"Îlot", vous avez dit "îlots" - Lyliane Dos Santos et Françoise Kayser


" On luttait pour arrêter un peu l’absurde gâchis et on n’avait réussi qu’à rendre plus précipitée et aveugle la destruction de cette belle usine. On est revenu quelquefois rendre le néant un peu moins insolent… En déjeunant dans notre ancienne cuisine, on effleurait les murs invisibles. Les pieds sur des tas de cailloux qui avaient été des murs, on goûtait un peu d’éphémère, la beauté bizarre du vide ".

Flore (Collectif des 400 couverts)
Paroles glanées après la destruction de l’usine Map, à Grenoble (Isère).

" Îlot ", vous avez dit " îlot " ?

Des " nouveaux territoires de l’art " aux " espaces de transition culturelle " 2 ou espaces intermédiaires, des friches culturelles aux lieux de fabrique artistique, des laboratoires aux théâtres sans murs, toute une mosaïque d’expériences composites traduit la volonté de renouveler le champ des pratiques culturelles. D’où ces " îlots artistiques urbains " en Rhône-Alpes : ils dessinent une carte un peu floue, mais qui cherche à exprimer les contours d’expérimentations telles qu’elles se donnent à voir au cours de l’année 2002.

Différents modes d’intervention sont à l’œuvre, qui font écho à la singularité des parcours. On en trouvera les traces dans cet ouvrage : du squat pur et dur à l’occupation artistique de l’espace public (ou d’un lieu privé) ; de l’interdisciplinarité culturelle jusqu’au métissage des pratiques ; du projet collectif jusqu’à l’invention de nouvelles relations aux publics.

Existe-t-il un seul dénominateur commun à cette série d’expériences et de processus artistiques en cours ? Au moins, sans doute, un principe fondé sur le désir d’inventer de nouveaux modes de production artistique en générant d’autres relations au public.

Des îlots non isolés ?

D’un îlot à l’autre, ce principe se met en œuvre sur les lieux-mêmes de production, là où pratiques et mode de diffusion trouvent l’occasion d’une synergie unique. A la frontière mouvante de l’art et de la citoyenneté, pratiques artistiques et initiatives se tissent et se métissent. Habiter artistiquement un " îlot ", investir une friche, mener à bien un projet collectif, c’est tout, sauf s’isoler du reste de la ville. L’artiste, l’acteur culturel, n’est pas un être en dehors de la société. Aujourd’hui plus que jamais, ces artistes, ces acteurs culturels cherchent les moyens de pérenniser ou de renouer les liens avec la réalité sociale et urbaine qui les entoure. Mais s’ils cherchent effectivement à travailler en réseau avec d’autres lieux, d’autres partenaires, la vitalité de ces réseaux est difficile à évaluer.

Les filiations historiques sont connues, mais pas toujours revendiquées. Depuis la décentralisation théâtrale dans les années 1950 jusqu’au mouvement alternatif des années 1970, bien des expériences sociales et culturelles contestataires ont vu le jour, reprises ensuite par les institutions théâtrales et les centres culturels. Aujourd’hui, tous partagent globalement les mêmes objectifs de culture commune à tous. Pour autant, les processus mis en œuvre dans ces drôles d’espaces - îlots, friches… - serviront-ils de repère fort dans l’univers culturel de demain ? En d’autres termes, dessineront-ils bientôt les contours d’une orientation majeure en matière de politique culturelle ? La question reste ouverte.

Des artistes impliqués sur un territoire

Au cours des rencontres avec les porteurs des projets cités, le souci de faire venir, de faire participer des publics variés revient constamment ; avec les moyens connus et bien rodés que sont l’action éducative in situ ou le travail en milieu scolaire, et aussi par toute une gamme d’actions et de dispositifs destinés à cibler tel ou tel public, tel ou tel groupe (cf. les articles infra sur Défriches Compagnie, le Théâtre du Grabuge, la Fabrique, Vercelletto et Compagnie …).

