Ilots artistiques urbains et corridors urbains montréalais


Intervention lors des 15èmes entretiens du Centre Jacques Cartier sur le séminaire "Ilots artistiques urbains" - 9 décembre 2002

par Danielle Rondeau
Directrice Activités Culturelles
Ville de Montréal (Canada)

Introduction

Le colloque des Entretiens de 1996 avait mis en lumière l’appropriation et la transformation, par les milieux artistiques et culturels, d’édifices originellement voués à de tout autres fonctions, édifices convertis par la suite en « nouveaux lieux culturels ».

Le présent échange, à propos des îlots artistiques urbains, constitue en quelque sorte une suite et une complémentarité à celui de ’96, puisqu’il oriente cette fois la réflexion sur la culture émergente, celle qui s’inscrit en dehors des champs déjà balisés par les conventions, les politiques publiques et les règlements de zonage traditionnels qui servent à confirmer la légitimité des fonctions et leur harmonisation dans la trame urbaine.

Mais s’intéresser au “hors norme” n’est-il pas le meilleur moyen d’inclure éventuellement dans un cadre ce qui ne souffrait, dans l’imaginaire originel de ses protagonistes, d’aucun label connu ? N’est-ce pas accélérer une quelconque récupération de ce qui voulait justement marcher hors des sentiers battus, ou le faisait de toute manière sans idée préconçue à cet égard ?

Quand le décalage devient trop grand entre le convenu, l’acceptable et le concevable aux yeux des administrations officielles, au moins trois hypothèses s’offrent à elles :
-  soit tenter de récupérer l’excentrique en agrandissant le cercle de l’entendement commun : nouveaux programmes, nouvelles normes, nouvelles subventions apparaissent alors ;
-  soit interdire carrément l’excentrique, le dérangeant ;
-  soit, enfin, l’ignorer en misant sur l’éphémère ou l’épiphénomène.

Est-ce à dire que l’une ou l’autre de ces hypothèses vient neutraliser, de manière irrémédiable, les impulsions créatrices des initiatives émergentes, souvent multidisciplinaires et au confluent du social, du culturel, voire du ludique ? Non, pas nécessairement. Mais pour l’affirmer, du moins dans le contexte montréalais, je propose de porter notre regard en arrière quelques instants.

Corridart ou l’événement artistique non consommé...

Nous sommes à l’aube des Jeux olympiques qui auront lieu à Montréal en 1976. Laurent Lamy, chef du programme arts et culture du COJO, le Comité organisateur des jeux olympiques, oeuvre à organiser sur plusieurs kilomètres de la rue Sherbrooke, entre Atwater et le Stade olympique, un vaste projet artistique.

Des artistes tant canadiens que québécois ont été choisis par un jury et les autorisations municipales ont été délivrées, non sans quelques négociations de compromis. Les Françoise Sullivan, Bill Vazan, Guy Montpetit, Melvin Charney, Mike Haslam, Marc Cramer, Pierre Ayot, Bob et Kevin McKenna, pour n’en nommer que quelques-uns, ont conçu des manifestations et installations : le projet Télétron avec boîtes téléphoniques, la Rue Miroir, vaste exposition photographique, la reproduction de la croix du Mont-Royal dans la rue, des mains géantes à l’index pointant divers lieux, des vitrines thématiques : tout est en montage, en ce début juillet ‘76, quand les bulldozers, les masses et scies tronçonneuses, dans une opération de démantèlement orchestrée par l’administration du Maire Drapeau, viennent littéralement démolir Corridart pour le larguer à la fourrière municipale.

Un film de 90 minutes a été réalisé en 2001 par Bob McKenna : À propos de l’affaire Corridart, qui en relate les moments forts de même que les poursuites judiciaires prises par les artistes contre la Ville. On retrouve dans ce documentaire, outre les témoignages des artistes et acteurs culturels de l’époque, des citations du juge Ignace Deslauriers, qui rejettera les poursuites pour donner raison au Maire Drapeau. Au profit de son argumentaire, le juge cite le "Manifeste du planificateur" de ce projet artistique :

"Corridart démontre que l’art dans la rue est plus significatif du fait qu’il est le reflet d’une culture créée par des gens qui vivent en société et qui ont un objet commun, objet défini par les besoins de ces mêmes personnes afin de changer les conditions de vie dans cette ville."

