Boulieu-lès-Annonay > La Fabrik Albédo > Albédo à la veille du grand soar - Françoise Kayser


Printemps 1996 : une longue bâtisse au bord d’un cours d’eau, à Boulieu-lès-Annonay (Ardèche). L’ancienne filature, bien que décrépite, a belle allure. Ses vastes ateliers ont été depuis longtemps vidés de leurs machines. Les Mange-Cailloux, jeunes musiciens et comédiens enthousiastes qui nous font la visite, à Lyliane Dos Santos et moi-même, sont joyeux à l’idée de préparer ici leur prochain spectacle de rue. Ils quittent sans regret la teinturerie désaffectée, humide et glacée, qu’ils louent en contrebas d’Annonay, bourgade anciennement industrieuse.

Les Mange-Cailloux sont accueillis à Boulieu-lès-Annonay par Steff, autrement dit Stéphane Clément, " comédien-constructeur ", comme l’indique sa carte de visite. Steff est propriétaire de l’ancienne filature. Il habite sur place et nous offre un thé réconfortant chez lui, c’est-à-dire au fin fond du bâtiment, sur l’étage du haut, où il a installé sa petite famille dans un nid bien douillet, isolé du restant du vaste ensemble (1.600 m2 au total). L’ancienne cabane du contremaître, qui avait vue autrefois sur tout l’atelier, ne surplombe plus que les deux niveaux d’un loft, construit de bric et de broc, mais avec une grâce certaine.

Printemps 2002 : les murs de la Fabrik Albédo - c’est le nom que Steff Clément a donné à sa compagnie et au lieu - retiennent bien les pulsations d’une batterie. Une jeune compagnie des Yvelines prépare un spectacle pour enfants. Un spectacle " en ballons " où il est question de violence, de pollution, de partage des richesses. Il sera présenté dans le cadre des actions scolaires à Boulieu-lès-Annonay. Aujourd’hui, presque tous les espaces de production de la Fabrik Albédo - construits depuis six ans - sont occupés : depuis le bureau, lieu fonctionnel bien isolé de l’entrée de l’atelier, jusqu’au grand plateau (150 m2) de répétition. Après les bureaux, une succession d’ateliers maquette, bois, etc. est désormais cloisonnée et ordonnancée. Ici, une jeune fille peint un décor miniature. Des miroirs servent de panneaux coulissants et ménagent des espaces pour tout construire, scier, souder, peindre…. Steff n’a pas volé son titre de " comédien-constructeur " ! D’un spectacle à l’autre, d’un pays à l’autre, il va, vient, présente partout dans le monde " Les Bigbrozeurs " (cinq cents villes " visitées " par quatre jumeaux géants), puis retourne vite à la source de la Fabrik Albédo pour y exercer, avec l’aide de ses potes, ses talents de constructeur.

Tout cela sans demander un denier public… la petite entreprise culturelle privée fonctionne presque à plein régime. Maryse, qui gère l’administration de la Fabrik Albédo, nous montre le " planning " : complet toute la belle saison ! Les prix très bas de location des deux plateaux de répétition et des résidences (deux lofts dont l’un, entièrement équipé, peut accueillir dix personnes confortablement), tout cela rend la Fabrik Albédo tout à fait attractive et compétitive sur le marché guère extensible des friches industrielles reconverties.

Le SOAR : pour une culture commune

Tout comme les Mange-Cailloux aujourd’hui dispersés sous d’autres vents artistiques, Steff Clément n’a pas créé la Fabrik Albédo en Ardèche tout à fait par hasard. La proximité d’Annonay et de son festival des arts de la rue (appelé aussi le festival de la Manche, dont c’était la quinzième édition en 2002) n’y est pas étrangère. La MJC, centre nerveux du festival, ne disposant pas de locaux de fabrication adaptés, la Fabrik Albédo s’est révélée fort utile à plusieurs reprises. En 2001, les deux premières résidences d’artistes invités au festival ont eu lieu à la Fabrik Albédo, dans la logique d’un partenariat entamé depuis déjà de longues années.

Depuis la MJC d’Annonay, Palmira Archer, directrice déléguée du festival, déploie ses talents de médiatrice au service des arts de la rue. Elle ne doute pas que le festival contribue au rayonnement international d’Annonay, et en même temps, que la politique culturelle menée ici permette de renouer du lien social. La dynamique locale, soigneusement cultivée, porte en effet ses fruits : le " Secteur ouvert des arts de la rue " (SOAR) s’est implanté durablement dans le paysage culturel annonéen. Le SOAR, c’est à la fois une saison culturelle, le festival de la Manche, un travail de médiation et la constitution d’un réseau bien maillé d’actions culturelles sur tout le territoire annonéen (appelées les " Préambules " du festival).

Le SOAR irrigue désormais toute l’année les cinq cantons de l’agglomération et contribue sans relâche à être vigilant sur des questions aussi essentielles que : comment désenclaver un territoire ? comment obtenir la participation active du public ? comment mener une politique culturelle bien construite autour de quelques thèmes ou idées fortes : la citoyenneté, le partage, la négociation, le dialogue ? Dans la mouvance du SOAR, des associations, des groupes de jeunes se créent autour du rap, de la danse urbaine, des arts des rues bien sûr ; des compagnies s’implantent dans la région, d’autres manifestations culturelles apparaissent…

Le festival et toute la démarche qui l’accompagne ont touché en 2001, avec des moyens modiques, un public estimé à 60% de la population du bassin annonéen. Restent encore et toujours à trouver les moyens financiers et humains qui soient réellement à la hauteur du travail considérable d’action culturelle rayonnant sur tout le bassin annonéen… Palmira Archer souhaite aujourd’hui qu’il y ait une " vraie reconnaissance du partenariat engagé " entre le SOAR et la Fabrik Albédo. Ce ne sont pas les perspectives qui manquent sur l’horizon annonéen.

Françoise Kayser

Mis à jour le mercredi 26 mars 2003