"Espace appropriable et quartier en lisière du politique."
Fabrice Raffin


Fabrice Raffin, sociologue, chargé de recherches à l’ARIESE, université Lyon II.

Dans, Espace de la culture - politiques de l’art, Sous la direction de Catherine Bernié-Boissard, Editions L’Harmattan, 2000.


Les stratagèmes de l’institution et du marché ont-ils épuisés les sens de nos pratiques culturelles comme les rêves des artistes et de leurs publics ?

Baisse constante de la fréquentation, à l’opposé augmentation des subventions, revendications accrues des artistes et par ailleurs domination du marché, quelques mots se forment spontanément qui résument un constat généralisé concernant l’état de nos pratiques culturelles : insuffisance, insatisfaction, frustration et pour finir échec d’un soutien à la culture qui trop souvent, fut présenté, comme une solution concernant une multitude de problèmes hétéroclites. À l’emballement généralisé encore récent, succède une période de doute accompagnée naturellement de fortes interrogations : que pourrait être, aujourd’hui un lieu culturel, un espace culturel qui réponde effectivement aux demandes et aux besoins réels des publics et des artistes ?

Les avatars des politiques n’ont jamais englobé qu’une partie de nos pratiques et de nos espoirs culturels. À côté de l’offre légitimée par l’institution, des individus, sur l’ensemble du continent, sont devenus acteurs de leurs propres pratiques. Organisant leurs actions, ils ont su mettre en œuvre ce qui, pour eux, représentait "l’intérêt culturel". Ils substituaient ainsi des logiques de participation et d’engagement aux logiques de consommation et/ou de contemplation. La neutralité culturelle prenait un tour revendicatif pour exprimer l’altérité, les différences.

Bien qu’éphémères, évanescentes ou fugitives, certaines de ces actions ont su se cristalliser dans des lieux. Si les occupations à but culturel ne sont pas nouvelles, elles se multiplient au tournant des années 1970 en Europe. Fait nouveau pourtant, certaines d’entre-elles, partageant une situation d’écart aux institutions et au marché, sont passées par-delà les aléas de leur survie, pour se rapprocher, établir des liens et provoquer des échanges durables.

Pratiques culturelles : chevauchement des appartenances et des sens sociaux, inscription urbaine

Dans le cadre de l’appel d’offres interministériel "Culture, Ville et Dynamiques sociales" nous entreprenions une recherche intitulée "La mise en culture des friches industrielles" sur trois initiatives culturelles privées : le Confort Moderne, l’Usine et la Ufa-Fabrik, respectivement situées à Poitiers, Genève et Berlin.

L’action de ces petits groupes d’individus s’effectue sous forme associative et rassemble, selon les cas, de 10 à 50 personnes directement actives. Leurs pratiques recouvrent de nombreuses disciplines artistiques : musique, théâtre, arts plastiques, arts visuels. Sur les lieux qu’ils investissent, ces individus aménagent des espaces relatifs à chacune de ces disciplines : salles de concerts, salles d’expositions, cinéma, parfois des studios de répétition ainsi que des ateliers d’artistes. En même temps, à l’intérieur de ces lieux se trouvent toujours des espaces aux fonctions plus larges espaces de sociabilités, espaces économiques comme des cafés ou des restaurants, des magasins de disques et de vêtements, un coiffeur, etc. Enfin, des espaces administratifs accueillent l’association principale gestionnaire du site et parfois d’autres associations aux statuts variés.

Le Confort Moderne, l’Usine et la Ufa-Fabrik, sont aujourd’hui communément identifiés comme des lieux de diffusion culturelle et dans une moindre mesure, comme des lieux de création. Dans les trois cas, les intérêts pour des disciplines artistiques sont immédiatement saisissables et constituent un des fondements d’une action collective qui a conduit à l’occupation opportune d’espaces laissés vacants par les acteurs économiques.

