D’UNE SCNOGRAPHIE L’AUTRE, mgalopole, cahier 20, automne/hiver 1999.

L’espace est avant tout un emploi du temps, de mme que le temps est usage de l’espace. »

Paradoxalement, c’est au cours de nos moments de loisir que nous frquentons des espaces de diffusion culturelle qui, le plus souvent, nous replacent dans une situation d’attente. Cet effet s’intensifie lorsque des ornementations dmultiplient la sparation entre l’uvre et le public, l’artiste et le spectateur. Paralllement ces difices de reprsentation et d’exposition, je songe un autre type de lieu consacr l’art. Comme une maison entoure d’un jardin, sobre d’apparence, son identit prserve serait raccorde au paysage de son quartier, une succession de pices offrant diffrentes opportunits d’utilisation et de circulation. Crer un Centre d’art pluridisciplinaire au sein d’une friche industrielle, c’est d’une histoire arrte relancer le cours en s’appuyant sur certains chapitres de l’histoire de l’art et de l’architecture.

L’architecture romane, union du profane et du sacr
Le style roman traduit par son dpouillement une srnit de l’tre, synthse d’un monde terrestre qui se voulait tourn vers Dieu. L’poque n’opposait pas l’esprit religieux au corps, mais imprgnait le plus possible ce dernier des valeurs chrtiennes.
Sur le plan architectural, la plnitude de l’glise s’exprimait comme moyen de participer une exprience sacre, tmoin de son poque et uvre d’art. Alors que le gothique loigne le croyant du monde d’ici-bas, l’me des glises romanes - dont les massifs murs de pierre reposent calmement - est autre par essence. Son architecture claire et robuste ne provoque pas un enthousiasme analogue celui des glises byzantines ou gothiques : la sobrit est sa loi » disait Hlderlin. L’exprience y est diffrente en raison de la pierre qui nous entoure. Une pierre rude et muette, quilibre de l’espace et de l’difice, servant l’ide de foi, de grandeur et d’harmonie, mais aussi symbole de la dure tandis que son logis de bois, ou au mieux colombage, est essentiellement prissable. De dimensions parfaitement adaptes, le monastre constitue un vaste domaine autonome et pratique, ordonn sur un plan quadrangulaire. Il comprend tous les btiments ncessaires la vie d’une communaut : la salle capitulaire o l’on se runit, les salles de travail, le dortoir, le rfectoire, la cuisine et le cellier se distribuant autour du clotre, la plupart du temps accol au flanc sud de l’glise. Le dambulatoire est ainsi constitutif de l’architecture romane dans une combinaison de volumes circulaires et rectangulaires. La loi du primat technique s’y exerce de manire incontestable, a contrario des sicles qui suivront o l’art de btir fait place la primaut de la parure. (De mme il est intressant de remarquer que la varit rgionale des styles, la multiplicit des solutions architecturales de cette poque sont dues l’absence d’une expression nationale).

