urbains, sociaux, politiques et économiques. Le Cosmos Kolej a concrètement mis en œuvre des actions qui bouleversent la relation au territoire et à son aménagement. Plus profondément encore, ce projet a transformé les représentations sur ces quartiers dits « sensibles ». Il redonne de la fierté aux habitants, il leur permet de reprendre prise sur leur environnement. Et du coup, notre jugement sur ces gens évolue. Certes, nous sommes face à de la fiction, à des récits, mais ces histoires ouvrent des espaces à l’intérieur desquels la société se reconfigure de manière plus juste. Mais cet art-là contrevient aux canons esthétiques dominants. Ces derniers tirent leur légitimité du maintien d’une hiérarchie arbitraire (car fruit d’une domination sociale) entre des œuvres qui relèveraient de l’excellence et d’autres jugées « populaires », autrement dit sans grande valeur symbolique. Malheureusement, les politiques publiques appliquent, peu ou prou, cette grille de lecture.

Pourtant, la démocratie artistique se joue à un tout autre endroit. En bousculant les paradigmes esthétiques, en faisant art à partir de pratiques populaires, en préférant le commun à la rareté, en allant vers les gens et en refusant de jouer uniquement dans des salles dédiées, ces productions prouvent que le principe d’égalité n’est pas utopique. Atelier de réflexions ARTfactories/Autre(s)pARTs - Les Bancs PublicsElles transgressent mêmes les dogmes les plus sacrés de la société marchande. En effet, pour ces démarches et ces espaces-projets, la réalisation d’une œuvre passe après l’opportunité, offerte à chacun, d’exprimer de manière sensible son être au monde. Ce double procès d’individuation et de socialisation fertilise les territoires les plus arides.

Le lieu apparaît essentiel uniquement parce qu’il est habité par une humanité. Il importera toujours moins que la qualité de la relation créée. L’artiste n’aura de cesse de produire des situations où chacun pourra négocier sa place. L’enjeu, ici, dépasse de loin le seul champ de l’art. Les revendications concernant la mise en place d’un régime de production artistique véritablement démocratique entre complètement en résonance avec l’ensemble des autres combats politiques pour une société qui partage de manière plus équitable les pouvoirs et les responsabilités.

Fred Kahn
Textes rédigés à partir des propos tenus à Marseille le 6 avril 2012 lors de l’atelier intitulé « L’Art et le territoire : entre geste singulier et production d’un bien commun »

Bahija Kibou (Af/Ap)
Coordination des Ateliers de réflexions

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Synthèse longue - L’art et le territoire
Mis à jour le jeudi 2 octobre 2014