Cependant, dès le début de notre présence dans ces lieux nos observations nous amenaient à poser que les pratiques artistiques n’épuisent pas en elles mêmes le sens des actions et des échanges qui s’y développent. Autrement dit, le lien social qui s’établie entre les membres des associations installées dans ces lieux et leurs publics proches ne se limitent pas à un accord collectif autour de pratiques artistiques. Des liens plus imperceptibles, qui vont au-delà des sens esthétiques, existent entre les acteurs qui s’y retrouvent. Ces liens, qu’ils soient antérieurs à leur arrivée dans l’espace en friche ou qu’ils y soient produits, renvoient au partage de valeurs plus larges, correspondant à des registres divers, qui font leurs spécificités et dont la prise en compte permet de les désigner comme milieux sociaux . Notre approche vise à comprendre les sens des actions culturelles qui se croisent dans ces espaces et les engagements qu’elles suscitent par la prise en compte simultanée des différents registres qu’elles mobilisent. Il s’agit d’appréhender l’ensemble des interactions générées par les pratiques culturelles et artistiques dont le fondement est esthétique mais aussi, selon des importances variables, social, culturel, économique et politique.

L’unité conférée à ces initiatives du fait de leur localisation dans l’espace limité de l’ancienne friche était propice à l’analyse précise de l’ensemble de ces valeurs, significations et des formes d’engagements culturels. Néanmoins, nous refusions d’en rester à une analyse monographique de ces associations. La question de l’inscription urbaine d’actions culturelles et ses conséquences territoriales constituait le deuxième axe majeur de notre travail. La définition des traits caractéristiques de l’action des trois collectifs n’a d’intérêt que dans la mesure où elle nous permet de mieux appréhender la relation qu’ils entretiennent avec les divers acteurs locaux et avec la ville.

Le processus d’émergence de ces petits groupes, qui les conduit d’une structuration associative à l’occupation d’un lieu, est un moment privilégié pour observer l’ensemble des registres mobilisés dans leur action et les modalités de leur inscription urbaine. Pour ce faire, ce texte s’appuie essentiellement sur le cas de Poitiers et du Confort Moderne.

La création du Confort Moderne : une situation de “ manque ” et d’écart par rapport aux politiques culturelles

À Poitiers, les acteurs qui sont à l’origine de la création du Confort Moderne se regroupent avant 1985 autour de l’association l’Oreille est Hardie (OH) qui organise depuis 1977 des concerts de jazz. Les trois personnes initiatrices de l’association sont rejointes en 1979 par un nouveau membre, qui prend en charge l’organisation de concerts dans le domaine des musiques dérivées du rock. Dès 1980, la promotion de ce type de musique devient dominante parmi les activités de l’association.

Le contexte politique de Poitiers est caractérisé à partir de 1977 par l’arrivée à la tête de la municipalité d’une majorité socialiste conduite par Jacques Santrot. Dès son arrivée, la nouvelle équipe municipale entreprend une politique de développement culturel qui est exemplaire de l’action locale des municipalités de gauche de 1970 à 1980. Le premier volet de cette politique valorise la concertation urbaine, accorde le prima aux associations locales et rejette des opérations prestigieuses copiant l’excellence parisienne .

Le deuxième volet de la politique municipale consiste à “ mettre la ville au cœur des quartiers ” . Dans ce cadre, entre 1977 et 1984, Poitiers se dote de quatre nouveaux équipements culturels polyvalents dans les quartiers de la périphérie (Cap Sud, Blaiserie, Beaulieu et Trois Quartiers). Ils viennent compléter les trois équipements déjà existants portant à sept leur nombre total. Dans le même temps, le budget culturel de la ville passait de 28,7 à 54,15 millions de francs.

Si l’augmentation de l’offre et du “ potentiel ” culturel de Poitiers correspond indéniablement à des demandes locales, elle apparaît en décalage avec les aspirations et les activités menées par les membres de l’Oreille est Hardie. Néanmoins, ce décalage n’implique pas un rejet immédiat de l’action culturelle institutionnelle. Au contraire, durant les premières années de son existence, l’association tente d’inscrire sa programmation de concerts dans le nouveau réseau d’équipements culturels de la ville . Cette tentative s’avère être un échec qui se décline à plusieurs niveaux. S’il n’y a pas de rejet mutuel a priori, il convient cependant de parler d’inadéquations entre les aspirations et les besoins de l’association et les conditions d’accueil offertes par les structures culturelles de Poitiers.

