Grenoble > Une culture en friches - Lyliane Dos santos


Quel est le point commun à Grenoble entre le Cargo, le Brise-Glace et le site Bouchayer-Viallet aujourd’hui ? Ces trois sites sont actuellement de vastes chantiers où de nombreux acteurs culturels souhaitent voir émerger une culture commune, là où certains d’entre eux ressentent davantage l’isolement que la solidarité.

ALERTE ! Le site Bouchayer Vialet, situé en pleine ville, le long de la rocade d’autoroute, ancienne fabrique métallurgique, désertée ; laissée en l’état par l’entreprise CGE Alstom depuis plus d’une dixaines d’années, a trouvé acquéreur en la Communauté de communes grenobloise...

Tous ces lieux de création et d’expression artistique seront assignés à comparaître en référé pour occupation illégale.

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La halle occupée par le collectif Mandrak

Espaces à prendre

Le quartier Saint Bruno/Chorier-Berriat s’étend des berges du Drac - qui marquent la frontière avec les villes de Fontaine et de Seyssinet - à la gare dont le territoire est délimité par le passage des rails. L’église Saint-Bruno pourrait constituer le point de fuite permettant de tracer les perspectives du territoire qui nous concerne. C’est donc entre l’eau, le voyage et la religion que notre observation se porte. De 1870 à 1940 environ, à l’instar d’autres villes marquées par la révolution industrielle, le quartier couvre les anciens champs d’industries : le textile (notamment les ganteries), la métallurgie, la chaudronnerie, l’électricité et l’alimentaire prennent peu à peu leurs marques ici. Les grands sites industriels développent des activités adjacentes qui se matérialisent par la construction de garages, d’entrepôts, d’ateliers. Dans ses déclins successifs, cet immense pôle d’activités laisse des espaces vacants de formats variables. Les grandes familles détentrices de l’activité ont d’ailleurs marqué le quartier de leur nom comme la cité Terray, Raymond-Bouton, Bouchayer-Viallet..., en évoquant du même coup les mouvements de population et les transformations urbaines.

Depuis le début des années 1980, des initiatives artistiques se sont installées spontanément sur ces espaces en attente de requalification, promptes à se prêter à diverses expériences. Ce quartier s’est tout à coup animé de perspectives nouvelles tout en conservant le caractère industriel du passé et en inscrivant pour l’avenir des activités aussi humanistes qu’artistiques. Ainsi la Frise (devenue le centre d’affaires Europôle) et la cité Terray (transformée en logements) abritaient entre 1982 et 1985 plusieurs plasticiens, des groupes de musique, des compagnies de théâtre. La rue d’Alembert diffuse des concerts de musique expérimentale au 102 depuis 1983, tandis que s’ouvre le squat de Bévière. Il sera pendant trois ans - et jusqu’à sa fermeture en 1986 - un lieu de rencontre et de travail artistique.

Des initiatives qui cohabitent

Malgré les réaménagements urbains, les initiatives se sont renouvelées et ont continué dans les années 1990 à s’implanter dans ce quartier, à l’exemple du Brise-Glace en 1993. Pour tenter de comprendre comment agissent et interagissent les protagonistes culturels sur un territoire, il faut à la fois s’attacher à leur démarche et s’interroger sur leur rapport à la collectivité. En quoi défendent-ils la responsabilité partenariale culturelle de ce territoire ? Ces initiatives cohabitent encore avec les structures d’éducation populaire, les associations artistiques, les compagnies, les collectifs, les squats...

L’association " Entr’arts " - domiciliée rue Marx-Dormoy - axe son travail sur le soutien à la professionnalisation des artistes et à l’insertion économique des projets artistiques. Pour cela, elle met à disposition des ressources (contrats à durée déterminée, ateliers, conseils). Elle tente de sortir les artistes de la précarité des statuts artistiques (revenu minimum d’insertion, intermittence) par la construction de projets individuels et collectifs.

Cette vision est partagée par la très dynamique association Cap Berriat (émanation de la fédération Léo-Lagrange) qui a fermement décidé de rentrer en action contre " la vision des jeunes en termes de problèmes ou de consommation passive... " alors que leur regard se porte sur " des initiateurs, des idées, des envies... avec d’énormes capacités de représentation collective ", comme le souligne Gilles Rousselot, le directeur. Tous les moyens sont mobilisés pour valoriser les projets, développer les nouvelles formes de solidarité, les rendre opérants et autonomes sur le territoire.

Du collectif des 400 couverts...

