L’quipe des Pas Perdus a investi la Cit des Electriciens, Bruay-La-Buissire, l’un des plus anciens sites d’habitat ouvrier du bassin minier du Nord-Pas de Calais, avec une aventure potique et participative de grande envergure. Cette dmarche, qui a dur prs de quatre ans, est le fruit d’une collaboration exemplaire avec la Ville et la
communaut d’agglomration du territoire. L’occasion de s’interroger sur les conditions optimales d’implication des organismes « commanditaires » dans les projets artistiques crs in situ, en relation troite avec des habitants, des usagers, des personnes de tous les jours…


►SYNTHSE COURTE

Les Pas Perdus oeuvrent pour rendre le quotidien extraordinaire. A Bruay-La-Buissire, cette quipe artistique a pu travailler durablement une telle transformation potique du rel. Pourtant l’opration n’avait rien de magique. Elle reposait sur une qualit de relation tisse avec les coproducteurs, en l’occurrence des collectivits territoriales. La commande passe ces artistes s’inscrivait dans une dmarche ambitieuse d’amnagement urbain consistant revaloriser la Cit des lectriciens, un site symbolique de l’histoire de la commune, mais tomb en dshrence. La rappropriation de cet ancien parc d’habitat ouvrier relve d’un long processus qui dpasse la seule intervention artistique des Pas Perdus. Le devenir du site tait (et est encore) en cours d’laboration. Ce
projet fut donc une tape, provisoire mais ncessaire et relativement moindre cot. Mais une prsence passagre peut devenir essentielle et marquer durablement les esprits. Car, en art, l’indtermination n’est pas un handicap, mais un tat de fait, un principe d’existence, qu’il convient d’apprivoiser. Pour les commanditaires, il tait inenvisageable de rinscrire la Cit des lectriciens dans le jeu urbain sans impliquer les principaux intresss, savoir les habitants. La dimension participative tait donc un lment primordial dans cette commande. Les Pas Perdus ont, comme leur habitude, travaill avec des occasionnels de l’art ». Ils ont ainsi ralis une vaste oeuvre collective, un cheminement potique, l’intrieur du site minier, mais ouvert sur l’ensemble du territoire.

La ralisation d’un tel chantier relve donc d’abord d’une
volont politique. Mais une fois la dcision acte, il faut
la mettre en oeuvre. Et ce type d’opration ncessite des
conditions de production trs particulires. C’est ici
qu’interviennent les services culturels. Ils ont vocation
tre le bras oprationnel du pouvoir politique. Bien plus
que de simples excutants, ils proposent, conseillent,
inspirent, impulsent, ou au contraire, freinent et
dcouragent les lus. Habituellement, les directions de
la culture ont trop tendance s’abriter derrire les
contraintes conomiques juridiques et administratives,
derrire des cadres tellement rigides qu’ils en
deviennent compltement inadapts. Alors mme que
les discours politiques prtendent initier des actions en
faveur de la dmocratie artistique et culturelle, trs
concrtement, les dispositifs et les modes
d’accompagnement institutionnels rendent souvent
impossible cette relation d’galit entre l’art et le peuple.
Heureusement, certaines collectivits adoptent d’autres
modes de fonctionnement. Ainsi, sur le territoire
intercommunal Artois Comm., qui rassemble Bruay-La-
Buissire, Bthune et 57 autres communes du Nord-
Pas-de-Calais, l’approche est beaucoup plus
audacieuse. Depuis plusieurs annes s’exprimente, ici
et l’chelle de la communaut d’agglomration, une
politique culturelle qui semble vritablement innovante.

L’aventure engage avec les Pas Perdus participe bien
d’une volont d’unification de redynamisation et de
rayonnement du territoire. La synergie entre la Ville et la
communaut d’agglomration, la complmentarit
vidente entre les deux niveaux d’intervention, ont
certainement t des facteurs dterminants dans la
russite de cette aventure. De toute vidence, la
complicit entre Philippe Massardier (directeur du
service culturel Artois Comm. - communaut
d’agglomration de l’Artois) et Jean-Paul Korbas (son
homologue aux affaires culturelles de Bruay-la-
Buissire) symbolise cet esprit de coopration qui
permet non seulement de dgager des moyens autant
financiers qu’administratifs, techniques et humains, mais
galement et surtout de dvelopper le projet l’chelle
d’un territoire largi.
Car, bien au-del des moyens dploys, la pertinence
de la production consiste prserver un quilibre en
veillant ne droger ni l’intrt collectif ni l’exigence
artistique. Or, la singularit de l’art apparat, trop
souvent et tort, antinomique avec la fonction politique
qui, en dmocratie, consiste fabriquer un espace
commun.
Les Pas Perdus travaillent justement sortir l’art de
son rgime singulier. Comment ? En le banalisant
sans l’dulcorer. En rconciliant les secousses des
audaces artistiques populaires et les aventures
singulires de l’art de rfrence dit savant ». Guy-
Andr Lagesse et ses complices, Nicolas Barthlmy
et Jrme Rigaut, crent partir du peu, du quotidien
et de la fantaisie inscrite en chacun de nous. Le sens
esthtique converge alors avec la vise politique pour
construire, au coeur de la Cit, des espaces o le
vivre ensemble devient dsirable.

Fred Kahn
Textes rdig partir des propos tenus Bruay-la-
Buissire le 16 septembre 2011 lors de l’atelier de
rflexions Dans les secousses de la crativit
Quand les commanditaires, dveloppeurs culturels et
artistes se mettent marcher ensemble »

Quentin Dulieu (Af/Ap)
Coordination des Ateliers de rflexions

Mis à jour le vendredi 19 octobre 2012