Controverse d’Avignon
Philippe Foulquié, 1998


La troisième époque de l’action culturelle

Philippe Foulquié directeur du théâtre Massalia de Marionettes directeur de la Friche la Belle de Mai.

Juillet 1998

Commençons par dire tranquillement, après plusieurs autres, après lecture de l’abondant courrier adressé à Avignon Public Off pour la préparation de ce colloque, que la -ou plutôt- les politiques culturelles, comme la profession d’ailleurs, sont en crise. Le Monde de la Culture, comme le Monde en général, est marqué par les inquiétudes, la pression de la mondialisation, la perte de confiance dans les dirigeants, les inégalités au sein d’un monde professionnel issu d’aventures militantes. Je crois qu’on peut aussi parler de corruption, sans doute là moins qu’ailleurs, au sens habituel du terme en tout cas, mais on peut en parler quand même. La notion d’engagement doit être en tout cas posée autrement qu’à l’époque des fondateurs de la Décentralisation Culturelle et de l’Action Culturelle, quand ils dénonçaient les pratiques des théâtres municipaux alors que leurs héritiers de maintenant reproduisent trop souvent des pratiques semblables. On voit bien qu’apparaît une nouvelle histoire, qui peine à se dessiner et qu’il faudra encore réfléchir et sans doute aussi subir les maintes difficultés et contradictions de l’Histoire, avant de pouvoir en sortir du neuf, du nouveau, du réjouissant d’inventivité, d’espérances revivifiées, toutes choses auxquelles nous croyons d’autant plus qu’elles existent déjà, ça et là, qu’elles se multiplient, s’interrogent, se travaillent malgré les difficultés, les incompréhensions. Mais je voudrais commencer à poser quelques hypothèses, interrogeant de la même manière d’ailleurs les intervenants ici présents. A défaut de certitudes, nous avons des convictions. Nous pouvons poser les hypothèses d’un avenir d’ailleurs d’ores et déjà très engagé : l’Histoire, comme dit l’autre, n’attend pas qu’on lui passe les plats . Et d’abord cette question : d’où vient l’Action Culturelle, comment pourrait-on caractériser son histoire, en posant comme premiers postulats, qu’elle anime les questions des Politiques culturelles dès lors qu’elle participe du développement de la Cité, que sa question fondatrice est celle du rapport dynamique des artistes et des publics, des citoyens.

La troisième époque

Il faut s’interroger sur ce rapport avec l’apparition des Arts Industriels, plutôt des Arts de la reproduction industrielle. En particulier du rapport du Cinéma et du spectacle vivant dans ses différentes composantes, particulièrement dans ses dimensions populaires, en affirmant,proposition que je ne démontrerai pas faute de temps, que c’est autour du spectacle vivant que s’est fondée et s’est développée l’Action Culturelle.

