FRICHES INDUSTRIELLES : UNE RENAISSANCE CULTURELLE ET SOCIALE/LYNE ROSSI

Le mouvement d’occupation de friches industrielles par des collectifs artistiques est porteur de nouvelles pratiques de crativit sociale. Comme le montre Lyne Rossi, adjointe au maire d’Arcueil charge de la culture de 1995 2001, ces lieux rvlent les limites des approches traditionnelles de l’action culturelle, en particulier dans les villes de la banlieue rouge.


Le mouvement d’occupation de friches industrielles par des collectifs artistiques est porteur de nouvelles pratiques de crativit sociale. Comme le montre Lyne Rossi, adjointe au maire d’Arcueil charge de la culture de 1995 2001, ces lieux rvlent les limites des approches traditionnelles de l’action culturelle, en particulier dans les villes de la banlieue rouge.

Article paru le 13 mai 2005 sur le site d’Ecorev’


Parfois au cur des villes, mais souvent la priphrie, dans ces banlieues qui ont accueilli aprs la Seconde Guerre Mondiale la moiti de la croissance urbaine, les friches portent le signe d’un monde finissant et de promesses insouponnes. L’intrt que dvoilent ces espaces industriels en dshrence est multiple :

- tmoins de mutations sociales et conomiques brutales ;
- tmoins de la revendication d’artistes et d’habitant-e-s qui veulent exister en dehors des institutions et du contrle social ;
- tmoins de formes de gestion originales domines par le dcloisonnement des fonctions et des pratiques, et de formes artistiques qui rinterrogent le lien entre cration et populations, entre art et socit ;
- tmoins de l’incapacit actuelle de certains politiques muter avec et non contre ces nouvelles formes de mtissage entre cration, vie sociale et conomie.

C’est autour de ces quatre dimensions que nous tenterons d’approcher ces lieux dserts par un certain type de travail humain et souvent rinvestis par l’utopie agissante, en clairant le dbat d’une tude de cas : la friche Anis-Gras Arcueil (Val-de-Marne).

La fin d’une culture ouvrire

Les XIXe et XXe sicles voient clore, la priphrie des villes, des groupes industriels, des casernes, des manufactures destins la production de masse, au commerce et la dfense du territoire, conus parfois de manire lgante, par des architectes de l’re industrielle tels que Baltard. Simultanment cette explosion productiviste apparat la concentration de populations ouvrires qui structure peu peu ce que d’aucuns nommaient les "banlieues rouges" en rgion parisienne et les "bastions ouvriers" en province.

Mais cette dnomination n’est pas qu’un effet de langage, elle projette un certain type d’analyse de la socit et de sa structuration culturelle par la politique (nous y reviendrons). Le plus significatif rside dans les ruptures culturelles engendres par les mutations conomiques. Avec la disparition des grandes concentrations ouvrires, c’est la centralit de la classe ouvrire elle-mme, constitue comme telle, qui disparat, et avec elle les structurations sociales, culturelles et politiques qui lui taient lies. Des villes entires organises autour de cette centralit voient leurs associations, les relations sociales - cimentes par une identit et une appartenance - se liqufier...

Autre donne d’importance, la banlieue rouge s’est constitue dans cet aprs-guerre qui voit merger la coexistence paradoxale de l’explosion numrique de la classe ouvrire et du contrle politique d’une cinquantaine de grandes villes par le PCF d’une part, et d’autre part des rgulations tatiques en matire d’urbanisme et d’amnagement du territoire. La gestion communiste est dj le fruit d’un compromis entre pouvoir d’Etat et pouvoir municipal.

Les annes 70 marquent le dbut du sisme : la recomposition du systme productif est engage et, avec elle, la fermeture d’entreprises et de manufactures. Au sein des banlieues rouges, on assiste donc simultanment la mise en friche d’espaces industriels et d’une culture, (la culture d’une population ouvrire et de son principal reprsentant, le Parti Communiste). Mais cette mise en friche ne stipule nullement la fin des conflictualits, des formes d’organisations, des regroupements d’intrts... Si la figure de la classe ouvrire n’est plus centrale, pour autant ni les ouvriers ne disparaissent, ni les populations concernes par la prcarit ; c’est au creux du mal-vivre de ces groupes sociaux mtisss que germera le divorce entre artistes et habitants ; leur rencontre au sein des institutions culturelles "acadmiques" sera dsormais impossible. Les espaces culturels institutionnels, mettant en scne des formes esthtiques valorises, ne parleront plus qu’aux spectateurs dtenteurs des codes d’accs ces formes.