À ce juge éclairé, on doit des citations fort révélatrices sur la perception de l’art à cette époque : "Corridart était de nature à créer des malaises entre les diverses classes de la société montréalaise ou différents groupes ethniques. Corridart comportait une attaque déplorable contre la religion. (...) Corridart aurait dû propager la joie. Il était plutôt de nature à engendrer la tristesse. " Ce n’est que 12 ans plus tard, soit en 1988, que les artistes obtiendront réparation de cet acte que Françoise Sullivan qualifie, dans le documentaire, de démantèlement sauvage : « Ils l’ont fait d’une façon barbare, dans la nuit, comme des voleurs. Ça été vraiment comme un viol ».

Corridart s’inscrit donc dans l’hypothèse numéro 2, c’est-à-dire l’interdit : Corridart n’a jamais eu lieu. Et pourtant, l’événement est parvenu à transcender le temps et laisser des traces vives. Plus de 25 ans plus tard, quand vint sur une grande avenue montréalaise une exposition internationale du photographe Yann-Arthus Bertrand, “La terre vue du ciel”, un dignitaire s’avisa de faire pression auprès du 1er magistrat de la ville pour que soit retirée une photo qui discréditait son pays. Alors croyez-moi, le spectre du démantèlement de Corridart, c’est-à-dire la censure, plana largement et son rappel ne fut pas étranger à l’évacuation rapide de la demande : l’exposition est restée intacte jusqu’à la fin.

L’organisme ATSA, dont l’acronyme signifie “Action terroriste socialement acceptable”, est allé de projet en projet à Montréal au cours des récentes années, squattant tantôt les arbres du Mont-Royal, tantôt un terrain vague de la rue Sherbrooke, -celle-là même qui en ’76 aurait dû accueillir Corridart-, pour y produire son installation de “Parc industriel”. ATSA est aujourd’hui non seulement acceptable mais acceptée. Cette acceptation tient-elle de notre 3e hypothèse, qui consiste à miser sur l’épiphénomène ? Son action ne s’en inscrit pas moins dans la trame urbaine montréalaise d’aujourd’hui pour y interpeller les citoyens.

Quant à l’ancienne station de pompage Craig, construite en 1887, sise à 2 pas d’un pilier du Pont Jacques-Cartier et coincée entre des voies rapides, ce petit bâtiment, propriété de la Ville, a échappé au pic des démolisseurs plus d’une fois. Avec son sol couvert de fientes de pigeons et ses ouverture barricadées, il n’avait plus d’occupant depuis 40 ans.

En juillet 2002, Champ libre, un organisme sans lieu fixe de diffusion, axé sur les arts électroniques, a requis et obtenu de la Ville non seulement l’autorisation mais aussi les budgets nécessaires pour assainir un tant soit peu l’immeuble -normes de salubrité obligent- et y créer pendant quelques jours l’événement Cité des Ondes. Vidéos, musique électronique et performances ont donc animé cet édicule et son sous-sol de quelque 8 mètres de profondeur, qui abrite encore tuyauteries et pompes restées intactes.

Le directeur artistique de Champ libre, fervent autant de l’histoire montréalaise que des arts électroniques, espère toujours que cette faille dans la dégénérescence d’un lieu, créée l’espace d’un clin d’oeil d’automne pour dépoussiérer le survivant de cette “zone urbaine historique blessée et très sensible”, saura insuffler une nouvelle vie au bâtiment et à ses entrailles.

Futur îlot artistique ? Moment de distraction de la part des décideurs ? Difficile de prédire l’avenir de ce lieu pressurisé de toutes parts, à qui les milieux officiels ont octroyé un répit, malgré le désir de plusieurs de le voir disparaître.

Mille et un visages...

Elles sont nombreuses, les expériences montréalaises qui se situent à la croisée des genres et des cultures, qui ouvrent et redimensionnent le sens et la portée des arts et de la ville, qui invitent à une participation active des publics.

Parmi ces expériences urbaines, il en est une qui s’impose, mouvante, multiple, en quelque sorte insaisissable, tant sa genèse et son devenir sont en constante mutation, selon la lecture et l’usage qu’en ont fait tour à tour citadins, écrivains, historiens, artistes, sociologues, gens d’affaires.

S’agit-il d’un îlot artistique ? Non : parlons plutôt de creusets entremêlés, souvent fissurés, le long d’un corridor urbain, creusets tour à tour bouillonnants et somnolents, clandestins et prestigieux, mais jamais avares de paradoxes. Et pour en saisir la portée, il nous faut remonter le cours du temps, chercher les dénominateurs communs qui ont donné à ce corridor son caractère unique, avec ses mille et un visages.

