Colloque Frich’n Chips
Constant Kaïmakis, 1998


Les friches, héritières de l’Education populaire ? Rakan. mai 1998
Par Constant Kaïmakis
Chargé de mission à LODAC Montpellier

Tout d’abord, je voudrais rappeler les origines des alternatives qui, pour moi, se situent autour des années 70, dans le mouvement de contre-culture et, géographiquement, plutôt dans les pays anglo-saxons.
C’étaient Londres, Amsterdam, Hambourg, Copenhague, Bruxelles aussi et plus tard Berlin.
Petit à petit, ces expériences ont touché l’Europe du Sud, enfin la France et l’Italie, l’Espagne et d’autres pays sûrement. Je me souviens par exemple du "Round House" de Londres ou des "Melkweg" et "Paradiso" d’Amsterdam, ou encore de la "Fabrik" de Hambourg qui étaient les "phares" de la contre-culture.

Dans les années 70, lorsque l’on visitait ces lieux à l’étranger, nous avions le sentiment que ces expériences étaient très spécifiques, très liées à la situation socio-politique anglo-saxonne, à ce qu’on appelait à l’époque, de façon générique, "l’alternatif", notamment en Allemagne et aux Pays-Bas.
Nous avions alors l’impression qu’en France, de par les conditions spécifiques locales, de par l’histoire et les traditions politiques françaises, il ne pourrait y avoir de la même façon, un large mouvement alternatif, anti-institutionnel. Car comme nous l’exprimions à l’époque, il nous semblait que ce champ politique était différemment constitué, marqué notamment par la bipolarité Droite Gauche.
Nous avions d’ailleurs une expression qui résumait assez bien cette situation lors des débats et des échanges avec nos collègues anglo-saxons.
Lorsque nous parlions des expériences culturelles portées par la société civile, nous disions qu’en France "on avait une jambe dedans (l’institutionnel), une jambe dehors"... Il y a une spécificité française, (je pense qu’on la retrouvera peut-être dans les débats aujourd’hui), c’est la forte prépondérance, la forte présence de l’institution en matière culturelle.
Aujourd’hui, il nous faut nous interroger sur le développement, quoique relatif, de ces alternatives culturelles et sur sa signification.

Je crois qu’à la différence de nombreuses institutions qui ont été sécrétées, créées par les pouvoirs publics, ces espaces-là essaient de préserver leur distance institutionnelle avec le monde politique.
Elles expriment clairement une volonté d’indépendance se traduisant par exemple (je ne sais pas si c’est le cas au RAKAN), par l’absence de mandataires publics, c’est-à-dire de représentants de l’état, de la région, du département ou de la ville dans les conseils d’administration des associations-supports.
Et, bien souvent, par l’absence de financement public.
Cette situation a pour intérêt qu’elle oblige les animateurs de ces expériences à reconsidérer leur rapport avec les ressources publiques, à trouver une formule originale développer l’autofinancement de façon imaginative : c’est la billetterie, c’est le bar, c’est la location d’espaces, etc...
Cette relation avec les pouvoirs publics est souvent tendue, parfois même avec des conflits sporadiques qui menacent l’existence de ces espaces. Je crois que cette relation est liée aussi au positionnement de départ de l’expérience.
On voit toute la différence qu’il peut y avoir entre l’expérience de la Maison Bleue de Montpellier qui s’affirme comme "un squat alternatif autogéré", "un espace de résistance à la dictature de l’argent", et celle de La Laiterie de Strasbourg qui se définit comme "Centre Européen de la Jeune Création", soutenu par la ville, le Ministère de la culture, le Conseil de l’Europe, etc...

Seconde caractéristique, c’est l’inscription symbolique dans l’urbanité. Très souvent, à l’origine des projets, il y a le choix d’un espace vaste et multiple, d’un espace souple et libre de transformation, évolutif. On y développe des lieux de rencontre (café, restaurant, locaux associatifs), de création (salles de répétition, ateliers d’artistes) et de diffusion (salles de spectacles, d’exposition, de cinéma).
Ce type d’espace a amené les initiateurs de ces projets à s’intéresser aux friches industrielles et commerciales. Usines, entrepôts, bâtisses de commerce, marché couvert, ancien cinéma, sont des lieux de prédilection.
Ils sont très souvent situés au cœur des villes, au cœur des quartiers populaires. Ils permettent les modifications physiques nécessaires à cette poly-activité (abattage des murs, redistribution intérieure des espaces, etc...).
Bien souvent, ces lieux sont, de par leur histoire, très chargés et la réappropriation de ces friches résonne d’une certaine mémoire collective, par exemple la friche de La Belle de Mai installée dans les anciennes manufactures de tabac de la SEITA.
Il y a quelques années, on sentait encore l’odeur du tabac quand on s’y promenait, donc il y a, je dirais même physiquement, la présence du monde ouvrier qui s’y fait sentir.