L’exprience des friches culturelles nat du douloureux constat de l’chec des politiques de dmocratisation de l’accs la culture et de manques identifis par des artistes et des habitants en recherche de pratiques et d’expressions culturelles renouveles. L’chec apparat sous deux formes majeures :
- difficults pour les artistes pratiquer leur discipline artistique et la montrer ;
- difficults pour les habitants d’accder ce qui les intresse en matire culturelle.

Cette logique de manque et l’existence d’espaces investir dfinissent l’aventure culturelle des friches. L’inadquation entre offre et demande culturelles sur un territoire donn fondera ds lors la dcision d’occuper les espaces vacants.


Crativit sociale

Le mouvement des friches culturelles (apparu au milieu des annes 80) est le symptme du frottement entre :
- les politiques culturelles publiques qui portent ( coup de subventions) certains artistes "reconnus" - souvent du srail dans les banlieues rouges -, restreignant ainsi l’expression artistique des formes esthtiques convenues
- les "artistes de l’ombre", auxquels sont proposs, au mieux, les espaces municipaux, eux-mmes porteurs d’une culture de gestion de la chose culturelle peu en phase avec les cultures mergentes.

Ds lors, le seul choix pour de jeunes artistes en rupture institutionnelle et supportant mal le contrle social se situe dans "l’appropriation" de lieux capables de faire cohabiter cration , crativit sociale et autonomie de gestion, et d’organiser la porosit entre disciplines artistiques.

C’est ainsi que peu peu les espaces industriels "sauvagement" investis deviennent des lieux d’exprimentation sociale et artistique, contraignant les politiques culturelles muter malgr elles. Car les friches culturelles, par les pratiques qu’elles engagent, dsorganisent les reprsentations classiques de la gestion culturelle en instituant :
- un autre rapport au temps : par la volont et la capacit de programmer au sein de ces lieux des vnements de manire impromptue, captant ainsi les opportunits artistiques, dgageant les moyens d’happenings culturels, simultanment la programmation de manifestations, fruits de gestations cratrices.
- un autre rapport l’espace : par l’investissement d’espaces rversibles destins accueillir des crations qui sont souvent le rsultat de rencontres entre formes artistiques diffrentes ; par le fait de ne pas figer la destination d’un espace mais d’en exploiter la plasticit, d’en reconnatre la destination phmre...
- un autre rapport l’conomique : la mixit des financements, avec l’intervention minoritaire des financements publics comme condition la fois de la libert de cration et de l’autonomie de gestion ; le rle de l’argent qui n’est pas ici - comme dans certaines institutions culturelles - une fin en soi mais un moyen d’atteindre tout la fois la cration artistique et la crativit sociale.
- un autre rapport la culture : par la diversit des disciplines et la mobilisation de tous les acteurs de la chane de coopration artistique (techniciens, artistes) ; par le fait qu’au sein de ces lieux, le culturel est systmatiquement coupl d’autres registres : social, politique, conomie, formation...
- un autre rapport l’uvre d’art : ici l’excellence n’est pas forcment recherche, ce serait plutt la mise en uvre de passions jusque dans l’organisation des vnements, et donc "l’amont social" des vnements, qui est travaille autant que l’uvre prsente. Les hirarchies et corpus artistiques sont dbords, rinterprts, rinvents. Ce sont souvent des uvres en fabrication qui sont montres, le retour l’origine laborieuse de ces lieux de fabrique tant ainsi assur...
- un autre rapport au travail salari : inscrit au sein d’une conomie du "tiers secteur", mi-chemin entre l’conomie de march et l’conomie publique.