Le Bauhaus, une ide de mthode
L’cole du Bauhaus, c’est d’abord l’ide d’une mthode de formation artistique et artisanale : d’une connaissance l’lve acqurait diffrentes techniques et expriences partir desquelles il dveloppait ses propres pratiques cratrices. Le cours prliminaire, semestre d’essai remplaant le concours d’entre, faisait apparatre les talents des lves par des exercices de base. L’architecture, la sculpture et la peinture devenaient une seule forme, la lumire et le mouvement en constituant les lments figuratifs. Ainsi, alors que le thtre se construit classiquement autour du mot, Oskar Schlemmer et Kurt Schwitters mettaient en scne le dplacement dans l’espace (Danse des anneaux, 1929 ; Sonate originelle, 1932).
Paralllement, l’orchestre de l’cole jouait tous les samedis soir dans la grande salle de spectacles dessein de payer les ateliers de thtre...
Afin de fonder une globalit entre l’art et la culture, les objets produits rpondaient l’usage, avec le moins de fioriture possible, les lignes restant strictes et dpouilles. Dans l’atelier de design, Peter Keller cra pour une tudiante enceinte un berceau bleu, rouge, jaune - couleurs emblmatiques du Bauhaus - issu des formes gomtriques de bases ( cher triangle carr circulaire »).
ces agencements prcurseurs, ce mode de vie considr immoral, dangereux pour l’ordre et destructeur d’enseignement, correspondit l’avant-garde des annes vingt. Art et technique devaient se fondre pour le bien-tre de l’humanit. Associe au mouvement ouvrier, cette tendance stimule par des matriaux indits (acier, verre) aboutit au projet urbain d’unit dans la varit chre Walter Gropius. Des millions de gens parqus dans des cages poules, des espaces exigus o l’on vgtait plus que l’on ne vivait, sortirent de leurs sinistres arrires cours et entrrent dans le monde lumineux d’une ville qui s’articulait de faon fonctionnelle et ordonne. Ville rationnelle, dont le principe de base tait l’hygine dtermine principalement par l’ensoleillement, ce qui ncessita de respecter un espace entre chaque btiment. Des maisons bon march avec jardin, aux parois lisses et blanches, pratiques, agrables, fentres transversales, toits plats et vastes terrasses apparurent.
Les lments taient prfabriqus suivant les procds modernes et transposaient les avantages industriels dans la construction. Les progrs techniques, le traitement des nouveaux matriaux, permirent de transformer l’architecture et de remiser la dcoration traditionnelle. Ce procd produisit des types de maisons gomtrie variable, dont le sige tubulaire est l’illustration : parfaitement logique, trs peu artistique, minemment mcanisable et surtout conomique et confortable ».
Nous sommes en danger de devenir exactement ce que nous combattons en tant que rvolutionnaires. Une cole de formation professionnelle qui ne considre que le produit final, en ignorant l’volution globale de l’homme dans son entier. Pour cet homme, il ne reste ni temps, ni place, ni bienveillance », dclara Laszlo Moholy-Nagy lors de sa dmission en 1928.

De nouveaux espaces de diffusion artistique
Maintenant que nous vivons l’re post-industrielle, nous pouvons aisment transformer une partie des lieux de labeur inutiliss en lieux de rflexion, d’expositions et de loisirs. Si l’on distingue souvent les motivations politiques de l’architecture musale et ses dmonstrations volumineuses, tout au contraire l’architecture industrielle, en rduisant ses formes leur plus simple expression, sert avant tout son objet. La friche nous indique qu’il en va de mme pour le bti que pour la marchandise, la surabondance guette.
Curieusement, arrive au terme d’un processus effrn, la voil, aprs quelques hoquets, comme une parenthse de silence et de vide qui contraste et tmoigne charge contre ces nouvelles formes d’occupations visuelles et auditives de l’espace et du temps. Oscillant entre ruine et paysage, les friches industrielles brouillent malgr elles des valeurs tablies, rvlent les traces d’un secteur primaire et d’un corps social dont l’empreinte oublie semble encore respirer.
De vastes hangars et autres entrepts laissent de grands volumes occuper dans ces constructions anciennes, aux matriaux le plus souvent modestes (brique, verre, acier et/ou bois), mais combien solides et claires. On s’y retrouve un peu comme dans cette glise cite plus haut, plus lger, plus apte, mditatif, comme sorti du temps, dans la plnitude d’un lieu tmoin de sa priode et aussi moyen de participer une autre exprience.

Ainsi, grce leurs qualits spatiales, les friches offrent un support original aux divers dsirs et projections de la cration contemporaine. l’instar de l’architecture romane et de l’cole Bauhaus, la friche permet de circuler dans des combinaisons gomtriques diverses, dont la sobrit stylistique s’efface au profit des figures artistiques. De plus, elle constitue un formidable domaine autonome dont la rfrence implicite au champ social favorise les rflexions qui lui sont lies. Lieu dpouill, avec clotre ou plutt jardin, il s’accorde la diffusion multiforme de l’art et ses diffrentes temporalits, pour que le temps pass donne du volume l’tre.

Frdric Skarbek Malczewski

Mis à jour le lundi 25 février 2008