De belles et plus anciennes expériences - celles de Jean Hurstel dans les usines Peugeot de Montbéliard, ou celles d’Armand Gatti et de ses " loulous " à Marseille ou à Nancy - avaient tracé la voie d’une conception de la culture où l’habitant, l’individu, est au centre du projet. On retrouve ici ou là en Rhône-Alpes cette même volonté d’impliquer davantage le spectateur à la base du principe de construction du projet artistique : de Pontempeyrat (Loire) via une multiplicité d’accueils et de résidences jusqu’au Théâtre du Grabuge (Lyon), ou encore la Fabrique (Andrézieux-Bouthéon, Loire), Défriches Compagnie (Rive-de-Gier, Loire)… Parfois, la volonté de composer avec les spécificités d’un quartier se révèle très forte (cf. infra l’article sur Grenoble et celui sur KompleXKapharnaüM, à Villeurbanne, Rhône).

Des artistes impliqués sur un territoire, cela peut prendre différentes formes : à cet égard, le travail d’irrigation culturelle sur tout un bassin de population mené par Palmira Archer à Annonay (Ardèche) paraît exemplaire. Dans un tout autre registre, les " Quoi de neuf ? " de Ramdam, à Sainte-Foy-lès-Lyon (Rhône), favorisent, le 9 de chaque mois, les rencontres des " curieux " (nom noble donné au public) avec les travaux artistiques d’amateurs ou de professionnels. " Ce sont les friches qui inventent une nouvelle relation au public ", observe la chorégraphe Maguy Marin, qui a elle-même acheté la menuiserie - transformée en lieu d’accueil et d’expérimentation transdisciplinaire - qu’occupe Ramdam.

Fabriques en devenir pour projets en devenir

Les espaces en friche dans la ville - issus de l’abandon et du déclin post-industriel - provoquent une sorte de fascination, d’engouement, voire de mode urbaine, et en même temps, invitent à la contemplation du patrimoine, à la réflexion sur l’identité d’une ville, d’un bassin de population. Pour évoquer les réalités fonctionnelles et économiques de la ville, Pascal Nicolas-Le Strat 3 a recours au concept de zone : zone de marchandise, zone d’activité, zone industrielle, zone de loisirs etc. Mais des espaces échappent à toute " injonction fonctionnelle… Il y a alors des espaces qui se prêtent alors à l’activité immatérielle de la création, espace de liberté ".

Ces espaces disponibles et non qualifiés peuvent être investis, et ils le sont : une ancienne station thermale (projet porté par l’association Sources à Saint-Alban-les-Eaux, dans la Loire), des usines, des ateliers désaffectés, voire des bâtiments privés, tous ces sites sont intrinsèquement des sources d’attraction de publics. Souvent, la valeur matérielle et architecturale n’est guère importante. De vastes dépôts se modulent, au gré des formats des productions. Un ancien quai de déchargement peut faire office de scène, l’immensité des lieux recrée des conditions de spectacle de rue, le provisoire, l’éphémère, le bricolage et la récupération font bon ménage.

A Grenoble (Isère), des initiatives artistiques - promptes à se prêter à diverses expériences - se sont installées spontanément sur des espaces en attente de requalification. Le quartier Chorier-Berriat s’anime tout à coup de perspectives nouvelles composées d’imaginaire, de mémoire, de représentation, de langage. Margot Carrière, avec sa compagnie des arts de la rue - baptisée " Zanka " -, passe d’une friche à l’autre depuis une demi-douzaine d’années. Chaque Biennale de la danse la conduit dans des lieux différents, toujours vastes, voire gigantesques : après des ateliers appartenant à la SNCF, puis une église désaffectée à Oullins, tout près de Lyon, la voilà pendant tout l’été 2002 dans les anciens chais de Vaise, dans le neuvième arrondissement de Lyon, pour préparer le Défilé de la Biennale. Toute une logistique s’est mise en place pour accueillir plus de cent soixante participants (danseurs, acrobates, lutteurs, musiciens), leurs accessoires (nacelles, échasses…), la cuisine ambulante, l’atelier technique, l’atelier costumes… et les visiteurs.

