Grenoble > Ici Même > voyage dans l’infra-ordinaire - Lyliane Dos Santos


Pour comprendre la démarche artistique de l’association Ici Même, ancrée au Brise-Glace, à Grenoble (Isère), il faut en suivre les évolutions comme une construction en réflexion permanente. Une sorte d’atome dont le symbole chimique n’aboutirait jamais, mais qui traduirait l’osmose entre l’espace public, l’art vivant et l’individu. Ici Même est un groupe à géométrie variable de trois à trente personnes selon les projets. Au gré des collaborations et des rencontres, le groupe consacre une partie de ses activités à des recherches sur l’espace public et à la place de l’acte artistique, dans la transversalité (danse, théâtre, musique et cinéma expérimental, art contemporain), pour tenter de concevoir un art public.

L’aventure d’Ici Même commence en 1993 ; le groupe tire son nom du premier spectacle fait sur l’espace public, annoncé sur une petite pancarte : " Ici Même, spectacle dans quinze minutes ". A priori, les premières interventions relèvent de l’univers de la performance et du spectacle de rue. Le désir d’approfondir la démarche a déclenché ensuite un questionnement sur ce que sont la ville et l’espace public. A Lisbonne en 1998, le collectif travaille sur la mutation des personnes : " Je découpe dans une revue et me colle à même la peau, à même le tailleur, des bijoux de bourgeoise, un portable discret ". Comment la peur influe-t-elle sur nos comportements publics ? Dans l’imaginaire collectif, remarquent les acteurs d’Ici Même, " chaque sirène du premier mercredi du mois " continue à transmettre le sentiment de crainte.

Le groupe s’attache aux messages qui circulent dans l’espace public (paroles, rires, chuchotements, individus, odeurs, gestes), à la façon dont ils sont diffusés (" pub ", tracts, médias, sons, volume, rythme, échanges, mouvements, cartes postales), à la manière dont tout cela se fabrique (rumeurs, souvenirs, traces, mémoire) et où (marché, rond-point, centre commercial, rue…). L’intervention provoquée doit se révéler sans dissoudre l’acte artistique ni le rendre anonyme. " Nettoyage de voitures, distribution de tracts, d’affiches, formation de fausses files d’attente, déclenchement de fous rires collectifs, immobilisation des corps dans la rue ".

" Ici comme ailleurs, vous êtes ici chez vous "

A partir de 2000, l’idée de travailler sur la friction entre l’espace intime et l’espace public devient l’idée maîtresse. A qui est la place Saint-Bruno à Grenoble ? Ici, un stand de cartes postales sur le marché de la place - " Souvenirs du quartier Chorier-Berriat " - crée un espace-temps décalé. Là, un coin-salon installé devant la laverie automatique appelle à s’installer : " Si tu accueilles quelqu’un hors de chez toi, cela devient-il chez toi ? ". Un voisin a d’ailleurs improvisé un apéritif et a même réservé le salon ! Etablir des ponts entre des fragments de la ville a valu à l’arrêt de tramway appelé " Cargo - Maison de la culture " d’être transformé en épicerie-bazar et rebaptisé " Saint-Bruno ", lors de la présentation de saison 2001 du Cargo.

Mais l’espace public est aussi fait d’échanges et de paroles à recueillir. La " fabrique d’actualités " relève le défi de réaliser un journal en trois jours sur les événements insolites à partir d’un café. Un débat - " Laver son linge sale en public " -, des lectures sur les bancs publics, la poste, le marché transplantent une parole et la suscitent. Ainsi sont lancés de vrais-faux débats sans contradiction, " les mots à perdre ou à passer ", à partir des slogans, des micro-trottoirs, des affiches, des " éclates " (étoiles cartonnées signalant les réclames). Une femme fait la manche avec ce mot sur son éclate : " Si je donne un sourire, combien je vaux ? ". Un bébé dans sa poussette arbore un " 100 % alloc. ", un pique-nique sur une place publique signale " Je me sens chez moi ". Les membres d’Ici Même se transforment eux-mêmes en activateurs de paroles, faux passants, badauds observateurs ou bavards.

Que nous donne-t-on à voir de la ville ?

Que nous donne-t-on à voir de la ville ? Comment intégrer l’aléatoire ? L’abîmé ? N’est-ce pas l’occasion de changer les points de vue, les cadrages, les orientations ? Détourner les panneaux d’un jardin public, mettre en place la " cabine d’essayage du paysage " qui, en passant la tête à travers le trou d’un grand ciel en tissu, permet de contempler la moitié supérieure d’une rue.

Ici Même poursuit donc son épopée extra-ordinaire dans l’infra-ordinaire du quotidien, dans un territoire sans saveur auquel les membres tentent de redonner du goût. Tout ce cheminement, ponctué de plusieurs interventions artistiques, ont composé le projet 2002, celui d’un voyage pédestre de banlieue à banlieue, entre Saint-Egrève et Saint-Martin-d’Hères via Grenoble. L’idée forte consiste pour dix d’entre eux à incarner le voyageur étranger que nous sommes tous dans notre propre ville. Dix nomades presque immobiles pendant vingt jours et vingt nuits ont été en transit la journée et la nuit chez l’habitant avec cette même envie : " Voulez-vous créer un souvenir avec moi ? ". Une invite au récit, à la chanson, au moment partagé, avec rendez-vous donné sur une place publique à chaque étape : petits-déjeuners sur un rond-point, chaises à paysage, coin-salon. " La rue devient une sorte d’espace d’habitation temporaire, un campement en mouvement ". Cette coproduction avec le Cargo / Ilotopie Port-Saint- Louis / Ville de Grenoble et Ici Même invite donc au partage entre inconnus grâce à ces " colporteurs d’intimité ".

Lyliane Dos Santos

Mis à jour le mercredi 26 mars 2003