Le collectif des 400 couverts, installé dans la rue du même nom, tente non sans difficultés de faire l’expérience d’une vie collective (une quinzaine de personnes dont la moyenne d’âge atteint tout juste vingt-trois ans). Leur volonté est d’habiter des espaces abandonnés, de les animer d’activités sociales, artistiques et de débats publics et de s’engager à quitter les lieux dès qu’ils sont à nouveau investis par les propriétaires.

Il ne s’agit pas de créer un squat artistique tel que le 102 ou le Brise-Glace, mais plutôt d’intégrer les initiatives artistiques comme facteur de communication favorable au bien-être de tous. La programmation d’activités au sein du Chapitonome (l’espace dédié aux spectacles) est variée : on peut venir assister à un conte ou à un spectacle de marionnettes, boire un thé, partager les vertus du végétarisme, participer à un débat sur l’homosexualité ou à un atelier (sérigraphie, cirque, vitrail), ou enfin, utiliser le lieu comme espace d’échanges, " zone de gratuité ", de don et de récupération d’objets.

... aux tanneries des bords du Drac

L’ADAEP et Cité-danse ont choisi de se loger dans une partie des anciennes tanneries. L’ADAEP (Association pour le développement des arts et expressions populaires) travaille depuis plus de vingt ans au développement d’activités culturelles populaires autour du théâtre, des marionnettes et des musiques traditionnelles. La petite salle de spectacles contribue à la diffusion de nombreux jeunes artistes qui trouvent là la possibilité de rencontrer des publics. A côté, quatre chorégraphes ont décidé de dynamiser de manière collective la réflexion sur la recherche et la création contemporaine. Leur souhait de voir naître un lieu dédié à la création verra peut-être le jour au sein de la caserne de Bonne, le patrimoine militaire semblant être un nouveau type d’espace à investir.

Ces initiatives semblent d’abord engager les uns et les autres dans une course-poursuite existentielle, mais pour laquelle l’attribution de subventions n’est pas un critère de survie immédiate, dans la mesure où les financements publics n’abondent pas dans le fonctionnement de ces structures. Tout au plus pouvons-nous considérer que les faibles aides attribuées par projet signifient un accord partenarial a minima entre la collectivité et le projet pour voir se développer telle ou telle activité pour tel ou tel public.

La controverse du site Bouchayer-Viallet

Les vingt mille mètres carrés de friches des anciennes usines métallurgiques Bouchayer-Viallet, situées entre la rue Ampère et la voie expresse, doivent être prochainement reconverties. L’espace doit donner lieu à la création d’une zone d’innovation technologique et de développement économique. Plusieurs projets se superposent au gré des désirs, des points de vue et des rumeurs. Aucun projet consensuel et clair n’est lisible. Du côté municipal, on évoque un projet mixte entre l’innovation économique et culturelle qui attribuerait un espace d’environ cinq mille mètres carrés au CCSTI (Centre culturel scientifique, technique et industriel) afin d’y créer une sorte de " petite Villette ".

Le collectif " d’la Balle " (coordonné par Cap Berriat) fédère depuis trois ans environ trente initiatives qui souhaitent voir aménager une partie de la friche en un lieu d’expression des cultures urbaines qui soit un lieu de pratiques artistiques et sportives autour de multiples disciplines (musique, multimédia, arts plastiques, sports de glisse). " Imaginer le cadre d’une co-construction, mutualiser l’espace, additionner les potentiels, créer des modes de gestion ", explique Raphaële Bruyère (adjointe de direction à Cap Berriat) tout en rappelant que " le but est de voir les projets voler de leurs propres ailes ". Provisoirement, le projet trouve un point de chute au site " La Bifurk " sous la coordination de Jean-François Miralles, dans une zone industrielle - rue Flaubert - marquée par les caractéristiques architecturales industrielles des années 1970, peu poétiques et sans traces historiques marquantes. Néanmoins, un espace dédié aux cultures urbaines (graff, skate, capoeira, hip hop etc.) prend corps, mais en dehors du quartier d’origine.

Dans le quartier Chorier-Berriat, la crainte de voir surgir un énième centre de type Europôle atteint son paroxysme dans les esprits. " Les seules perspectives hygiénistes semblent compter, au détriment de la négation de la mémoire du quartier. C’est oublier les différences et les identités moyennant une écoute parfois quasi-indifférente des projets que l’on porte " insiste Delfino, du collectif des Barbarins fourchus. Depuis l’ancienne filature transformée en théâtre au bout du cours Berriat, la compagnie des Barbarins fourchus est particulièrement attentive aux spécificités du quartier. " Si on cherche à l’uniformiser, on va tuer les différences et on va tuer la vie. Il est encore vivant parce qu’il y a une usine, un marché, des bistrots, un tissu associatif et une grande diversité portée depuis des années par les collectifs artistiques ", ajoute Delfino. " La tendance urbanistique va vers la destruction, et avec elle, la déconstruction des quartiers. On déplace les gens, les lieux de vie sont là pour nourrir ceux qui ont quarante-cinq minutes pour manger. On crée une économie dans un quartier préfabriqué... Dans quinze ans, quand les différences seront gommées, ce quartier sera réservé aux petits bourgeois et aux étudiants ".