Tensions et utopies

Certes, les anciens lieux industriels se prêtent en général admirablement à l’ensemble de la préparation technique et artistique d’une compagnie, voire d’un festival : en témoigne, dans le troisième arrondissement de Lyon, l’implantation du " Jardin des possibles " dans les anciens ateliers de RVI - Renault Véhicules Industriels - au cours de l’été 2002. Mais à quelles conditions pour les artistes ? " Attention à ne pas jouer avec la vie et la mort des projets ", souligne Margot Carrière, qui peine à se retrouver dans les méandres administratifs alors que ses spectacles font l’admiration et le bonheur des spectateurs. Ses projets, tout en étant au cœur des différentes politiques territoriales, sont parfois enserrés dans des dispositifs qui, à ses yeux, ressemblent à des usines à gaz… De plus, s’ils sont portés par la montée en puissance des collectivités, via les politiques de décentralisation et d’aménagement du territoire, de tels projets peuvent aussi être au cœur d’enjeux politiques nationaux ou régionaux, via la déconcentration des crédits.

La plupart des collectifs d’artistes jonglent avec une multitude de dispositifs, conditions de leur survie (politique de la ville, contrats éducatifs locaux, contrat global de développement, programme européen, etc). Ils n’y sont pas toujours préparés : c’est ainsi qu’un jour, au cours d’une interview, une jeune femme nous demanda conseil sur la meilleure façon d’entreprendre les démarches de subventionnement… Certains, en réalité peu nombreux, refusent toute subvention par crainte du " formatage " institutionnel. Beaucoup de projets s’élaborent en coproductions, y compris avec des lieux institutionnels. Tous attendent beaucoup du programme engagé en faveur des nouveaux territoires de l’art et mis en œuvre par l’Institut des villes, dans l’espoir de gagner en cohérence et en légitimité.

Une autre difficulté vient de ce que, quand un site - public ou privé - est investi, son ou ses propriétaire(s), voire les promoteurs immobiliers ou les responsables des espaces publics, ont tendance à vouloir le protéger de tout " agent infectieux " 4 susceptible de troubler l’ordre ou de compromettre la sécurité et la mise aux normes. Le sens du devoir et de la responsabilité se confronte alors avec les " bavures, glissements, approximations des espaces intermédiaires " (selon l’expression de Maguy Marin) sur lesquels rêve et réalité se rencontrent de manière parfois violente, notamment dans le rapport aux collectivités. Un rapport complexe issu de la longue histoire de la décentralisation. En même temps, il y a souvent, chez les porteurs de projet, le désir d’une reconnaissance qui ne soit pas instrumentalisée. Ce qui supposerait peut-être d’inventer de nouvelles procédures administratives, et en même temps de mieux informer sur ces dispositifs.

De toutes ces tensions naissent des utopies où les imaginaires sociaux et l’invention des politiques culturelles sont à l’œuvre de manière concomitante, même s’il n’est pas rare que les projets se construisent dans la friction avec le politique… Formulons pour conclure une nouvelle définition du mot îlot : " foyers d’expérimentation artistique qui exigent de la pensée et participent à l’élaboration des projets urbains ".

Lyliane Dos Santos et Françoise Kayser


Notes

1 - Fabrice Lextrait.- Friches, laboratoires, fabriques, squats, projets pluridisciplinaires… : une nouvelle époque de l’action culturelle. Rapport à Michel Duffour, secrétaire d’Etat au Patrimoine et à la Décentralisation culturelle.- Paris, La Documentation française, juin 2001.

2 - Laurence Roulleau-Berger.- La ville intervalle, jeunes entre centre et périphérie.- Paris, éd. Méridiens Klincksieck, 1991.

3 - Pascal Nicolas-Le Strat.- Une sociologie du travail artistique, artistes et créativité diffuse.- Paris, éd. L’Harmattan , 1998.

4 - Ce terme est emprunté à la phrase suivante : " Le Brise-Glace, c’est l’histoire d’un maquis, sis dans l’ex-site industriel Bouchayer-Viallet, là où le Magasin de Grenoble est aussi installé, un territoire que l’hyper-bourgeoisie et ses marchands immobiliers tentent de protéger contre tout agent infectieux susceptible d’y cultiver de l’inédit ". Karine Vonna, Le Brise-Glace, " A qui appartient la ville ? ", in François Deck, Friches à l’œuvre, octobre 2000.

Mis à jour le mardi 25 mars 2003