Ainsi, ces espaces abandonnés, "socialement morts", vont reprendre vie grâce à l’animation et à l’action culturelle.
Symboliquement, cette nouvelle vie paraît, elle aussi, très chargée de sens : on est au cœur même de la définition étymologique de l’animation : insuffler la vie.
Dans des quartiers populaires, chargés d’histoire, où sont souvent implantées ces friches, vont se tisser des liens étroits avec la population, de par les activités et les services nouveaux qu’elles vont apporter. Paradoxalement, ces alternatives qui se veulent ouvertes sur l’ensemble du champ urbain et qui s’adressent à des publics dispersés sur un large territoire jouent bien souvent, malgré la volonté de leurs initiateurs, un rôle réel de "maison de quartier".
Comme l’exprime très bien Philippe Grombeer, qui fut et est toujours je pense l’animateur du réseau Trans Europe Halles, "ce sont des lieux de signifiance clairement repérés dans la ville, à la fois par leur matérialité (architecture, affiches, etc...) et par leur immatérialité (champ d’expérimentation, plate-forme d’expression des différences, point de rassemblement de publics spécifiques.) "

Troisième caractéristique, je crois qu’il y a un étendard qui est brandi par toutes ces expériences-là, c’est l’expérimentation, l’innovation. Tous ces lieux le revendiquent clairement.
De nouveaux langages, de nouvelles pratiques culturelles s’expérimentent, de nouveaux repères émergent peu à peu , de nouveaux rapports avec le public. La politique culturelle développée par ces diverses expériences indique une démarche résolument contemporaine qui tend à développer une culture-mosaïque, ouverte sur le monde, qu’on qualifie aujourd’hui de "culture urbaine".
Des expériences pionnières y sont tentées, je pense là encore à La Belle de Mai, qui aurait lancé le premier cyber-café, en tous les cas dans le sud de la France.
Des tendances nouvelles y sont développées dans un large pluralisme culturel où chacun a le respect de l’autre. Institutionnellement parlant, nous avons vu que ces nouveaux animateurs ne respectent en rien les codes et les rituels qui traditionnellement se nouent entre les autorités publiques, les médiateurs et les artistes.
Ces alternatives organisent une fluidité des circulations entre les disciplines artistiques, entre les artistes et les publics, les publics et les lieux de diffusion.
Face à une institution culturelle traditionnelle qui est vécue comme hiérarchisée, complexifiée, souvent paralysée, elles développent des modes d’organisation plus souples, plus provisoires, plus changeants.
Comme le précise Jean Hurstel, directeur de La Laiterie à Strasbourg, " le projet devient de plus en plus l’institution centrale, qui réunit pour un temps donné des partenaires artistiques, publics ou privés, sur des objectifs limités, et selon des affinités artistiques et des moyens déterminés ".

Dernière caractéristique, c’est la volonté de se mettre en réseau. Les réseaux qui relient ces différentes alternatives sont aujourd’hui assez florissants, j’en ai d’ailleurs découvert un nouveau aujourd’hui, le réseau Hiéro de Mulhouse.
Ces alternatives culturelles affirment une nette volonté de ne pas rester isolées, enfermées dans leur propre expérience, de pouvoir profiter des expériences positives et négatives des uns et des autres, de pratiquer et de rechercher le dialogue et l’échange permanent.
Les réseaux sont un mode de relation qui privilégie une relation circulaire au lieu d’une relation plus pyramidale et plus hiérachisée. Ils se développent, non seulement sur un même territoire national, mais aussi au-delà des frontières.
Un outil comme Internet le permet parfaitement, mais il s’agit aussi d’échanges directs, dans des réseaux affinitaires. Ainsi, depuis le début des années 80, diverses alternatives culturelles urbaines se retrouvent régulièrement à travers l’Europe afin d’établir "des échanges et une coopération internationale relatifs aux développements nouveaux dans toutes les formes de la création et de la production culturelle".

En 1983, est né le réseau Trans Europe Halles regroupant plus d’une vingtaine d’expériences. En 1990, Banlieues d’Europe a commencé à fédérer les alternatives plaçant "l’art dans la lutte contre l’exclusion". Le Forum européen pour les Arts et le Patrimoine s’est créé en 1992 pour être présent dans les institutions européennes et créer des réseaux de partage de l’information.
Personnellement, si je vais avec beaucoup de plaisir et de chaleur dans ces lieux, si j’ai des contacts avec leurs animateurs, c’est par que j’y retrouve ce qui m’a animé il y a une vingtaine d’années, lorsque nous étions des jeunes de quartiers, et que l’on avait tout simplement envie de se prendre en charge, de faire des choses.
A l’époque, cela passait soit par les centres Léo Lagrange, soit par les Maisons des Jeunes. Je retrouve bien cet esprit pionnier. En Novembre 1997, à l’occasion d’un Colloque organisé par l’ODAC Hérault et la DRJ S du Languedoc-Roussillon, nous nous sommes demandé si le développement des nouvelles pratiques animatrices existant dans ces friches, ne préfigurait pas en quelque sorte un "retour" des pratiques de l’Education Populaire.
En effet, si l’on observe les expérimentations mises en avant dans ces friches, nous retrouvons des thèmes fondateurs, des valeurs et des pratiques de l’éducation populaire, tels que : les échanges de savoirs, la volonté d’aller au plus près des gens, de s’inscrire dans leur quartier. Une forte démarche liée à la citoyenneté soit dans les actions, soit dans le fonctionnement même de ces structures (forte autonomie, vie démocratique).
Pour ceux qui ont connu l’âge d’or des M.J.C. avec leurs dynamiques Conseils de Maison, on peut retrouver là quelques similitudes.
De plus, souvent l’esprit même dans lequel fonctionne ces friches, et qu’on pourrait qualifier de "résistance", renvoie à un thème majeur qui animait les diverses expériences d’Education Populaire.

Voilà en quelques mots autant d’indices qui peuvent nous amener à penser ces expériences en terme de "retour" de l’Education Populaire.
Mais, rassurez-vous, sans aucune nostalgie et connotation "vieillotte", bien au contraire.
C’est bien le caractère novateur, expérimental qui nous séduit ici.
Et on peut légitimement être amené à se demander s’il ne s’agit pas des prémisses d’un large mouvement de fond qui rééquilibrerait le paysage culturel français.

Mis à jour le mardi 11 mars 2008