Repenser les politiques culturelles

L’existence de telles expriences motiva la ville d’Arcueil se lancer dans l’aventure de la rhabilitation d’une friche industrielle difie la fin du XIXe sicle sur son territoire. Dans cette ville de tradition communiste depuis les annes 30, le fonctionnement des espaces culturels institutionnels, en rgie municipale, s’accompagnait d’une politique culturelle trs replie sur le primtre communal et "anime" par les artistes locaux.

En 1995, l’installation d’une nouvelle municipalit dite de "gauche plurielle", avec une adjointe au maire verte en charge de la culture, participait de la rorientation de la politique culturelle de la ville. A la diffrence de la trentaine d’expriences qui existent dans l’hexagone, Arcueil, le politique prenait donc l’initiative de pousser la cration d’un espace culturel autonome. Le squat ne prcdait donc pas la dcision politique comme dans un grand nombre de projets similaires.

La dcision d’ouvrir la friche immdiatement et d’y programmer des vnements culturels permit de lancer une exprimentation grandeur nature par contractualisation avec une association culturelle, le principe de dlgation devant ainsi tre prouv... L’ouverture de la friche fit trs vite vnement et dclencha simultanment les foudres des tenants de l’ordre culturel et du contrle public des politiques culturelles. Car un tel projet portait leur paroxysme les contradictions de l’appareil municipal lui-mme :
- il mettait en lumire, dans les actes, une manire de faire de la culture autrement : dans le croisement de pratiques artistiques ;
- il engageait les acteurs (techniciens, artistes, publics) dans un rapport de passion et non de consommation ; le public lui-mme devenait force de proposition et de fabrication d’vnements culturels ;
- il dmontrait - par le fait de fonctionner avec une quipe entirement investie dans le projet et non fonctionnarise - la possibilit de travailler hors rapports hirarchiques, dans une vritable crativit sociale ;
- il dmontrait au politique que croire en la matrise des politiques culturelles locales du simple fait de leur municipalisation tait une illusion et, par comparaison, la strilisation de ces politiques par l’excs d’interventionnisme public.

La dmonstration vivante d’une gestion possible hors du contrle municipal a renvoy le maire (form l’cole PC) et ses adjoints, l’valuation des limites de la gestion municipale en matire culturelle. Nous touchons l aux fondamentaux de la culture communiste que nous voquions au dbut : la tradition de contrle social qui a organis ces banlieues rouges - contrle social exerc par la matrise de l’attribution des logements, la constitution de rseaux associatifs para-municipaux, la rgulation de l’appareil municipal et de ses prolongements, dont les services de la jeunesse et de la culture... La simple vision de l’autonomisation des habitants et des contre-pouvoirs qui peuvent en dcouler ont fait trembler le colosse aux pieds d’argile.

Ces contradictions, qui affleurent grce de tels projets entre, d’une part, une population renouvele, compose de jeunes adultes venus d’ailleurs, agissant souvent en dehors des circuits institutionnels, une population "de souche" abandonne par les formes de mobilisations antrieures (structures par le PC d’aprs-guerre) mais en demande de liens et de repres, et les artistes arrivs dans des espaces rnover, sans liens privilgis aux politiques locaux, nourrissent ces lieux laisss longtemps en jachre. C’est probablement l’absence de stigmatisation, leur apparence industrielle et non culturelle a priori, qui attirent des publics aussi divers.

Les invariants que donnent voir les friches culturelles et que nous avons prouvs Anis-Gras, tmoignent des mutations sociales, politiques, culturelles en cours. L’aspiration des personnes est plus l’autonomie qu’ la dpendance, la rencontre qu’ l’indiffrence, pour peu que des lieux physiques le permettent, autorisent les transgressions l’ordre dominant. Mais ces transgressions ne peuvent advenir au sein des cadres conventionnels, et la question qui nous est alors pose, lorsque nous sommes en charge de mandats lectifs, est celle de favoriser l’mergence de ces transgressions, de les permettre l’aide de financements publics, et sans vise hgmonique.

Lyne Rossi

Mis à jour le vendredi 5 juin 2009