Les inadéquations relèvent d’abord du fonctionnement des structures municipales. Les réseaux de tourneurs de groupes de rocks sont alors inexistants en Poitou-Charentes. L’Oreille est Hardie contacte elle-même les groupes. Les concerts peuvent ainsi s’organiser dans un délai très court qui contraste avec les modes de programmation à long terme des salles municipales. L’Oreille est Hardie dénonce le formalisme administratif et met en avant des cycles courts de production accompagnés d’une organisation du travail souple. Deux caractéristiques qui, par la suite, se retrouvent dans le fonctionnement des associations lorsqu’elles occupent les lieux.

Le deuxième niveau d’inadéquation renvoie aux spécificités techniques et aux pratiques des concerts de musiques amplifiées. Lorsque les membres de l’association tentent d’utiliser et de collaborer avec les équipements existant ils se heurtent de ce point de vue à l’inadaptation acoustique, notamment à la faiblesse de l’insonorisation des salles. Par ailleurs, ils dénoncent l’impossibilité de développer certaines formes de sociabilités festives autour du concert. Impossibilité elle aussi lié à l’aménagement ou simplement à l’hostilité des administrateurs d’équipement envers des pratiques qui mêlent aspect festif et artistique. De ce point de vue, pour les membres des associations, leurs publics, “ Aller au concert ” revient toujours à faire une expérience qui va au-delà de la contemplation artistique. Autour du concert viennent s’articuler d’autres pratiques, de fêtes, d’échanges d’informations, de drague, etc., qui génèrent des circulations constantes à l’intérieur du site où il se déroule. Aujourd’hui, circulations et multiplicité des pratiques définissent un principe de non-captivité des publics implicite au dispositif de diffusion du Confort Moderne, de l’Usine et de la Ufa-Fabrik.

“ Avoir une salle deux semaines à l’avance c’était impossible, il fallait faire les demandes trop longtemps à l’avance, il n’y avait rien qui était adéquat, il y avait des chaises partout, c’était clean partout et c’était tout bête, l’idée du lieu est née (...), parce que c’était la croix et la bannière pour organiser des concerts, tant que ça a été du jazz tout allait très bien mais quand ça a commencé à être plus rock, à faire plus de bruit et à attirer des populations plus hirsutes alors là, ça commençait à être un vrai problème, donc tout de suite moi je me disais c’est trop galère il faut qu’on trouve un lieu à nous ” (Sylviane, Confort Moderne de 1985-1991)

Au regard des difficultés que l’association rencontre pour organiser des concerts dans les conditions qu’elle souhaite, elle annonce la fin de ses activités en juin 1983 et organise à cette occasion un festival de rock. Ce festival annoncé comme le dernier de l’Oreille est Hardie apparaît aujourd’hui au contraire comme l’acte initiateur du Confort Moderne. C’est en effet à ce moment qu’émerge la volonté d’obtenir un lieu où ils puissent développer leurs activités selon un mode d’organisation qui leur soit propre. Les “ carences ” des institutions concernant les réponses aux demandes des acteurs de l’Oreille est Hardie semblent donc intervenir indirectement comme catalyseur dans la dynamique d’évolution et de structuration de l’association.

Dimension urbaine de l’émergence du Confort Moderne

Pour les individus y prenant part, l’ensemble des pratiques que nous venons d’évoquer est indissociablement lié à l’espace urbain local. À Poitiers, les relations autour de la musique, centrales sans être exclusives, prennent place dans un espace du quotidien qui se situe dans le centre-ville. Cet espace est constitué de cafés, de commerces, d’appartements, etc., dans lesquels ces différents acteurs se croisent, se rassemblent et se repèrent. Des formes d’appartenances, des proximités se construisent, se défont, se recomposent notamment à partir des pratiques et des codes (artistiques, vestimentaires, gestuels, etc.) liés à des styles musicaux. Des réseaux se constituent dans lesquels on échange des informations sur les groupes ou sur les concerts à venir, mais aussi, des cassettes, des disques, etc. Des échanges autour de la musique s’articulent avec d’autres formes de sociabilités plus larges repérables dans les mêmes lieux.