7 mai 1792 : une Proclamation du Bas-Canada fixe le territoire administratif de la ville qu’elle divise en deux quartiers, l’Est et l’Ouest, au nord du Vieux-Montréal ; la ligne de démarcation officielle en sera le Boulevard St-Laurent, d’où son appellation de Main Street, déjà en usage en 1825.

Au rythme des poussées démographiques, ce boulevard sera progressivement prolongé vers le nord de l’île jusqu’à atteindre finalement l’autre rive. Si les anglophones s’installent à l’ouest et les francophones à l’est, les vagues d’immigrants qui débarquent au port de Montréal dès le milieu du XIXe siècle s’y sentent à l’aise. Commerces florissants, résidences bourgeoises, grands restaurants, studios de photographes, galeries et librairies, boutiques de tailleurs, ateliers de reliure et de peinture côtoient les salles de spectacle où « la musique, la mimique et la gestuelle avaient plus d’importance que les dialogues », nous rappellent Bourassa et Larue, auteurs d’un ouvrage fouillé, intitulé Les nuits de la Main. Ils ont répertorié plus de 100 établissements consacrés au spectacle sur une période de 100 ans, à partir de 1891, année de travaux d’élargissement du Boulevard par la Ville qui rêve d’en faire des Champs-Élysées montréalais.

Mais la Main n’est pas que spectacles : l’industrie du vêtement, constituée de travailleurs immigrants pour la plupart, produit alors la majorité des 2/3 de toute la production canadienne, nous rappelle le Montréal en évolution, de Jean-Claude Marsan.

La partie basse de St-Laurent s’avère à l’époque le lieu de prédilection de la communauté juive tandis que les chinois de Canton se confinent au sud de l’actuel Boulevard René-Lévesque.

Lieu multilingue de travail, de production, de création et de diffusion, lieu de divertissement comme de débauche, où sont devenus quasi absents les canadiens-français. C’est pourtant là, au sud de Ste-Catherine, que l’Association St-Jean-Baptiste décide d’y ériger le Monument- National, en 1892-93. Elle y voit l’occasion de donner une nouvelle identité francophone à la Main, tout en fournissant un lieu de regroupement aux sociétés artistiques, culturelles, scientifiques et communautaires de langue française.

C’est également sur la Main qu’apparaît un nouveau type d’établissement, en cette fin de siècle : le Museum. Est-il l’ancêtre des maisons de la culture qui parsèment aujourd’hui une partie du territoire montréalais ? Le Museum comprend une salle de spectacles et une galerie qui expose des « merveilles mécaniques, électriques et optiques d’un caractère interactif et amusant » (Bourassa et Larue, op. cit.).

La Main de l’époque, c’est aussi les débuts du théâtre professionnel, l’Académie de musique, les cafés-concert avec leurs spectacles souvent à caractère érotique, le 1er cinématographe au Canada (1896), le théâtre yiddish à son apogée, les spectacles tirés du répertoire de l’Opéra cantonnais, le siège social de journaux francophones, yiddish et chinois, mais aussi le lieu de fermetures sporadiques de commerces de débauche qu’accomplit une police municipale qui se sent , sur la Main, en “pays étranger”.

Au cours des récentes années, le Monument National a fait peau neuve, les nouveaux immigrants se sont succédés, le Musée Juste pour rire a ouvert ses portes tandis que le plateau du boulevard, au nord de Sherbrooke, accueillait les grands protagonistes du multimedia à Montréal. Plus au nord, artistes, photographes, troupes de danse contemporaine et relève multidisciplinaire se sont regroupés dans d’anciennes manufactures désaffectées dont les loyers sont encore abordables. À nouveau, fleurissent restaurants jet set, bars branchés voués à la musique de tous genres, cafés et épiceries ethniques ; les événements de rue, improvisés ou encadrés, les installations temporaires d’art public, les festivals de la marge, les guinguettes et musiques de nations tout comme les ventes trottoir occupent tour à tour la rue, les trottoirs et les parcs. Le cinéma érotique et la prostitution y ont toujours pignon sur rue.

Jusqu’à tout récemment, nous aurions pu affirmer que la Main s’inscrivait dans l’hypothèse de non-intervention de la part des instances officielles. Or, en 1996, le gouvernement fédéral accordait au boulevard la désignation d’arrondissement historique national, en raison de son caractère patrimonial et du lieu de mémoire qu’il constitue. La Société de développement du boulevard Saint-Laurent a produit un document intitulé “Le secteur Saint-Laurent : la première cité du multimédia au Québec” (Déc. 2000), par lequel elle souhaite ’conforter la position de l’axe du boulevard...en tant que cité de l’imagerie numérique. Des avantages fiscaux et des programmes gouvernementaux adaptés ... pourraient être offerts..., question de contrebalancer les Cités du multimédia et du commerce électronique existantes ailleurs à Montréal et qui risquent de cannibaliser Saint-Laurent, puisque les entreprises y reçoivent déjà des subsides incitatifs pour leur développement.

