Avant-propos


E la nave va… Avec ces Îlots artistiques urbains, la DRAC de Rhône-Alpes pose le sixième jalon d’une aventure éditoriale et culturelle commencée voici tout juste dix ans avec Danse, ville, danse. Expressions chorégraphiques et grands ensembles urbains. Avec une régularité surprenante, même pour une administration, au rythme d’un volume tous les deux ans exactement, ce qui se donne à lire est une exploration systématique des ressources culturelles de la ville (je veux dire : spécifiquement urbaines). Il ne s’agit pas d’un inventaire exhaustif, froidement objectif et comme détaché, dont les auteurs affecteraient de n’être pas vraiment concernés, mais plutôt d’une série d’instantanés qui assumeraient, sinon leur part d’arbitraire, du moins leur droit à une certaine subjectivité.

Quel chemin parcouru ! Pour avoir rédigé - sans compter celui-ci - les trois derniers avant-propos, peut-être ne suis-je pas trop mal placé pour insister ici sur ce que la modestie des responsables matériels de cette entreprise ne leur permet pas de rappeler.

Après Danse, ville, danse, ouvrage publié en 1992 en collaboration avec le ministère de l’Education nationale, l’équipe animée par Benoît Guillemont nous proposait en 1994 - avec le soutien du Fonds d’action sociale, mais toujours chez Paroles d’Aube - Paroles urbaines, paroles urgentes. Deux ans après, la DRAC de Rhône-Alpes avait changé de directeur mais, fidèle à ce rendez-vous tacite désormais fixé par la tradition à l’automne des années paires, elle présentait ses Musiques urbaines, musiques plurielles, avec le FAS encore. En 1998, c’est un nouveau préfet de région qui signe la préface d’Art, ville, images ; quant à Thierry Renard, il a transporté ses pénates - je veux dire le siège social de Paroles d’Aube - de Vénissieux à Grigny. En 2000, la Passe du vent a succédé à Paroles d’Aube, mais les vendanges d’automne sont toujours aussi fructueuses… si l’on en juge par Villes patrimoines, mémoires. Deux ans ont encore passé ; 2002, nul ne songe à le nier, est une année paire ; voici l’automne venu… et voici donc les Îlots artistiques urbains.

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En feuilletant ce dernier ouvrage, on ne peut qu’être à nouveau frappé par le foisonnement et la diversité des initiatives dont il témoigne. Je l’ai souvent écrit dans ces avant-propos et n’hésite pas ici à le répéter : le pluriel est certainement la marque la plus authentique de l’urbanité (Guillaume Apollinaire croyait déjà le savoir et pourtant le poète de Zone n’avait encore rien vu…). Ici, la variété des disciplines et la multiplicité des expériences se doublent d’une focalisation sur des " micro-territoires " - ce qui, comme l’indiquent les auteurs, est le véritable sens qu’il faut donner à l’expression " îlots artistiques urbains ".

Qu’ont donc en commun, à Grenoble, les habitants du 102, les passagers du Brise-Glace, les commensaux du collectif des 400 couverts, les militants de Cap Berriat, les arpenteurs de la mémoire des Barbarins fourchus, les chorégraphes de Cité danse, les animateurs du collectif " d’la Balle ", de Bifurk, de l’ADAEP, de Mandrak ou d’Ici Même ? Ou à Lyon les aventuriers de la Scène sur Saône/La Scène-Gerland, la communauté artistique du 101, les ateliers des Asphodèles, les responsables des Subsistances, l’Ensemble Noao ou le Théâtre du Grabuge ? Ou encore la Fabrik Albédo à Boulieu-lès-Annonay, l’association Sources à Saint-Alban-les-Eaux, la Fabrique à Andrézieux-Bouthéon, Défriche Compagnie à Rive-de-Gier, Regards et mouvements à Pontempeyrat, le Studio des quatre vents à Bourg-en-Bresse, le Peldis à Saint-Martin-le-Vinoux, Ramdam à Sainte-Foy-lès-Lyon, KompleXKapharnaüM à Villeurbanne… ?

Pour Lyliane Dos Santos et Françoise Kayser, " le dénominateur commun à cette série d’expériences et de processus artistiques en cours " tient peut-être " en un principe fondé sur le désir d’inventer de nouveaux modes de production artistiques en générant d’autres relations au public ".

Et je crois en effet que ce que montrent, après l’état des lieux réalisé l’année dernière par Fabrice Lextrait, ces Îlots artistiques urbains, ce n’est rien de moins que l’irruption, sur la scène artistique et culturelle, d’une ambition nouvelle. Jean-Claude Pompougnac, songeant au " nombre non négligeable de créateurs et d’équipes qui ont fait le choix d’inscrire leur travail artistique au plus près des populations les plus éloignées de l’offre culturelle établie, d’affirmer la possible solidarité de l’exigence artistique et de la vie des gens ordinaires " fait observer - et l’importance de cette remarque ainsi que l’espoir qu’elle soulève justifient à mes yeux la longueur de la citation… - que " rien ne permet à ce jour d’exclure l’hypothèse qu’ils dessinent un second souffle de la démocratisation culturelle dans la filiation (et parfois la fidélité affirmée) à ce que fut la " décentralisation théâtrale ". Ils expérimentent sur des territoires concrets, et cependant leur action n’est ni " locale ", ni " régionaliste ", ni communautariste ; leur travail se situe, au contraire, dans la perspective d’un affranchissement des conditions sociales d’existence des populations impliquées. Loin d’une culture de proximité, d’une assignation à résidence sociale et culturelle, mais dans l’horizon d’une émancipation "...

Abraham Bengio, directeur régional des affaires culturelles de Rhône-Alpes

Mis à jour le mercredi 26 mars 2003