Au début de leur existence, c’est de ces réseaux que proviennent de nouveaux acteurs de l’Oreille est Hardie. Ils constituent jusqu’alors une large partie du public des concerts et des premières expositions pour qui le rapport à la pratique artistique se décline en terme “ d’être ensemble ” y compris parfois, sur un mode conflictuel.

S’installer Faubourg du Pont Neuf : un choix contraint

En 1984, les acteurs de l’OH repèrent d’anciens entrepôts abandonnés par l’entreprise d’électroménager Confort 2000 sur les bords du Faubourg du Pont Neuf. Ils contactent le propriétaire qui accepte de leur louer le site. Le Confort Moderne ouvre ses portes au mois de mai 1985. La recherche du lieu est une des composantes et un moment important et significatif de cette inscription urbaine. Le choix de l’emplacement du Confort Moderne exprime notamment une volonté d’inscription dans le centre-ville. La continuité entre les pratiques développées au Confort Moderne et les lieux que nous venons d’évoquer (cafés, appartements, magasins, etc.) est manifeste.

Le quartier du Pont Neuf est situé à cinq minutes à pieds du centre, la frontière entre les deux quartiers étant matérialisée par une rivière, le Clain. Cet axe relie le centre ville aux universités, aux hôpitaux, ainsi qu’aux zones pavillonnaires et aux grands ensembles de la périphérie de l’agglomération. Un arrêt de bus de la ligne qui mène du centre aux universités est situé à proximité immédiate du Confort Moderne.

Au-delà de l’adéquation fonctionnelle entre les projets de l’association et les entrepôts et ateliers Confort 2000, être en cet endroit de la ville c’est se situer sur un espace-frontière avec le centre ville. Mais, c’est aussi se rapprocher d’une forme urbaine caractérisée historiquement par le rassemblement de “ tous ceux qui ne pouvaient pas se payer la ville ” dont l’activité contribuait à la produire, à la nourrir, à l’enrichir tout en étant porteuse de nuisances et de souillures : abattoirs, artisanat, petite industrie . Pour un collectif dont les pratiques se situent à l’écart des dispositifs culturels municipaux, en décalage des normes esthétiques conventionnelles et qui sont porteuses de nuisances sonores, s’installer dans le quartier du Pont Neuf, qui répond aux caractéristiques historiques du faubourg, c’est aussi rejoindre symboliquement un espace qui correspond à leur situation.

Pourtant, on ne saurait mesurer complètement la part de choix ou d’opportunité qu’il y a dans cette installation tant le contexte semble ici important. En matière de politique d’aménagement urbain, les années 1980 ont vu renaître l’intérêt pour le centre-ville qui a conduit, dans bien des cas, à leur réhabilitation (J-Y Authier, 1992). De manière concomitante apparaissaient les questions liées à la gestion et à l’aménagement des ensembles de périphéries. Entre ces deux intérêts politiques qui correspondaient à deux formes de territoires urbains, l’espace du faubourg n’a pas fait l’objet d’une attention soutenue de la part des aménageurs. Poitiers, comme d’autres villes françaises, n’a pas échappé à cette problématique. Le Faubourg du Pont Neuf cumul même les effets de cette situation puisqu’en plus d’une liaison avec les quartiers d’habitations, il relie le centre aux grands équipements situés en périphérie que sont les universités et l’hôpital, premiers employeurs locaux d’une ville qui, traditionnellement, concentre les administrations et les services publics les plus importants de la région Poitou-Charentes.