Vers une mémoire autogérée ?

La mémoire du quartier semble davantage prise en compte par les initiatives de proximité. Ainsi se dessine un patrimoine réapproprié par les groupes sociaux, sans que l’intervention politique soit déterminante. Sensibles, donc, au quartier, les Barbarins fourchus portent le projet " Mémoires du présent " à partir de son histoire populaire. Depuis deux ans, un couple " d’arpenteurs écrivain/photographe" ", Jean-Claude Brumaud et Jean-Pierre Angel, rendent visible la diversité culturelle des habitants du quartier. Glaner ici une parole, là une histoire individuelle (artisan, client d’un café, femmes du marché, habitants de la rue du Drac). De cette parole, relayée par des ateliers d’écriture, un sténopé, vont naître un recueil, un concours de nouvelles, des lectures dans les lieux publics, des actions en milieu scolaire.

Même démarche quasi spontanée du Brise-Glace/Mandrak qui a déposé sous la forme d’un petit livret les fragments d’une mémoire instantanée captée sur la friche Bouchayer-Viallet. L’aventure a été partagée avec les voisins de l’usine Map, au 124 rue d’Alembert, premier lieu squatté par le collectif des 400 couverts. D’abord méfiants, les voisins ont finalement fait les premiers pas pour venir partager leurs souvenirs avec des jeunes qui s’intéressent à leur vie par l’intermédiaire de leur ex-lieu de travail. La convivialité s’est développée, notamment lors d’un repas commun dans le cadre des Journées européennes du patrimoine. Face à leur violente expulsion en janvier 2001 et à la détérioration volontaire du bâtiment pour empêcher toute réoccupation, les voisins ont formé l’association des " 124 vigilants ", heurtés dans leur mémoire et agressés par la négation violente de leur passé.

Démocratisation culturelle contre démocratie culturelle ?

Parmi les nombreuses réactions attisées par le grand chantier du Cargo (Maison de la culture de Grenoble), l’énorme déséquilibre budgétaire qu’il révèle entre les acteurs culturels du spectacle vivant crée la polémique. Le projet défendu - et récemment rejeté - par Yolande Padilla, ex-directrice, a porté un temps beaucoup d’actions " hors les murs " du Cargo tout en cherchant à fédérer de nouvelles formes artistiques et de nouveaux acteurs. Extraits de propos entendus sur le site Bouchayer-Viallat : " Comment sortir de la jet set culturelle qui évangélise le territoire et marchandise la culture sans rapport avec le territoire ? " ; " Que veut-on faire à l’intérieur du Cargo ? Veut-on que l’expression artistique puisse vivre hors les castes et les circuits qui s’autorisent à penser et qui coûtent cher ? " ; " L’utopie socioculturelle qui a porté la Maison de la culture était valable tant que Grenoble était un désert culturel. Maintenant, il y a une multiplicité d’acteurs culturels prêts à faire de leur ville une locomotive. Il faut des lieux de visibilité, de rassemblements et d’émergence collective ".

Démocratisation culturelle - c’est-à-dire accès du plus grand nombre aux grandes œuvres de l’esprit - et démocratie culturelle - c’est-à-dire prise en compte de la diversité et des particularités culturelles - sont en tension sensible sur le terrain grenoblois. Dans ce contexte, les initiatives artistiques des friches grenobloises font respirer la ville et invitent les politiques culturelles à se repositionner sur les enjeux du développement local, de l’économie solidaire, de l’identité. Les actions culturelles luttent contre l’uniformisation du territoire. Entre deux espaces culturels de la ville s’introduit le discours sur l’écart : ces lieux agissent-ils comme des micro-organismes culturels qui participent de la reconstruction culturelle ? Le détournement du patrimoine urbain révèle-t-il une évolution sociale ? La diversité des initiatives est-elle une richesse à mettre au profit du développement urbain, ou constitue-t-elle la partie dérangeante, déroutante, des politiques culturelles ?

Lyliane Dos Santos

Mis à jour le mercredi 29 mars 2006