On peut s’interroger sur l’impact d’éventuels gestes gouvernementaux sur ce corridor à nul autre comparable, nous demandant si la distance maintenue par les pouvoirs publics à l’endroit de la Main n’a pas été son meilleur gage d’une vitalité, d’une marginalité et d’un avant-gardisme sans cesse démontrés au cours des ans.

Mais quittons ici le boulevard Saint-Laurent sur une dernière citation de Larue et Bourassa : « La “Main” n’a pas cessé, depuis plus de cent ans, d’échapper à toutes les initiatives de ceux qui rêvaient d’en faire une rue comme les autres. (...) la Main leur a résisté et s’est continuellement distinguée de ce qui l’entourait, cultivant sa différence comme une nécessité. »

Intervention et devenir

Le dernier cas que nous examinerons se situe à quelques pas du Boulevard Saint-Laurent, immédiatement à l’ouest.

Cette fois, le point de départ tient à des interventions gouvernementales et municipales majeures puisqu’il s’agit de la construction, dans les années ’60, de la Place des Arts, et ultérieurement de deux vastes complexes immobiliers au sud de celle-ci.

Rappelons brièvement la genèse des projets :

Jean Drapeau est élu maire de Montréal en 1954. Sept mois plus tard, il réunit des hommes d’affaire et les convainc de doter Montréal d’une salle de concert qui correspondra à ses aspirations. Le gouvernement du Québec est disposé à assumer une part des coûts de construction et fournit les terrains qu’il a en sa propriété. 1963 : la Grande Salle de Place des Arts est inaugurée ; elle sera suivie de 4 autres, au cours des ans, sur le même site.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là : pendant ces mêmes années ’60, le Mouvement Desjardins, institution coopérative financière francophone, nourrit le projet d’un vaste complexe immobilier auquel s’associera le Gouvernement du Québec. Le futur Complexe Desjardins doit “revitaliser un site stratégique et ainsi être un apport positif en milieu urbain”. L’emplacement choisi est le quadrilatère immédiatement au sud de Place des Arts, rue Ste-Catherine : “On voyait dans ce choix l’occasion (...) d’assurer une meilleure liaison entre l’Ouest et l’Est du centre-ville, alors que la présence de la Place des Arts venait appuyer la vocation culturelle que l’on souhaitait conférer à l’ensemble immobilier”, rapporte le site officiel internet du Complexe Desjardins.

Relié par corridor souterrain à la Place des Arts, le projet sera constitué de trois tours octogonales abritant bureaux, cinémas, boutiques, restaurants et grande place publique ouverte sur 2 niveaux, ainsi qu’un hôtel de 600 chambres ; le Complexe doit être “un exemple du savoir- faire de la communauté québécoise...”.

Il sera inauguré en avril 1976, année même des Jeux Olympiques de Montréal, précisément trois mois avant le démantèlement de... Corridart .

Notons que sur ce même axe nord-sud, le Gouvernement fédéral érigera lui aussi un complexe immobilier, au sud du précédent, qui sera inauguré en 1984 : le Complexe Guy-Favreau.

Nous voici donc, de part et d’autre de la rue Ste-Catherine, avec un lieu de diffusion majeur, Place des Arts, bordé d’une vaste esplanade et, en face, des milliers de mètres carrés de surfaces de bureaux et de commerces. Il n’en faut pas davantage pour que ces méga-projets créent un vacuum : terrains et édifices environnants ne parviendront plus à trouver de locataires majeurs.

Qu’à cela ne tienne : des regroupements d’artistes ont tôt fait de comprendre que l’absence de spéculation foncière dans le secteur joue en leur faveur : des locaux à grandes surfaces, souvent désuets, s’offrent à eux à des prix fort concurrentiels. Ils peuvent donc s’installer dans quelques lieux ciblés, y ouvrir ateliers, galeries, centres transdisciplinaires de création et de diffusion.

Pendant ce temps, un autre phénomène commence son ascension à Montréal, en divers lieux : les festivals. Le Festival des Films du Monde ouvre le bal en 1977, le Jazz suit en 1980, sur le site de l’Exposition Universelle de 1967 ; le Festival international de Nouvelle Danse prend son envol à la Places des Arts en 1985, les Francofolies auront leur 1re édition en ’89, pour ne nommer que ceux-là.