Et bien, en une trentaine d’années, de 1885, date de naissance du Cinéma, à 1925 environ, quand apparaît le parlant, pratiquement tous les lieux populaires du spectacle vivant ont été désertés par un public qui a rejoint le Cinéma, en dépit des très mauvaises conditions dans lesquelles il était diffusé, ce qui, soit dit en passant, pourrait bien hypothéquer les certitudes - certitudes qui réunissent beaucoup d’opérateurs, d’institutionnels, d’élus -, affirmant le rôle de la qualité des équipements dans la reconquête des Publics. En tout cas, cette trentaine d’années et le cinéma ont vidé les théâtres populaires - théâtres forains, théâtres de faubourg, théâtres de Marionnettes -, et autres lieux comme les music hall ou les cirques, même si le génie de Bouglione lui permet une belle survie, même si ça et là, subsistent encore longtemps parfois des aventures d’autant plus exemplaires qu’elles sont de plus en plus exceptionnelles. Je crois qu’on pourrait observer un événement comparable - car, c’est un immense événement qui, à ma connaissance, n’a jamais été étudié - dans d’autres domaines artistiques, avec les apparitions des enregistrements sonore ou photographique. Cette même observation permet du même coup d’évacuer les conclusions exclusivement économiques. Quoiqu’il en soit, cette désaffection du Public est une "question de mort" pour les arts vivants (et, je l’affirme, pour les autres aussi). Et pas seulement au plan économique : l’art et le rapport au Public ne se résolvent pas à ce rapport là. Pas plus que l’assureur Japonais qui prive le Monde entier de la toile de Van Gogh ne résoud les rapports de l’Artiste et des gens, aucun docteur Knock ne peut convaincre le Public de sa propre nécessité de Théâtre au profit (économique) de ses seuls acteurs, et bien sur, de certains d’entre eux seulement. Il s’agit bien d’une sorte de rupture fondamentale en l’occurrence, de l’indispensable partenariat artistique qui ne peut exister que dans un rapport authentique des oeuvres et du Public, des artistes et des citoyens. Des artistes et des responsables politiques, notamment progressistes mais pas seulement, des responsables éducatifs perçoivent rapidement la spoliation que représente cette désertification culturelle. Et c’est bien là - c’est la première hypothèse -, que se fonde l’Action Culturelle, qui veut résoudre à la fois les questions sociales du développement culturel et les questions artistiques du partenariat des Publics. Vont alors se tenter différentes expériences, du côté des artistes comme de celui des militantismes organisés ; on connaît les tentatives d’Antoine, l’aventure des "copiaux" de Jacques Copeaux. On connaît aussi les tentatives des associations d’Education populaires, des organismes de Jeunesse, notamment très affirmées après 1936. Cette période, nous la posons comme première de l’époque culturelle. Nous disons qu’elle inclut la première tentative institutionnelle, la décentralisation théâtrale de Jeanne Laurent, parce qu’elle conserve les caractères d’engagement qu’étaient ceux des fondateurs et de leurs successeurs immédiats, je veux dire Jean Dasté ou Jean Vilar . Je l’appelle la période militante.

Puis viens la période instituante, qui va de Malraux à Jack Lang, de la fondation du Ministère de la Culture au développement des appareils culturels locaux et territoriaux : services ou offices culturels municipaux, départementaux, régionaux, dont les structurations reproduisent celle du Ministère de la Culture. Là encore, les caractéristiques de ces périodes se chevauchent et on voit apparaître, dans tel cas plutôt que dans tel autre, ces appareils, et on voit évoluer la décentralisation et l’évolution des rapports avec l’Etat. A cet égard, on peut souligner le caractère précurseur des processus de conventionnement mis en place quand Dominique Wallon dirige la Direction du Développement Culturel au Ministère de la Culture (1982-86). Tentative d’équilibre et decohérence nationale quand se décentralisent les sources de financement, quand commencentà se déconcentrer les processus de décision, quand les communes, puis les collectivitésterritoriales investissent de plus en plus les financements culturels. Malgré les craintes de ceMinistère, lequel plus que d’autres - et cela est dû sans doute à la précarité de son statut(n’oublions pas que Giscard d’Estaing en avait fait un Secrétariat d’Etat) -, craint la décentralisation du "pouvoir artistique" pour reprendre une expression des opposants résolus maintenant à la déconcentration, malgré cela, la décentralisation culturelle s’outille, se développe, se manifeste.

Car quand se sont constitués ces appareils, quand beaucoup d’équipements ont été construits, quand les incitations auprès des artistes à "quitter Paris pour la Province" ont été tentés, quand se déconcentrent les centres décisionnels, quand l’essentiel des initiatives fondatrices sont le fait des collectivités locales ou territoriales, et plus le fait de l’Etat (sauf les Grands Travaux Présidentiels), nous est-il possible de parler de troisième période de l’Action culturelle ? Nous est-il possible d’aborder des questions d’aménagement du territoire, les questions des développements locaux, des "affaires de la Cité", de la citoyenneté des artistes ? Nous est-il possible d’appeler cette troisième époque de l’Action Culturelle, de l’appeler la période politique ? C’est ma dernière hypothèse . En résumé, je répète que depuis sa fondation, née d’une double et convergente nécessité - développement artistique et développement culturel, et corrélation de ces deux nécessités -, l’Action Culturelle connaît trois période :
- une période fondatrice que nous appelons militante ;
- une période instituante où se constituent les appareils institutionnels ;
- une période en cours d’affirmation, où se manifestent les problèmes rapidement évoqués en préambule . C’est une période où se manifestent aussi des évolutions qui pourraient bien caractériser cette "gestion des affaires de la Cité". C’est en ce sens que nous proposons d’appeler cette troisième époque de l’Action Culturelle, la période politique .