L’installation de l’Oreille est Hardie est opportune dans le fait de se saisir d’un espace vacant, les anciens entrepôts Confort 2000. Mais elle l’est aussi dans le fait d’entrer dans un espace dégagé d’une trop forte attention de la part des acteurs publics et privés de l’aménagement du territoire. Entre les grands ensembles sous haute surveillance et les places publiques du centre, marquées, selon les villes, par une logique du contrôle, une logique de communication et “ le génie de la stérilité ” , le faubourg apparaît comme un espace d’opportunité, refuge pour des expériences marquées d’un certain écart par rapport aux politiques publiques.

Un lieu adapté : confortable pour la diffusion

S’ils mettent en avant la nécessité de trouver un lieu dans le centre ville, il s’agit aussi pour eux de trouver un lieu qui soit fonctionnel du point de vue des possibilités d’organisation de concerts. Les anciens ateliers de réparation et de stockage de l’entreprise d’électroménager Confort 2000 situés en bordure de la rue du faubourg du Pont Neuf apparaissent comme une réponse particulièrement adaptée aux attentes et aux besoins de l’association.

Le Confort 2000, est composé de vastes espaces particulièrement appropriés à l’organisation de concerts de rock moyennant des aménagements relativement peu importants. Par leurs caractéristiques physiques, les espaces en friche comme le Confort Moderne sont en adéquation avec les exigences de la diffusion et de la production artistique. Ce sont des domaines d’activités qui requièrent souvent les mêmes besoins que la production industrielle : ils ont besoin d’espace, ils sont bruyants, les matériaux bruts qu’ils utilisent sont porteurs de souillures. Ancien lieu lié à la production industrielle l’espace du Confort 2000 représentait aussi une opportunité à ce niveau. De plus, cet espace par son architecture et son aménagement offrait des possibilités d’évolutions valorisées par l’Oreille est Hardie. Dès ses début, l’association insistait sur le caractère évolutif de son projet artistique. Cette valorisation d’un projet “ non arrêté ” étant notamment effectuée en référence à la perception négative des modes de fonctionnement des institutions qu’ils rencontraient avant leur installation.

On ne saurait éviter de noter ici les phénomènes de concordances et de reconnaissances entre les projets "en devenir" des associations et l’état d’abandon des bâtiments qu’ils investissent : structures à réinventer qui offrent des possibilités insoupçonnées pour les nouveaux arrivants eux-mêmes.

Comme Richard Senett l’écrit “ Il y a un type de clarté que nous voulons éviter : le paysage urbain “ lisible ” de Kevin Lynch, des lieux qui ne parlent que de leur identité fixe en fonction, (...),de la classe sociale ou de l’usage qu’on doit en faire ” . Une friche industrielle ou marchande, c’est tout le contraire d’une identité fixe. Si on peut y lire la clarté d’une identité passée en regard d’une fonction spécifique, industrielle ou marchande et des hommes qui l’accomplissaient, celle-ci est aujourd’hui révolue. Elle laisse place à de nombreuses possibilités. L’aménagement intérieur hérité du passé n’est pas une contrainte suffisante qui dirait irrémédiablement l’usage “ qu’on doit en faire ”, au contraire, elle peut accueillir aisément des pratiques et des imaginations diverses et multiples. Là, se situe un intérêt majeur pour les nouveaux arrivants. Dans le cas de Poitiers, il est à rapporter à l’échec de la relation avec les lieux culturels municipaux dont les acteurs perçoivent la contrainte d’une activité unidimensionnelle tournée vers la contemplation artistique. Lors de l’installation sur le site du Confort 2000, c’est la contrainte d’une activité à sens unique, symbolisée par le dispositif “ du clean et de la chaise ”, qui est réfutée et remplacé par une volonté de diversité et d’évolution culturelles.