Les salles de Place des Arts, sa vaste esplanade extérieure, et les terrains et édifices vacants dans les alentours, aptes à loger personnel et équipements de logistique, font en sorte que plusieurs festivals viennent progressivement s’installer dans ce secteur. Ils occuperont non seulement l’espace privatif mais tout le domaine public de la rue Ste-Catherine, s’y succéderont pratiquement tout l’été, faisant du secteur un véritable îlot artistique urbain. Une tentative d’apprivoisement de l’hiver est née en 2000 avec Montréal en Lumière, qui présente des performances extérieures sur l’Esplanade et dans la rue, à moins 20 degrés Celsius.

Le rôle de la Ville, outre le fait qu’elle a développé des programmes d’aide financière pour supporter les festivals, consiste à gérer le calendrier des événements, s’assurer de la sécurité du public, détourner la circulation et les transports en commun, prévoir les mesures d’urgence. Chose certaine, elle n’est pas l’instigatrice des événements : elle en assure un sain déroulement.

Pourtant, Place des Arts, le Complexe Desjardins et la rue Ste-Catherine n’avaient pas été dessinés pour accueillir une telle succession d’événements extérieurs ; le cadrage immobilier fourni par les investissements majeurs des années ‘60 et ‘70 leur sert essentiellement de fond de scène, au sens propre du terme. C’est toutefois dans ce non-lieu que montréalais et touristes friands de grands événements se retrouvent par milliers, chaque été, beau temps mauvais temps, pour danser au son du Jazz, applaudir les présentations en plein air du Festival des Films du Monde ou de leurs chansonniers favoris ou assister à une quelconque performance. La rue leur appartient.

À l’été 2001, quand l’artiste Spencer Tunik a voulu faire à Montréal une intervention du type de celles qu’il avait menées dans d’autres grandes villes du monde, c’est-à-dire photographier des milliers de corps nus étendus sur la chaussée, à peine quelques questionnements ont hanté les dirigeants d’alors. Et quel espace urbain Tunik a-t-il choisi entre tous ? Celui de l’Esplanade et de la rue Ste- Catherine, à proximité du Musée d’Art Contemporain, niché sur le versant ouest du quadrilatère de Place des Arts depuis 1992.

Du non-lieu au lieu, cadrage ou décadrage

En 2001, les grands promoteurs de l’industrie du spectacle mettent de l’avant un nouveau projet qui implique « ... des opérations d’aménagement des espaces publics, de développement immobilier, d’intégration urbaine et de promotion..., » pour faire du secteur un Quartier des spectacles. (Le Quartier des spectacles, Étude de préfaisabilité, p.4)

Le gouvernement provincial n’est pas en reste puisqu’il vient d’annoncer son intention d’ériger, angle De Bleury et Ste-Catherine, un édifice qui abritera notamment une nouvelle salle de concert, des Conservatoires et des espaces de bureaux, tandis qu’un projet de Place des Festivals fait son chemin auprès des instances municipales.

Cadrage voulu, interventions en deux temps, deux époques, dans ce secteur. Cette fois, cadrage axé sur la diffusion et le potentiel touristique tandis que les créateurs se replient doucement vers d’autres lieux moins ciblés, là où les édifices et les loyers sont encore accessibles. Bien sûr, des programmes municipaux et gouvernementaux se dessinent pour les retenir dans le quartier, leur créer des ateliers et des résidences.

Est-ce là bonne conscience ou conviction ? Les artistes feront-ils office d’oxygène dans un secteur qui risque de s’anémier sans eux, sans ce métissage qui interpelle l’ordre urbain ?

Peut-être faut-il envier l’histoire -et le devenir- de la Main, ce corridor de la résistance, des constantes mutations, des mixages successifs et du paradoxe, où créateurs, producteurs, diffuseurs, commerçants, résidants et exclus de la société se rencontrent, se succèdent et s’étonnent mutuellement.

La définition des îlots artistiques et corridors urbains ne nous appartient pas, et c’est heureux. Elle n’appartient peut-être qu’à ceux qui les animent pour un jour, dix jours ou cent ans, au moment où ils le font.

Quant aux pouvoirs publics, ils auront toujours le loisir d’encadrer, d’interdire ou d’ignorer, de s’inscrire en décalage ou de participer aux évolutions et révolutions de la ville.

Mis à jour le mardi 4 septembre 2007