Décentralisation et déconcentration, démocratie et citoyenneté

Essayons alors d’analyser ce qui se passe, ce qui évolue. Qu’en est-il de l’attitude des artistes vis-à-vis de la décentralisation ? Comment aborder l’évolution de la déconcentration sans la rejeter au nom d’une "exception culturelle" dont on ne voit pas toujours ce qu’elle défend. Quel est le rapport des élus et des administrations dans ces processus ? Nous avons demandé à Catherine Bernie-Boissard de nous proposer ses hypothèses quant à ce retour des artistes vers leurs proximités citoyennes, c’est-à-dire de la cité, que chacun peut observer. Quand le Théâtre de la Mezzanine affirme "un langage artistique qui nous honore parce qu’il nous rend heureux et que nous le partageons de mieux en mieux avec nos concitoyens. Voilà pourquoi nous nous sentons dedans, et non dans la marge. Un sentiment qui est pour nous une des mamelles de la créativité", on peut croire que quoiqu’il en soit, beaucoup de choses évoluent, manifestent , confirment ces hypothèses. Peut-on aussi évoquer cette corrélation entre la nouvelle popularité des artistes à l’opposé du star system et l’engagement de ceux-ci dans des processus de proximité avec une belle ferveur (MC Solaar, Bertrand Cantat) comme si Armand Gatti ou Nicolas Frize ne faisaient plus exception, autrement que dans le champs artistique. Les hypothèses sont beaucoup plus intéressantes que la seule explication économique, reflet de l’évolution des financements. Qu’en est-il alors de cet état des lieux "politiquement parlant", de cette qualification quand la dernière campagne électorale -celle des Régionales- a été marquée par une extrême discrétion des politiques dans ce domaine, alors que le réel s’est manifesté avec une telle force dès l’élection de présidents avec les voix du Front National. C’est pourquoi nous avons sollicité les interventions des élus, certains comme Ivan Renard et Christian Martin devant être excusés puisqu’ils sont absolument indisponibles aujourd’hui. Mais c’est aussi avec des fonctionnaires que nous voulons débattre, souhaitons qu’ils soient nombreux dans cette salle. La question de la déconcentration peut permettre de développer nos interrogations quant aux positions relatives des élus politiques, des administrations et des opérateurs, artistes ou producteurs. En effet, est-ce que la relation du Prince et de l’Artiste, de celui qui détient le pouvoir légitime et de celui qui est là pour l’éclairer, est-ce que cette relation ne s’est pas altérée en accueillant un troisième partenaire, cet échelon administratif devenu indispensable qui investirait la relation pour la gérer au sens du manager, c’est-à-dire pour la diriger afin d’en maîtriser les termes. L’absence de la Culture dans le discours des politiques pourrait bien être recherchée là, quand s’installent des consensus auxquels les artistes se soumettent en y participant. La culture n’est peut-être pas le seul domaine où cet effacement des politiques est manifeste. Elle souligne en tout cas -on l’a vu dans l’actualité- l’urgence d’un rééquilibrage de ce jeu démocratique entre les trois partenaires obligés, les élus, les administratifs et les opérateurs et artistes, jeu dont l’équilibre est inéluctable et indispensable à chacun des trois, et de toute façon à la démocratie.

On peut craindre qu’à défaut de ce rééquilibrage, les opérateurs, artistes et producteurs et les publics, les citoyens, se retrouvent face à des politiques clairement affirmées -et déjà revendiquées- où sont ouvertement combattues la création et le développement culturel, c’est-à-dire la démocratie.