Les multiples registres de l’engagement culturel

Dans le choix du Confort 2000, les acteurs de l’Oreille est Hardie nous disent leur volonté de développer leur action dans les conditions qu’ils souhaitent tout en restant au cœur de leur ville. Cependant, l’installation n’est qu’une étape de leur histoire qui marque une certaine stabilisation du projet mais en aucun cas l’accès à la reconnaissance et à la pérennité de leur action. Après la création du Confort Moderne, l’histoire de l’OH est faite de conflits et de négociations continues avec la municipalité mais aussi, avec les riverains, afin de parvenir à pérenniser leurs activités. Au regard des difficultés qu’ils connaissent constamment, les acteurs de ces lieux posent avec plus d’acuité que jamais la question du sens des engagements culturels.

Passion culturelle

Au Confort Moderne, mais aussi à l’Usine et à la Ufa-Fabrik, une certaine "passion culturelle" est à l’origine de l’action des membres des associations. Le caractère passionné de ces actions collectives est sans nul doute au fondement de la capacité qu’ils ont manifestés au début de leur occupation, pour aménager et faire fonctionner leur lieu dans les conditions financières et légales les plus précaires. Leurs centres d’intérêts culturels sont cependant multiples. Si la majorité partage une passion pour des styles musicaux innovants dérivés du rock, beaucoup sont attirés par les arts plastiques alors que d’autres manifestent leur préférence pour les arts de la scène. Parmi eux se trouvent des créateurs, mais la plupart sont de simples spectateurs. Porteur de cette diversité, leur regroupement en association ne coïncide pas avec un projet artistique précis. Il se constitue plutôt par défaut, sur la base d’un "manque partagé". Il s’agit d’abord pour eux de se donner les moyens d’accéder aux productions esthétiques qu’aucun acteur culturel local n’est selon eux en mesure de leur offrir aux conditions qu’ils souhaitent. Il serait cependant réducteur d’appréhender la force des participations à de tels actions à un unique intérêt culturel.

Milieu professionnel

Les formes d’engagements dans ces lieux vont puiser bien au-delà des logiques artistiques et esthétiques. Elles renvoient notamment aux parcours socioprofessionnels de tous ceux qui s’y rejoignent. Ces parcours sont en effet marqués dans leur quasi-totalité par les caractéristiques les plus fortes de la précarité socioprofessionnelle. C’est aussi par rapport à leur trajectoire antérieure que la présence dans les lieux est valorisée. S’engager au Confort Moderne sera pour certains l’opportunité d’acquérir un statut professionnel. Les acteurs des lieux pourront par exemple accéder aux pratiques d’organisation et de production du domaine culturel pour acquérir, avec le temps, les nombreuses compétences qui conduisent aux professionnalités de la culture. Même lorsque l’engagement ne conduit pas à l’acquisition définitive d’un statut professionnel, l’apport financier ponctuel que représente le fait de travailler dans les lieux est valorisé. S’engager dans ces lieux, c’est donc aussi articuler un intérêt professionnel et financier à l’intérêt culturel.

Culture du Faire

Néanmoins au Confort Moderne, à l’Usine et à la Ufa-Fabrik, les formes d’engagements et de mise en œuvre des productions artistiques ont un fondement culturel qui n’est pas effacé par les formalismes codés d’un secteur professionnel en l’occurrence artistique. C’est-à-dire que les membres de ces collectifs ne laissent pas leur identité culturelle “ de côté ” au profit d’une identité professionnelle lorsqu’ils entrent dans les lieux. À l’inverse, il semble que ce soit cette dimension culturelle, qui puise profondément dans les trajectoires individuelles et les origines familiales, qui participe de manière centrale à la définition de l’ensemble des relations sociales sur les lieux. Ces origines sont remarquablement homogènes au Confort Moderne comme à l’Usine et à la Ufa-Fabrik. La quasi-totalité de leurs acteurs est issue des milieux les plus modestes, de parents employés, ouvriers, et dans le cas de Poitiers agriculteurs. Ces origines ne sont pas revendiquées, pas plus qu’elles ne sont immédiatement saisissables lorsque l’on entre dans les collectifs en tant qu’observateur. Il existe cependant un niveau de reconnaissance implicite entre les acteurs des lieux, fondé sur le sentiment d’appartenance à un même milieu. Il ne s’agit pas de dire ici que nous assistons à une reproduction de ce qui aurait pu être qualifié par le passé de culture populaire. On peut cependant reconnaître des traits culturels distinctifs qui s’y rapportent et sont vivants dans les trois collectifs. Certaines valeurs comme le pragmatisme et le réalisme sont dominantes et ponctuent l’ensemble des relations sociales comme des rapports de travail. Au cours de nos travaux, nous avons parlé de culture "du faire" pour qualifier cette dimension des collectifs.

Intérêts croisés

Trois niveaux interfèrent constamment dans la construction du sens des engagements et du lien entre les individus au Confort Moderne, à l’Usine et à la Ufa-Fabrik. Fondée à l’origine sur la passion pour des pratiques artistiques l’appartenance aux trois collectifs se construit aussi à partir de similitudes de situations socio-économiques et du partage d’une culture à "dimension populaire".

Les années de luttes qui ont permis à ces collectifs d’obtenir aujourd’hui des conventions d’occupations leur permettant de travailler dans des conditions acceptables nécessitaient des mobilisations extraordinaires au sens propre du terme. On ne saurait comprendre la résistance aux conflits dont ont fait preuve ces acteurs, sans insister sur leurs intérêts profonds à s’y engager. En l’occurrence, le sens de leur action ne se limite pas à un accord collectif autour de pratiques artistiques, les intérêts de ceux qui s’y retrouvent sont à la fois plus immédiats et plus fondamentaux. Ils sont plus immédiats parce qu’ils interviennent sur des parcours marqués par la précarité socio-économique. À ce niveau, les engagements sont relatifs à la recherche de repères sociaux autant qu’à la satisfaction de besoins économiques minimums. Ils sont plus fondamentaux parce qu’à travers la mise en œuvre des pratiques artistiques dont ils sont porteurs les individus jouent aussi une part de leur identité. En l’occurrence, les sens identitaires liés aux pratiques artistiques vont puiser dans les origines familiales des acteurs qui se retrouvent sur les lieux.

Singularité et ouverture

La confusion entre les expressions de la singularité et de l’altérité et les notions de fermeture ou d’enclavement est toujours vivace en France. Malgré l’expression de spécificités fortes, le Confort Moderne, comme l’Usine et la Ufa-Fabrik s’inscrivent aujourd’hui dans de nombreux réseaux d’artistes et diffusent des productions artistiques de multiples domaines qui attirent autant de publics différents. Leurs particularités peuvent faire l’objet d’évitements de la part de certains publics ou d’artistes, mais elles leur permettent aussi d’établir des liens inattendus avec des acteurs qui habituellement sont laissés de côtés et des publics qui ne trouvent leur satisfaction que dans ces lieux. Les divers registres de pratiques dont ces lieux sont porteurs représentent chacun une potentialité d’ouverture. Le Confort Moderne par exemple, se trouvera intégré à des réseaux de professionnels de la culture des différents domaines artistiques qu’il propose, eux-mêmes déclinés selon certains styles : musiques (hardcore, techno, musiques du "monde", etc..), arts plastiques (contemporain), BD (fanzine), etc. La dimension socio-économique que nous avons évoquée pourra à certains moments l’inscrire par ailleurs dans une cartographie des espaces des économies de survies. Et la dimension populaire des lieux permettra sans difficulté au Confort Moderne de s’ouvrir à une association de quartier pour qu’elle organise sa fête annuelle.

Histoires contrastées de mélanges des disciplines, d’engagements contestataires autant que citoyens, d’aménagements et de mises en œuvre précaires mais effectives, les expériences comme le Confort Moderne, l’Usine et la Ufa-Fabrik, suscitent les termes aujourd’hui quelque peu oubliés de la passion culturelle. Pratiques pour dire autant que pour ressentir, elles se situent à l’opposée de la neutralité culturelle. Peut-être sont-elles porteuses des sens et des innovations aujourd’hui tant attendus pour renouveler nos approches de la culture ?


Mis à jour le mardi 26 février 2008